Après Kamandi… (La Terre de la Bombe).

 

Sur la Terre de la Bombe par George Ramaioli et André Durand

 AUTEUR : NICOLAS GIARD

VF : Glénat

1ère publication le 23/08/14- Maj le 24/08/19

Il était une fois il y a bien longtemps, sur une terre dévastée par le feu nucléaire, une monde peuplé de monstres, de mutants, d’hommes et de femmes sans foi ni loi, survivant par l’arbalète et le sabre. Ils voyageaient en d’étranges équipages avec des animaux dotés d’intelligence et affrontaient des créatures hybrides mi-humaines, mi-animales.

Ce monde n’est pas celui de Ken le Survivant, il n’est pas non plus celui de Kamandi même si on pourrait facilement comparer cet univers à ceux développés par Jack Kirby et par Tetsuro Hara, c’est l’univers de la Terre de la Bombe…

Ce n’est pas le village dans les nuages ©Glénat

Une série écrite et dessinée par un duo d’auteurs passionnée d’écologie, de science-fiction et hantés par la panique anti-nucléaire de la fin des Années 70, George Ramaioli et André Durand.

Les deux compères choquèrent le monde de la bande-dessinée en narrant les aventures de Cordec et Baixas, l’un sauvage quasi-illettré et l’autre bisexuel au visage tatoué chevauchant un taureau appelé Joseph, une jument Marie dotés de parole et d’intellect, accompagnés d’un chien Simac dans un Languedoc ravagé par l’atome. Cette série est en avance sur son temps, car elle semble être une version trash de Kamandi écrit par Garth Ennis, ne vécut  le temps de 5 albums étalés sur 7 ans. Pendant ce temps, Jean-Pierre Dionnet et son équipe d’artistes ruaient dans les brancards avec Métal Hurlant. Dionnet haïssait Glenat et ferma les portes de son journal à Ramaioli… ce qui est dommage : La Terre de la Bombe se serait mieux épanouie chez les Humanoides Associés.

On tranche dans le vif ©Glénat

Le premier volume nous présente notre bande de (pas si) sympathiques héros. La petite troupe débarque dans une cité en ruine appelée Bez où on assiste à des scènes de cannibalisme, de sacrifice humain et à une vente d’esclaves vendus à une foule bigarrée composés d’hommes et de femmes riches et de créatures hybrides, mi-humaines, mi-animales. Ce premier opus se démarque par sa violence, sans une trace de second degré, par les mutations aberrantes des enfants de l’atome, un dessin assez laid, il faut l’avouer, et le sentiment que nos héros vivent dans un monde où n’existe que la violence et où tout espoir d’une vie meilleure est proscrit.

Dans la deuxième partie de l’album, le quintet est rejoint par une femme indépendante, Barnole, voyageant en compagnie de sa louve, Claire. Un album glauque et effrayant, au ton désespéré, ou nudité et sexualité côtoient la violence la plus brute. Dans le deuxième album, sur un scénario toujours aussi mordant, avec une violence exacerbée, Cordec, Baixas et leurs compagnons sont prisonniers de Telée, ex-amante de Cordec, et de sa meute. La troupe est capturée par les Raks, humanoïdes reptiliens. La bande des sept survit parmi les Raks en leur apprenant les règles de survie dans la terre de la bombe .

Le dessin de Ramaioli semble vouloir s’améliorer sur ce volume. Les personnages de Durand sont le reflet de ce monde sans pitié et ils le portent tous sur leurs visages. Ce qui semble paisible est mortel : les sables-qui-mangent, les mysterieuses mains ambulantes qui s’attachent à Cordec et lui aspirent son fluide vital.

Dans le troisième opus, nous découvrons Perp, la ville mythique protégée des radiations, retranchées derrière de hauts murs, une forteresse inviolable à l’abri des horreurs de la terre de la bombe, dans laquelle ont dit que l’humanité reprend son sens.

Bataille rangée à Perp

Bataille rangée à Perp ©Glénat

Une belle légende, bien éloignée de la réalité comme vont le découvrir Cordec et ses compagnons à leurs dépends. Dessins mieux travaillés, scénario abouti, Cordec, Baixas et Barnoles deviennent finalement attachants, montrant des côtés humains comme si les mystères de Perp avaient une influence différente sur eux. On est loin des carnages des précédents opus avec du travail de pro servi de bout en bout par Durand et Ramaioli. Il est dommage que l’opus 4 ne soit pas à la hauteur des attentes des lecteurs…

Franchement moins réussi que les volumes précédents qui, avec du recul, forment une sorte de trilogie, cet album est une occasion manquée de nous présenter les origines réelles de la Terre de la Bombe : l’holocauste nucléaire qui détruisit notre civilisation, les possibles manipulations génétiques qui ont donné les Raks et les Chevecheurs.

Le dessin semble figé, comme inabouti et les couleurs sont désastreuses. Le scénario raconte comment les scientifiques clandestins de Perp sont capturés/éliminés par des androides diffusant des sortes d’images psychiques dans la tête de Cordec et Baixas (Cordec y gagnera en intelligence). Au cinquième opus ce fut l’hallali : tous ceux qui décriaient la Terre de la Bombe comme trop violente, vulgaire, dangereuse pour l’esprit des petits lecteurs de Glenat et Dupuis réussirent à convaincre leur patron de porter le coup de grâce à la série.

Mains balladeuses ©Glénat

George Ramaioli raconte lui-même qu’il avait laissé la bride sur le cou à son acolyte pour le scénar avant de réaliser combien c’était bâclé… trop tard. L’album était sorti et ce fut catastrophique pour l’avenir de la série dont le tome 5 fut le dernier. Le cinquième volume fut le dernier, et le sixième annoncé resta dans les cartons de Ramaioli, ce qui est dommage : n’eût été cette politique d’édition frileuse, les aventures de Cordec et Baixas auraient pu continuer encore longtemps et leur univers aussi.

Pour conclure, j’écrirais que la Terre de la Bombe m’évoque une lecture hors norme comparée au BD que je lisais enfant, les albums tout public de Dupuis et Dargaud : cette violence sauvage, tout ce sexe, fleurait bon l’interdit pour le pré-ado que j’étais. La Terre de La Bombe avait l’odeur d’une terre d’apocalypse fantasmée dans laquelle de sauvages guerriers semblaient les dignes héritiers de Conan le Barbare, sortant des sentiers battus et me montrant une image différente de la bande-dessinée franco-belge de mes ainés.

Des années plus tard, avec la Planête des Singes et la lecture de Kamandi, la Terre de la Bombe refit surface dans mon imagination, avec cette fameuse phrase du premier album ‘la vraisemblance il y a longtemps que la Bombe l’a envoyé se faire foutre !’ Ne peut-on pas en dire autant de l’univers des super-héros ?

La vraisemblance...

La vraisemblance… ©Glénat

22 comments

  • Bruce lit  

    Je passe ! Mais voilà le genre de critiques qui me complexe terriblement… Voilà tout un pan de la BD qui j’ignore complètement… Jodo, Moebius, Bilal ( que je trouve illisible), Tardi… Autant de grands noms dont je n’ai presque rien lu… Blueberry : c’est qui ce type ?
    J’ai l’impression que tant que je ne maîtriserai pas ces auteurs, je serai un rigolo….
    Le style graphique n’est pas sans m’évoquer celui de…Rahan !

    • Nicolas  

      Tu sais Bruce, ne te sens pas complexé, il faut etre tombé dans la marmite petit. Ce qui fut mon cas. Blueberry est une série de western et d’aventures, et une des meilleures series de BD jamais concues en France.

      Bilal est un auteur de BD fantasdtiques et politiques, magistral ! Un grand maître de la bd.

      Moebius, Druillet, Tardi, je pourrai te dire au nopm de la fierté nationale (un brin) que les Américains sont des nains à côté d’eux mais c’est faux bien sûr : les Français ont une façon différente d’aborder la bd, une manière différente de raconteur une histoire. Et puis ils parlent de tout, pas uniquement des super-slips !

      C’est des amours de jeunesse, bien avant Strange.

  • Jord Ar Meur  

    Très bon commentaire Nicolas. Je recopie mon post mis dans « Brucelit Teamup » ce matin pour gagner du temps car j’ai des petites courses à faire. J’adore le dessinateur-scénariste « Georges Ramaïoli » (qui avec « Jean-Yves Mitton » aux illustrations – ce dessinateur doit rappeler bien des choses aux lecteurs de « Strange », ne seraient-ce qu’une adaptation française du « Silver Surfer » et l’invention de plusieurs super-héros à la française) sont les responsables de la saga « Vae victis ! », la BD la plus proche et la plus réaliste de la guerre des Gaules jamais faite. Quant à « Metal Hurlant » et le refus de « Jean Pierre Dionnet » d’y faire paraître « Sur la Terre de la Bombe », je l’ignorais. Mais peut-être est-ce que « Ramaïoli » est plus à l’aise dans les scénarios que dans le dessins (qui sans être bâclées n’ont jamais vraiment fait l’unanimité. Je repasserais dans la matinée…

  • Jord Ar Meur  

    si peut-être rajouter que j’ai aussi de lui les séries : « Wanted » dessinée par « Thierry Girod » et « Zoulouland » dont il a fait à la fois le scénario et les dessins (sous son vrai nom et pas celui de « Simon Rocca » qu’il n’utilise que lorsqu’il fait des scénarios), ainsi que deux de ses séries qui n’eurent pas de suites (« Le fléau de dieu » et « Les scythes »…

    • Nicolas  

      Vae VIictis est une très bonne série mettant en scène Boudicca, la fameuse reine des Britons qui résista à l’armée Romanine.
      Merci pour tes commentaires; en ce qui concerne Dionnet j’ai lu ça dans une intervierw de Ramaioli sur le net.

  • Jord Ar Meur  

    « Kamandi » de « Jack Kirby » est une BD bien plus ancienne puisqu’elle date de 1972 mais le premier N° en couleur fut publié en France par Artima en 1979. En France, il eu aussi en 1973 la création de la série « Simon du Fleuve » (parue en album en 1976) de « Claude Auclair » (dont j’ai acheté en 1981 l’album  » Bran Ruz », que je lisais dans les premiers « à suivre », à l’auteur lui-même avec dédicace) et « Jeremiah » de « Hermann » qui lui eut l’honneur de paraître à partir de 1979 dans le « Métal Hurlant » N°39, en noir et blanc, juste après le nouveau « Blueberry » de l’époque (Nez Cassé, 18ème album, 1980) dans le N° 38. Ton article éveille en moi bien des souvenirs, Nicolas. Pour Bruce, « Blueberry » c’est une « myrtille »… Merci à tous les deux.

    • Nicolas  

      Merci pour les dates, tu en connais un bout. Aimes tu les BD post-apocalyptiques ? Je connais Simon du Fleuve, j’ai la série complete, mais je n’ai pas Jérémiah. Bonne série également.

  • Jord Ar Meur  

    Avec les « Voyages Temporels », les BD « post-apocalyptiques ont depuis longtemps eu ma préférence (en BD, mais aussi en films et en séries TV). La BD que j’ai écrite et illustrée dont le premier (et seul album) paru en breton en 1985 mais dessinée en 1981 est un mélange des deux. J’ai même eu la surprise de la trouver en vente sur plusieurs sites (alors que je n’ai plus que les originaux) dont celui-ci : http://www.amazon.fr/Hiwell-harluad-Ar-Meur-Jord/dp/B00INWRD7A/ref=sr_1_1?ie=UTF8&qid=1408783894&sr=8-1&keywords=hiwell+an+harluad . « Métal Hurlant, j’ai arrêté de les acheter dans les années 80. Mais comme à leur début, ils avaient leur rédaction dans une rue près de mon domicile quand je travaillais à Paris, j’étais passé les voir en 1978. Philippe Manoeuvre m’avait même offert deux des premiers N° qui me manquaient.

    • Nicolas  

      Tu as rencontré Phillippe Manoeuvre, quelle chance !
      J’ai toute la collec des Metal Hurlant du 1 au 76 plus les numéraux spéciaux.

  • Jord Ar Meur  

    Moi je l’ai (avec les N° spéciaux dont un est « Spécial Fin du Monde » justement) jusqu’au N° 90. Après ça m’intéressait beaucoup moins (tous comme les « Fluide Glacial », « L’Echo des Savanes », etc. qui ne me plaisaient plus beaucoup). « Philippe Manoeuvre » était quand même moins connu à l’époque que maintenant. A Paris j’ai aussi discuté en 1977 avec « Solé ». Depuis que je suis à Morlaix en Bretagne, j’ai eu le droit à des dédicaces de « Druillet » de tous mes albums alors qu’il passait des vacances dans une « chambre d’hôtes » chez un copain. « Tramber » habite dans une commune voisine aussi.

  • Jord Ar Meur  

    Je te reprends juste sur ta phrase « Vae VIictis est une très bonne série mettant en scène Boudicca ». En fait, si l’héroïne porte le même nom quand elle devient reine des Icéniens, la véritable Boadicéa, la Vercingetorix des Bretons, vécut sous le règne de Néron, bien plus tard. Mais Rocca ayant mentionné son nom dans sa série, il fait dire à un de ses guerriers que toutes leurs reines s’appelleront désormais « Boadicéa » en son honneur (c’est un peu ce qui s’appelle retomber sur ses pieds historiquement avec une phrase qui n’a certainement jamais été prononcée). Par contre dans les 15 volumes (de 1991 à 2006), je n’ai pas relevé beaucoup d’anachronismes et cette BD annonçait déjà les séries TV genre « Rome » ou « Spartacus » dans sa manière d’être traitée, avec sexe et sang mais fidèle à la vérité historique et très bien documentée.
    Tu vas vraiment faire « Astérix en Corse » ?

    • jyrille  

      Ca c’est une bonne nouvelle ! Surtout que je viens de le relire, Astérix en Corse…

      A part ça, merci pour l’article, je ne connaissais pas du tout cette bd mais j’ai bien envie d’essayer !

      Je suis jaloux de votre collection de Métal Hurlant. Par contre je déteste Bilal, pour moi, il n’a rien compris à la bd. Mais c’est un grand illustrateur.

      • Nicolas  

        Dis moi tu, Jyrille stp lol
        Le dessin est un brin date mais j’espere qu’elle te plaira quand meme.

        • jyrille  

          Huhu

          Je pensais aussi à Jord, pour les Metal Hurlant…

  • Franck Jammes  

    Je n’ai pas aimé cette bande-dessinée : trop de violence et le cannibalisme me dérange. Les dessins sont certes bons mais le thème m’exclut. Désolé.

    • Nicolas  

      Ce n’est pas la BD de tout le monde, c’est clair.

  • Présence  

    Je n’ai jamais lu ou feuilleté cette série « La Terre de la bombe », ce qui n’a en rien entamé mon plaisir de lire ton commentaire. Il exprime très bien comment les lectures qui donnent la sensation de braver l’interdit restent longtemps en mémoire et y occupent une place très particulière.

  • Présence  

    Je me souviens que je lisais « Ère comprimée » en cachette, avec les femmes très girondes et dénudées de Richard Corben.

    • Nicolas  

      Ere Comprimée, toute notre jeunesse, et uen bonne alternative aux super-slips !
      Je les ai tous en relirues , à la maison

  • Tornado  

    Ah ! Les BD qui mélangent aventure et érotisme ! Elles m’ont déniaisé quand j’avais 8/10 ans (il y avait des petites BD arrima sur une vieille armoire chez moi, et personne ne semblait le savoir à part moi) !
    Adolescent, j’ai goûté au fruit défendu avec »Druuna ». Mais je ne connaissais pas « La terre de la bombe ». Merci Nicolas.
    He les gars, j’ai mangé à côté de Tardi aujourd’hui à midi ! (Sur la table à côté de la sienne)…

  • Tornado  

    Festival de SOllies-ville (près de chez moi). On a visité l’expo Tardi ce matin avec mon fils, puis on est allé boire un coup sur la terrasse du village. Tardi est venu s’asseoir à côté de nous et a bu une bière avec ses amis. Alors j’ai expliqué à Léo qu’il s’agissait du monsieur qui avait fait les beaux dessins de l’exposition que l’on venait de voir. Léo était très impressionné et a eu droit à un sourire. Moi je suis toujours très respectueux de l’intimité des gens et je n’ai pas joué les rustres en l’interpellant…

  • Eddy Vanleffe  

    totalement passé sous mon radar ce truc là et pourtant…j’adore ce que je vois….
    ça me rappelle d’autres souvenirs, sur d’autres types de bds qui ressemblaient à ça , les trucs que je lisais en médiathèque quand je voulais m’évader des Schtroumpfs…
    les trucs comme
    -Les naufragés du temps
    -Tetfol
    -La vagabond des limbes (et sa SF sous LSD…)
    -Aria
    -Jugurtha

    le chien Simak en hommage à Clifford D Simak l’auteur de « Demain les chiens »…à l’époque les bd cherchaient leurs références dans la littérature…on a du Stephane Wul la dedans…on sent la parenté avec la gamme Anticipation de Fleuve noir…
    une contre culture…

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