#Balancetoncop (STREET COP)

Street Cop par Robert Coover et Art Spiegelman

Un article de FLETCHER ARROWSMITH

VO :  ISOLARII

VF : Editions Flammarion.

STREET COP est une nouvelle de ROBERT COOVER, sur des illustrations de ART SPIEGELMAN, disponible depuis novembre 2021 chez Flammarion, traduit de l’anglais par Claro. Merci à : dBD #159 (rédacteur : Frédéric Bosser) et L’heure bleue de Laure Adler (France Inter)

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© Art Spiegelman – Editions Flammarion

Cet article proposé pour BRUCE LIT va tenter de vous convaincre d’oser pénétrer dans l’underground culturel. STREET COP est une nouvelle de ROBERT COOVER, sur des illustrations de ART SPIEGELMAN.

La rumeur était parvenue à mes oreilles, quelques bribes aperçues ici et là sur la toile. Puis début décembre en feuilletant un magazine spécialisé, la nouvelle se confirme : Art Spiegelman est de retour.

Art Spiegelman représente mon passage à l’âge adulte en termes de comics voire de bande dessinée tout court. La fin de l’innocence. Je me souviens très bien où j’ai acheté mon exemplaire de MAUS au milieu des années 90, ces jours où j’ai compris qu’une bande dessinée pouvait désormais faire office de témoignage et de livre d’histoire. MAUS est mon WATCHMEN, le SANDMAN de la fin de mon adolescence.

Alors je vous laisse imaginer mon excitation quand ma merveilleuse librairie de quartier présente sur ses belles étagères un objet de papier assez modeste au format d’un calepin moleskine coincé entre deux futurs bestsellers mais qui rayonne avec sa couverture illustrée par le grand Art Spiegelman.

Cela fait presque une décennie que l’on n’avait pas vu une production originale de Art Spiegelman. La sortie de STREET COP constitue donc un des évènements de l’année 2021.

Deux têtes de vainqueurs
© Art Spiegelman – Editions Flammarion

STREET COP est en premier lieu une nouvelle de l’écrivain Robert Coover. Petit format, assez court (105 pages), STREET COP est une réflexion sur les tribulations d’un flic à l’ancienne, pas très futé, désormais devenu un humain terriblement ordinaire déambulant dans une métropole dystopique noyée dans le virtuel et la technologie galopante. Une centaine de page sous forme d’une parodie déjantée, crue et loufoque où Robert Coover caricature le polar urbain.

Robert Cooper déjecte dans STREET COP les maux modernes de nos sociétés dans une ambiance science-fiction, très sombre, qui emprunte son imaginaire autant à ROBOCOP (les vrais représentant de l’ordre littéralement nommée ainsi) qu’à DARK CITY avec ses quartiers qui sont remodelés en permanence. Le personnage que l’on suit, incarnation du flic à la Raymond Chandler, représente le vieux monde, celui qui refuse la technologie à outrance, désormais anonyme (on ne connaitra jamais ni son nom, ni son prénom) au passé trouble (repris de justice) qui va errer dans une ville over-connectés où les réseaux sociaux et autres bijoux hi tech se sont substitués aux rapports humains. Dans la mégapole de STREET COP, tout n’est que cauchemars dans un environnement bitumé désormais déshumanisé.

Commandé pour enquêter sur un meurtre, au cadavre introuvable, le flic de la rue va surtout à chercher à s’enfuir d’un complexe urbain qui le retient, en l’enfermant dans un labyrinthe de brique sans entrée ni sortie. Cet environnement digne de KAFKA déboussole ce vieux con avec des constructions modifiées incessamment. A travers ses pérégrinations et rencontres avec d’autres marginaux (putes, dealers, standardistes) ceux d’un ancien temps aux mœurs désormais montrés du doigt, son bon vieux cher quartier aux bâtiments inamovibles tech free apparait alors comme sa porte de sortie, là où GAFA Town n’a pas encore d’emprise. Un endroit vintage fleurant bon l’enfance avec ce passé nostalgique et rassurant. Il y a du Frank Miller sous-jacent dans le récit de Robert Cooper notamment quand il humanise à sa sauce sa société addicte aux IA sous les yeux malveillants des grands frères GAFA. Réfractaire à la technologie, notre Street Cop se laisse porter par cette chaleur humaine dans des bars à thème nudiste only, une animalerie d’ectoplasmes morts vivants ou tape facilement le bout de chair avec des dealers et autres péripatéticiennes.

Construction minutieuse
© Art Spiegelman – Galerie Martel – Editions Flammarion

Art Spiegelman, décrit lui-même la nouvelle comme kafkaïenne dans son combat de l’homme comme la machine. A travers STREET COP on découvre 20 nouveaux dessins de Art Spiegelman, couverture incluse.  Le lecteur décontenancé ou mort de rire par le récit décousu de Robert Cooper le sera tout autant quand il rencontrera les dessins du seul auteur de bande dessinée lauréat du Pulitzer. En cela ils épousent parfaitement l’histoire et notamment les tribulations du flic dans les méandres de la jungle d’une ville aux formes changeant en permanence. Sa production étant répartie d’un premier abord aléatoirement au fur et à mesure de la nouvelle, Art Spiegelman ne se contente pas de produire à la chaine dans des planches formatés. L’artiste utilise l’espace qui lui est alloué et construit une architecture picturale mouvante, surprenante et variée avec des doubles pages (7 en tout), des pleines pages, des vignettes et des frises de cases successives.

On retrouve dans ces dessins une synthèse des thèmes portés par l’œuvre de Art Spiegelman. En laissant carte blanche à une figure majeure de la culture américaine on ne pouvait s’attendre qu’à un curseur poussé assez loin. Ecrit fin 2019, ce n’est que l’année suivante que Art Spiegelman contribue à ce STREET ART terriblement prophétique et moderne. Quand il commence à travailler dessus, confinement, crises sanitaire, sociétale et politique sont passés par là. Art Spiegelman ne se contente pas alors d’illustrer proprement la prose de Robert Cooper. Il puise dans le bitume des mots pour façonner sa propre vision du monde actuel en glissant des messages politiques s’incrustant dans des paysages déstructurés de cette dystopie déjantée. D’un Black devenue Dead Lives Matter à l’attaque du capitole en passant par des virus volants, Art Spiegelman a des choses à dire et le dessin devient une nouvelle fois un vecteur d’information remplissant son rôle coup de poing dans un média souvent sous-évalué.

On ne te voit plus aux soirées ?
© Art Spiegelman – Editions Flammarion

Art Spiegelman balaie large en détournant et piochant comme à son habitude dans des figures majeures de la culture pop du XXe siècle. Les références à la culture underground et indés américaine restent variés et on croise par exemple Betty Boop ou Little Orphan Annie. Il s’aventure une nouvelle fois dans l’iconographie de Windsor McKay et son Little Nemo mais convie également à l’orgie Jack Kirby et Robert Crump. Et que penser d’un Tintin lamentablement bourré et avachi sur la chaussé, bibine à main sur la couverture.

En cela Art Spiegelman est en phase avec son approche l’art séquentiel : « Je n’ai jamais appris à dessiner, mais j’ai appris à faire de la BD. C’est une série de narration, mais par image. Ce sont des comics : mélanger des mots et des images. C’est de l’écriture visuelle. Les écrits doivent être de style télégraphique pour aller à l’essence, des haïkus dans chaque bulle. Cela m’a fait traverser les temps difficiles car j’ai vu le monde à travers ce télescope. » (L’HEURE BLEUE de Laure Adler)

Enfin je tenais en conclusion à apporter un léger plaidoyer dans la tribune qui m’est offerte sur BRUCE LIT, le boss étant assez conciliant (pour l’instant). STREET COP, publié chez Flammarion est un petit format,106 x 157 mm, broché, de 112 pages proposés pour la modique somme de 14€. C’est une nouvelle, format d’écriture assez rare et souvent en voie de disparition. Son propos, la qualité de l’édition et surtout la prose illustrée par un artiste essentiel en font un objet surprenant et original. Bien évidemment, je reconnais que j’’aurais aimé apprécier les dessins de Art Spiegelman en plus grand format mais ce n’est pas le choix retenu par l’éditeur américain et respecté par Flammarion. Clairement dans une époque où les apprentis économistes soi-disant amateur de comics et culture populaire sont nombreux à utiliser le ratio nombre de page/prix, ce STREET ART risque de passer pour une arnaque. Et je ne vous dis pas la tête des maniaques du niveau et des bibliothèques mono couleur bien unis où rien de dépasse. Et puis acheter STREET ART dans une librairie indépendante n’est-ce pas pour citer l’autre, emmerder, cette frange bien-pensante et poser un pied voire les deux dans l’underground culturel.

Punk is not dead semble nous confirmer Art Spiegelman et Robert Coover barmen créateurs d’un cocktail de mots et pigments colorés explosif sur un trait d’acide. Mélanger avec un crayon bien aiguisé. Servir bien frappé et boire cul sec de préférence.


20 comments

  • Jyrille  

    Merci beaucoup Fletcher pour cette présentation d’une oeuvre dont je n’avais pas du tout entendu parler. Crois-moi qu’après une telle tribune, à la verve réfléchie et impertinente, je prendrais ce livre si je tombe dessus, sans aucun doute. Le plus, c’est de savoir que Art Spiegelman a élaboré ses dessins (avec plein de références bds on dirait) en pleine période de COVID.

    La BO : c’est celle de STRANGE DAYS ? Pas revu ce film depuis sa sortie mais j’ai bien envie. Et c’est sympa, ce titre.

    • Fletcher Arrowsmith  

      Bonjour Jyrille,

      merci d’être passé. En effet la BO provient bien de STRANGE DAYS. La lecture de STREET COP m’y a fait penser.

  • Présence  

    Une œuvre dont je ne connaissais même pas l’existence, et dont la VO ne semble pas répertoriée sur amazon : merci beaucoup pour cette découverte.

    L’introduction de l’article est impeccable : elle permet de saisir ta relation affective avec Art Spiegelman, et d’être en phase avec cette sensibilité par la suite. A la lecture, il est évident à quel point cet ouvrage t’a parlé, et tu le communiques très bien.

    Je vais tâcher de feuilleter cet ouvrage hors norme en librairie.

    Je serais très curieux de lire un article de ta plume sur À l’Ombre des Tours Mortes.

    • Fletcher Arrowsmith  

      Bonjour Présence,

      merci pour les commentaires (élogieux). J’en rougirais presque. En effet j’ai une histoire particulière avec Art Spiegelman. Pas au point de l’adouber mais il fait quelque part partie de ceux qui ont contribué à construire l’homme que je suis.

      Pour À l’OMBRE DEs TOURS MORTES, je n’ai pas oublié mais pas dans l’immédiat. j’ai d’abord LA NUIT D’ENFER à lire avec surement un autre article à la clé.

  • JB  

    Bon, ben commandé ^^ J’avoue être plus intrigué par la nouvelle même que par les dessins d’Art Spiegelman

    • Fletcher Arrowsmith  

      Salut JB,

      tu me mets d’un coup la pression, si j’ai réussi par mes écrits à provoquer un achat. Bonne lecture, donc.

      • JB  

        La conclusion de la nouvelle et le dernier dessin du recueil évoquent aussi furieusement Blade Runner, tu ne trouves pas ?

  • Eddy Vanleffe  

    Pour le coup cette nouvelle m’intéresse,j’aime la SF désespérée et les univers un peu « Transmetropolitan ». je vais voir ça…
    thanks.

    Pour la sortie de l’adolescence….mmh…
    j’ai un parcours en BD bizarre…
    vers 13-14 ans j’ai quasiment arrêté de lire du comics pour me jeter dans les Tardi, Comès, Pratt, Bourgeon et grosso-modo le magazine A SUIVRE
    puis j’ai surtout lu des bouquins sans images très divers allant de San Antonio à Robert Howard en passant par Serge Brussolo ou Cavanna
    Le comics et le manga sont une « rechute » que j’ai fait adulte justement…depuis je j’ai plus jamais eu d’appétence pour les trucs dit d’auteurs ou matures qui ne me touchent pas la plupart du temps…
    j’ai carrément régressé… ^^

    • Fletcher Arrowsmith  

      bonjour Eddy,

      la SF désespérée et les univers un peu « Transmetropolitan » : oui c’est un peu ça.

      Pour les trucs d’auteurs ou matures c’est par cycle de mon côté. J’aime suivre certains auteurs ou artistes, en essayant de garder le plaisir de lire ou voir. Je suis en ce moment dans cette phase « auteur ». Côté film je viens d’enchainer NOMADLAND et ANNETTE, en étant à la fois ému et assez subjugué par les propositions cinématographiques de Chloé Zhao et Léo Carax.

      • Eddy Vanleffe  

        C’est tout la faute de Mattie Boy mais je suis en ce moment en train de regarder plein de « girls with guns  » de chez HK…

  • Tornado  

    Je n’ai moi non plus jamais entendu parler de la chose.
    N’ayant jamais encore lu MAUS (je sais, c’est mal, mais je repousse sans cesse cette lecture (j’ai la BD chez moi)), je ne me sens pas particulièrement attiré par le style underground de Spiegelman. Je n’ai pas tellement le goût de ce genre de dessin.
    Mais merci pour cet article à la fois concis et très personnel, qui marque bien ce que l’on peut trouver dans un tel bouquin selon sa sensibilité.

    Sait-on pourquoi il y a un Tintin ivre-mort sur la couverture finalement ?

    La BO : Tiens, je n’ai jamais vu STRANGE DAYS non plus ! C’est vraiment bien ?

    • Fletcher Arrowsmith  

      Salut Tornado,

      Au delà des dessins de Art Spiegelman, STREET COP est d’abord une nouvelle de Robert Coover.A voir si le genre et le thème t’intéresse,.

      La participation d’Art Spiegelman donne clairement plus de relief à la nouvelle en faisant également un libre-objet assez unique pour une expérience de lecture différente. C’est en cela également que STREET COP se démarque des autres livres.

      Pour le Tintin éméché, aucune allusion dans la prose de Robert Coover. C’est uniquement l’interprétation d’Art Spiegelman qui aime utiliser et éventuellement détourner les personnages et les codes de la culture populaire. Sa sensibilité et sa connaissance de la bd européenne (Françoise Mouly, sa femme est française lui a surement dicté ce choix pour appuyer ce côté désenchanté.

    • Fletcher Arrowsmith  

      Ah oui STRANGE DAYS c’est vraiment bien. Parmi les films références et cultes.

      Et une très bonne BO avec du Skunk Anansie, du Tricky, Ray Manzarek qui revisite justement ses compositions des DOORS (Strange Days) et surtout deux titres de DEEP FOREST (groupe français qui avait cartonné à l’international) qui m’avait fait acheter à l’époque la BO.

      • zen arcade  

        Pour le côté musical du film, j’ai surtout pour ma part le souvenir de Juliette Lewis reprenant de manière convaincante du PJ Harvey.
        Sinon oui, je me souviens aussi avoir beaucoup aimé le film à l’époque. Je trouvais que c’était le film qui a le mieux su capter l’esprit cyberpunk de William Gibson. Ca n’a pas la puissance de Gibson mais ça vaut le coup quand même.
        Pas revu depuis sa sortie cependant. Faudrait voir aujourd’hui si ça n’a pas pris un solide coup de vieux. Quoiqu’il en soit, il restera toujours au-moins un solide film d’action nerveux comme Kathryn Bigelow sait bien les faire.

        Sinon, merci pour ton aticle.
        Je ne connaissais pas l’ouvrage et je ne compte pas me le procurer mais merci quand même pour la mise en lumière.

        • Bruce lit  

          Superbe reprise de I CAN HARDLY WAIT oui.

          • Jyrille  

            Comme Zen, j’ai adoré Strange Days à sa sortie. Une grosse claque, et une ambiance cyberpunk comme j’aime. Et oui pour Juliette Lewis, qui a d’ailleurs créé un groupe et sorti des disques par le suite.

  • Surfer  

    Avant même de lire l’article j’ai tout de suite reconnu le trait de SPIEGELMAN.
    Puis le dessin de Tintin au sol m’a intrigué.😧

    C’est donc avec curiosité que j’ai lu ton article.
    J’apprends que l’auteur de MAUS a participé à une œuvre récente où, à l’instar de Métropolis, Sin CITY ou autre Dark CITY la ville est le principal « protagoniste » !
    De plus il y a plein de références à d’autres BD.

    Ça m’a l’air très intéressant 🤨 Il faut absolument que j’arrive à lire ça 😉.

    La BO . Très bon film…chouette BO

  • Bruce lit  

    Bravo à Fletch qui s’acquitte d’une tache délicate : parler d’un auteur à la fois méconnu et reconnu. A part MAUS, peu sont capables de citer son travail souvent inédit en France et peu porteur (qui risquerait à publier RAW sans déposer le bilan ? )
    Personnellement j’avais été assez déçu sur A L’OMBRE DES 2 TOURS que je trouvais inabouti. Il faudrait que je le relise.
    Cet album, j’en ignorais l’existence. J’apprends des ressemblances avec le monde de Robocop. J’aime beaucoup la couverture et son vaste dniveau d’informations : ce Tintin qui cette fois n’a pas échappé à l’holocauste…cette croix gammée sur la portière de l’ambulance, le Covid comme nouvelle peste, c’est très pensé tout ça.
    Je pourrais me laisser tenter lors d’un passage à Aapoum surtout si Spiegelman applique mon crédo désormais : en dire le moins possible. Le côté vieux con perdu dans son époque est irrésistible.
    STRANGE DAYS : Grand film qu’il serait urgent de voir ici chroniqué…

    • Fletcher Arrowsmith  

      Bonjour Bruce et merci pour les commentaires,

      Surpris de voir les retours sur STRANGE DAYS, assez unanimes. Aurais je trouvé le mojo sur la BO ?

      Merci à toutes et tous. La journée d’hier (et la semaine) fut compliqué. La réception de cet article, m’a donné du baume au coeur.

      • Jyrille  

        C’est aussi à ça que sert le blog ! Coeur avec les doigts.

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