Bien goupillé

Fox-Boy Tome 2 par Laurent Lefeuvre

1ère publication le 25/05/16- Mise à jour le 1er septembre 2017

Malgré les apparences, ce personnage est entre de bonnes mains…

Malgré les apparences, ce personnage est entre de bonnes mains…© Delcourt

AUTEUR : JP NGUYEN

VF : Delcourt

Cet article parlera du tome 2 de Fox-Boy, « Angle Mort », sorti le 13 avril 2016. L’histoire débute sept mois après la conclusion du premier tome  , qu’il est préférable d’avoir lu au préalable.

Petites précisions liminaires : je ne connais pas personnellement Laurent Lefeuvre. N’étant pas forcément un chasseur de dédicaces, je ne l’ai encore jamais croisé sur un salon ou dans une librairie. Toutefois, il lui est arrivé de commenter sur Bruce Lit et nous commentons tous deux aussi régulièrement sur le blog de Philippe Cordier .

Enfin, il m’a donné un coup de main avec Photoshop pour la réalisation du faire-part de ma petite dernière… Tout cela pour dire que cet article sera forcément, consciemment ou non, teinté de bienveillance envers cet auteur très sympathique.
Néanmoins, « qui aime bien, châtie bien », je tâcherai d’examiner aussi bien les forces et les faiblesses de ce second tome des aventures du garçon-renard (acheté en librairie et non sur le Net, selon les préconisations insistantes de son auteur militant…)

Ils ont un héros-renard, vive la Bretagne !
Un peu nous spoilerons, vive les Bretons !

 Deux histoires aux ambiances bien différentes

Deux histoires aux ambiances bien différentes © Delcourt

Ce tome contient en fait deux récits : Le Mal Loup (44 pages), dont l’action se déroule en Auvergne, où Pol Salsedo est venu skier quelques jours, et Angle Mort (68 pages), qui donne son titre à ce volume, où le héros retrouve sa Bretagne et évolue dans le décor quasi-lunaire d’un lac temporairement asséché. L’épilogue de la première aventure sert de lien avec la seconde et permet une certaine continuité dans la lecture, mais les deux histoires diffèrent non seulement par les saisons et les lieux mais surtout par le ton, intimiste et angoissant pour la première, davantage spectaculaire et épique pour la deuxième.

Le Mal Loup m’a furieusement évoqué un épisode old-school de Spider-Man : le jeune Pol, toujours perturbé par la mort de son ami Nizar, survenue à la fin du tome 1, a décidé d’abandonner sa carrière de super-héros (mais il porte toujours son costard sous ses vêtements !). Comme souvent en pareil cas, les événements vont le conduire à reprendre du service pour retrouver une petite fille perdue dans une tempête de neige. Porté par la narration subjective de Pol, ce chapitre est assez immersif et prenant. Le jeune Rennais était venu pour tourner la page mais c’est bien le lecteur qui s’empresse de tourner les pages pour dévorer le récit. Outre les flocons, le vent et le froid, Fox-Boy devra affronter un… Loup-Garou !

Un héros par moments au bord de l’abîme…

Un héros par moments au bord de l’abîme… © Delcourt

Avec l’apparition de cette créature fantastique, la série amorce un virage vers le surnaturel, qui certes, était déjà présent dans le tome 1, mais se limitait principalement aux personnages de Fox-Boy et du fakir Dotki. Dans la deuxième partie, Angle Mort, Laurent Lefeuvre passe la vitesse supérieure et ouvre carrément les portes dimensionnelles pour convoquer une foultitude de personnages qu’il avait précédemment créés pour ses albums Tom & William et La merveilleuse histoire des Editions ROA. Dans une mise en abyme assez audacieuse, l’auteur va brouiller la frontière entre fiction et réalité. Il capitalise ainsi sur ses créations passées, qui étaient elles-mêmes des ersatz de héros, reprenant des concepts familiers de la BD populaire (le cow-boy, le barbare, le héros de la jungle, le champion d’arts martiaux etc.)

Dans le tome 1, les images de Fox-Boy déambulant sur les toits de Rennes semblaient quelque peu incongrues : quelle est utilité d’un super-héros, dans une société avant tout en proie à l’intolérance et à la bêtise humaine ? Dans ce tome, Laurent Lefeuvre amène toute une palanquée de potentiels futurs partenaires de danse pour son héros. Par une astuce scénaristique plutôt hardie, il va même parvenir à inclure dans son récit des héros n’appartenant pas aux Editions ROA mais à… Marvel ! Les représentant dans leurs incarnations des années 80, Laurent Lefeuvre affirme sans ambiguïté son attachement à cette période éditoriale des super-héros de la maison des idées.

… et à d’autres mis en abyme (avec une certaine autodérision !)

… et à d’autres mis en abyme (avec une certaine autodérision !)© Delcourt

Des idées, il est clair que le sieur Lefeuvre n’en manque pas, notamment dans ses mises en pages, dynamiques et parfois très inventives. Mais il faut savoir que même derrière une page sans agencement « tape à l’œil » des cases, il y a beaucoup de réflexions, d’hésitations, de corrections, pour parvenir à la version définitive, toujours dans un souci de guider au mieux l’œil du lecteur à travers la page, ci-après l’ exemple de la page 51, postée sur le blog de Laurent.

Pour ce qui est du trait, on retrouve le style de l’auteur, qui possède une certaine versatilité et rend souvent de discrets hommages à d’illustres artistes de comics (j’y ai vu du Kirby, du Mazzucchelli, du Wrightson, du Alan Davis et même un peu de Moebius…) Mais le dessinateur caméléon a en quelque sorte les défauts de ses qualités : son style changeant « casse » parfois l’immersion dans le récit, certaines expérimentations graphiques ou certains choix d’encrage « tranchent » un peu trop. De manière générale, je trouve que l’encrage adopté est parfois trop « gras », alors que le dessinateur sait user d’un trait plus fin lorsqu’il le souhaite. De même, lorsque je vois la précision et les nuances de couleurs dont il est capable sur la cover et sur les premières pages de ce tome, je déplore un peu le parti-pris graphique retenu pour le reste de l’album, tout comme la palette de couleurs plutôt désaturées, raccord avec le premier tome mais qui ne me séduit pas tout à fait.

Exemple de découpage sortant de l’ordinaire (notez en bas à gauche l’aisance à émuler le style de Steve Ditko pour l’image du fakir… Dotki !)

Exemple de découpage sortant de l’ordinaire (notez en bas à gauche l’aisance à émuler le style de Steve Ditko pour l’image du fakir… Dotki !) © Delcourt

Côté scénario, le commentaire social sur la France contemporaine, qui était, de mon point de vue, un des points forts du tome 1, est beaucoup plus discret dans ce tome. On notera quand même un court plaidoyer pour l’achat en librairie versus l’achat en ligne et de fugaces références à notre triste actualité (un sticker Je suis Charlie ). Mais Laurent Lefeuvre nous propose plutôt de feuilleter les livres d’histoire, que ce soit celle de « notre » monde (la résistance française pendant la seconde guerre mondiale, l’exploitation des carrières d’ardoise en Bretagne au début du XXème siècle) ou celle des Editions ROA, avec toute une séquence d’exposition sur les secrets du « ROAyaume » et de son créateur…

Là où l’artiste excelle, c’est dans la ré-évocation d’un certain âge d’or de la BD populaire, qui parlera sans doute aux anciens lecteurs de « petits formats » ou des éditions LUG… Mais il parvient, dans un certain exercice d’équilibriste, à faire du neuf avec du vieux, en écrivant une histoire originale à partir de tout ce matériau appartenant à l’imaginaire collectif. Il a parfaitement assimilé les codes spécifiques au medium des comicbooks d’antan et nous les ressort à sa sauce, plutôt bien cuisinée avec, en creux, un méta-commentaire sans concession sur l’état actuel du mainstream de Marvel et DC…

L’imagination au pouvoir !

L’imagination au pouvoir ! © Delcourt

Etant de la même génération que l’auteur, et partageant la même culture comics, ma connivence en tant que lecteur était plus facilement acquise. Du coup, j’ai bien adhéré à son trip, où la tendresse pour cette littérature jeunesse si longtemps méprisée se mêle parfois à l’autodérision en tant que créateur d’un personnage de fiction semblant à moitié conscient de son statut. Mais pour un novice des comics ou un lecteur plus jeune, le charme n’opérera peut-être pas de la même façon, malgré l’accompagnement éditorial présent à la fin du livre.

De plus, même si ce second tome clôt le premier cycle de Fox-Boy, on reste un peu sur sa faim, en ayant l’impression d’avoir assisté à une très longue mise en place avant un climax un peu trop rapidement expédié (rassurez-vous, je ne placerai ce dénouement précoce qu’à 4 ou 5 sur l’échelle ouverte de Bendis, quand un Daredevil : End of Days  serait pour moi à 8 ou 9…). Autre bémol : on en apprend assez peu sur la vie de Pol dans civil. Il avait obtenu son bac à la fin du 1er tome et aucune mention, même rapide, n’est faite de ses présentes activités (probablement estudiantines). Enfin, les personnages féminins (car il y en a un différent dans chaque récit) se retrouvent un peu cantonnés au rôle de faire-valoir.

Une confrontation finale pas tout à fait convaincante

Une confrontation finale pas tout à fait convaincante© Delcourt

Je vous l’avais confié en préambule, j’ai beaucoup de sympathie pour Laurent Lefeuvre. C’est pourquoi il ne faut pas voir dans la liste de griefs évoqués plus-haut un réquisitoire contre ce « french comicbook » mais plutôt une tentative de rester objectif face à une œuvre foisonnante, généreuse, attachante mais qui n’a pas totalement répondu à mes attentes de lecteur.

Le premier tome de Fox-Boy m’avait paru prometteur. Ce second tome confirme le talent de son auteur mais m’a donc un poil déçu, en louchant un peu trop vers le « super » au détriment du commentaire social (diantre, me serais-je fait contaminer par le Boss ?). Reste qu’avec les pérégrinations de Pol Salsedo en Auvergne et en Bretagne, Laurent Lefeuvre a quand même remporté son pari de raconter des histoires de super-héros « à la française », et, arrivé à la fin du tome, j’avais envie d’en lire davantage ! Pour une série hommage à toutes ces BD « à suivre » de notre enfance, n’est-ce pas là la marque d’une indéniable réussite ?

A quand un vrai crossover avec les ricains ?

A quand un vrai crossover avec les ricains ?

24 comments

  • Tornado  

    Infantile, c’est péjoratif. Enfantin, non, à priori.
    Pour moi, infantile = enfantin + mauvais. Mais effectivement, c’est subjectif. Très.

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