BLACK and BLOODY SABBATH (Mario Bava)

Les films d’horreur gothique de Mario Bava

Un article de TORNADO + MATTIE BOY

Illustration Mattie Boy

Cet article est consacré au réalisateur Mario Bava et à son œuvre au sein de ce sous-genre du fantastique qu’est le cinéma d’horreur gothique.

Nous allons revenir sur cette période en décryptant six films parmi les plus marquants de cette filmographie de genre.

Notre programme horrifique !

Les années 1930 avaient représenté l’âge d’or du cinéma d’horreur gothique hollywoodien avec la série des Universal Monsters, eux-mêmes très inspirés de l’expressionnisme allemand des années 20 et des mètre-étalons que furent le NOSFERATU de F.W. Murnau, le VAMPYR de Carl Theodor Dreyer et le Dr MABUSE de Fritz Lang.

Pendant près de vingt ans, le cinéma américain et, pour l’essentiel, son mythique studio Universal produiront tout un univers partagé à base de grandes figures de l’épouvante venues de la littérature ou du folklore, parmi lesquelles DRACULA, FRANKENSTEIN, LE LOUP-GAROU, LA MOMIE, LE FANTÔME DE L’OPÉRA, les zombies et autre Dr JEKYLL & MISTER HYDE.

Il faut attendre la fin des années 50 pour observer une nouvelle vague de films d’horreur. Mais cette fois, on la trouve dans plusieurs pays, principalement au Royaume-Uni avec en particulier les films de la Hammer, aux USA, toujours, avec cette fois la MGM et son studio American International Pictures qui produit les films de Roger Corman, et enfin en Italie (l’Espagne, le Mexique, l’Allemagne et la France prennent aussi le train en marche).

Jusqu’au début des années 70, tandis que la Hammer s’applique à faire revivre DRACULA, FRANKENSTEIN et les autres monstres directement exhumés des glorieuses années 30, que la MGM permet à Corman d’adapter les écrits d’Edgar Poe, l’Italie va se démarquer en fouillant ailleurs que dans les classiques déjà visités.

C’est à ce moment-là qu’intervient Mario Bava. Puisqu’il s’agit du meilleur moyen d’illustrer le propos, nous allons enchainer avec nos six films décryptés…

LES VAMPIRES – 1957

Le pitch : A Paris, dans les années 50, plusieurs étudiantes sont retrouvées mortes et vidées de leur sang ! Un sémillant journaliste décide de mener une enquête, qui va le diriger dans l’entourage de la vieille duchesse Marguerite, qui vit recluse dans son château…

C’est Ricardo Freda qui réalise ce film au départ, tandis que Mario Bava (également responsable des effets spéciaux) n’en est que le chef opérateur (le directeur de la photographie). Alors pourquoi le trouve-t-on ici ? Et bien parce que Freda, après une brouille avec les producteurs, abandonna le tournage du film en plein milieu, laissant le jeune Bava le terminer à sa place (ce dernier, bien qu’il ne sera pas crédité comme tel au générique, devient donc second réalisateur)…

Les débuts de Mario Bava derrière la caméra et l’acte de naissance de son œuvre de metteur en scène se jouent donc ici.

LES VAMPIRES est un film important à plus d’un titre. Car en plus d’être le premier film en partie réalisé par Bava, il s’agit également du tout premier film d’horreur italien, qui marque à la fois le point de départ de la grande période gothique du cinéma transalpin, et l’ascension de notre réalisateur entant qu’artisan majeur de cette période de l’histoire du cinéma.

La scène la plus célèbre, avec la transformation de la marquise en un seul plan séquence (à 2,25’ mn) !

Dominé par l’interprétation de Gianna-Maria Canale, grande figure du cinéma bis italien (c’était l’épouse de Riccardo Freda), LES VAMPIRES s’empare du mythe du suceur de sang pour en livrer une version moderne et inédite à l’époque, qui tranche d’emblée avec les classiques de la Universal et le reboot de la Hammer.
Ici, point de cercueils, de crucifix, de gousses d’ail ni même de dents pointues, mais à la place une parabole sur le désir de vivre, le fantasme de la jeunesse et l’amour éternel.
Depuis, ce chef d’œuvre a fait école. Dans le fond, son sujet inspirera tous les films de vampires souhaitant s’écarter des stéréotypes antédiluviens du comte Dracula (pensez AUX FRONTIÈRES DE L’AUBE de Kathryn Bigelow, aux PRÉDATEURS de Tony Scott, ce genre de choses). Dans la forme, il impose une esthétique qui traumatisera toute une génération de cinéastes. Ainsi, en dehors des réalisateurs du cinéma fantastique italien, on retrouvera son influence dans tous les autres pays puisqu’il marque tout simplement le point de départ d’un nouvel âge d’or pour le cinéma horrifique.

Il faut dire que la plastique du film est magistrale : Une esthétique qui compile l’expressionisme allemand des années 30, le néoréalisme italien et les grandes heures du muet. Mario Bava y fait des merveilles et s’impose, à ce stade, comme un grand maitre du noir et blanc.

Malgré un budget modeste (les scènes parisiennes sont tournées dans une petite ville italienne), et alors que l’intrigue se déroule dans une époque contemporaine, le film réussit à imprimer des images profondément gothiques teintées d’un modernisme qui tranche avec les années 30, tout en drainant son héritage avec élégance.

LE MASQUE DU DÉMON – 1960

Le pitch : Au XVIIème siècle, dans une lugubre campagne de Russie livrée aux démons et aux vampires (rien que ça…), une sorcière et son amant sont mis à mort par le supplice d’un masque de fer garni de longues pointes que l’on plante dans le visage du condamné (comme c’est charmant). Avant de mourir, les damnés annoncent une terrible malédiction.

Deux siècles plus-tard, alors que la princesse Katia ressemble trait pour trait à l’infâme sorcière, l’arrivée de deux étrangers déclenche une série d’événements surnaturels…



Trois ans après LES VAMPIRES, LE MASQUE DU DÉMON est la première réalisation officielle de Mario Bava entant que metteur en scène et seul maitre à bord de son film. On y retrouve l’esthétique amorcée dans le film précédent, mais poussée à son paroxysme : l’expressionnisme allemand des années 30 fait ainsi un retour fracassant sur les écrans de cinéma, dont le noir et blanc appuyé de contrastes extrêmes transforme les images en véritables peintures achromes, somptueusement gothiques.

La première moitié du film est une expérience sensorielle totale, appuyée par la musique entêtante de Roberto Nicolosi. Les images se succèdent dans une série de tableaux expressionnistes d’une esthétique démente, dans un ballet d’ombres et de lumières d’une beauté ténébreuse, macabre et baroque, donnant vie à des cauchemars certes surannés aujourd’hui, mais toujours envoûtants : Un carrosse qui traverse une plaine baignée de brume derrière laquelle se dresse un château sous le clair de lune, une crypte remplie de toiles d’araignées et de chandeliers rococo sous une voute de pierres poussiéreuses, un château gorgé de passages secrets et autres couloirs souterrains lugubres, des arbres décharnés dont la silhouette se découpe sous l’orage d’une nuit blafarde, une jeune femme au teint diaphane qui apparait soudain, tenant en laisse deux chiens comme sortis de l’enfer, devant un ciel nocturne tourmenté (peut-être le plus beau tableau -et le plus connu- parmi toutes les images du film), des morts qui sortent de leur linceul dans une pantomime rythmée par le crépitement des charnières d’un vieux cercueil…

S’il vous faut voir un jour l’archétype du film gothique aux images les plus emblématiques du genre, dignes de Caspar David Friedrich, Johann Heinrich Füssli et William Blake réunis, ne cherchez pas plus loin…

Un tableau classique, s’il en est !
Source : Wikipedia



Alors pourquoi diantre avoir mis seulement 4 étoiles ? Et bien c’est à cause de la deuxième moitié du film : Dès lors que se lève le voile sur les mystères de la malédiction des Vajda, la suite va sérieusement tourner en rond. Un peu comme si les splendides tableaux de la première partie ne suffisaient plus à dénouer le banal happy-end d’une intrigue convenue…

De ce point de vue strictement scénaristique, le film accuse le poids de l’âge et souffre d’une narration de plus en plus ampoulée au fur et à mesure qu’approche le dénouement final. On prend soudain conscience que Bava, technicien visionnaire et esthète de génie, n’était pas Riccardo Freda, qui de son côté était également scénariste (chevronné) sur tous ses films, et que LES VAMPIRES devait autant à son esthétique marquante qu’à son script de premier ordre.
A bien y réfléchir, l’intérêt principal du film consiste davantage à brosser des tableaux qu’à raconter une histoire palpitante. Et l’on comprend bien pourquoi la suite de la carrière de Mario Bava sera dominée par des récits de plus en plus abstraits, pour culminer avec l’onirique LISA ET LE DIABLE…
Pour autant, il ne faut pas bouder son plaisir : LE MASQUE DU DÉMON reste une référence esthétique absolue, doublée d’un divertissement au charme merveilleusement suranné. Ce fut aussi le film qui révéla le somptueuse Barbara Steele, l’imposant d’emblée comme la plus évidente incarnation de la beauté obscure, version 7°art. Une véritable perle noire, iconique et poétique…

Bien qu’on puisse en sourire aujourd’hui, le film choqua une grande partie du public qui eut bien du mal à supporter les plans les plus gores du film. A chaque époque ses traumatismes…

Après LE MASQUE DU DÉMON, Mario Bava réalisera l’hitchcockien LA FILLE QUI EN SAVAIT TROP, puis il abandonnera les images en noir et blanc pour embrasser la couleur…

LES TROIS VISAGES DE LA PEUR – 1963

LES TROIS VISAGES DE LA PEUR est un film d’épouvante à sketches.
Il débute par une introduction qui voit Boris Karloff en personne présenter le film. Puis il se conclue de la même façon, avec une note burlesque en plus. Entre ces deux extrémités, le spectateur découvre trois sketches. Respectivement 1 – LE TÉLÉPHONE, 2 – LES WURDALAKS, 3 – LA GOUTTE D’EAU.

Les grands classiques du genre pleuvent en Italie dans cette première moitié des 60’s avec LE MASQUE DU DÉMON, DANSE MACABRE, LA CRYPTE DU VAMPIRE et LA VIÈRGE DE NUREMBERG. LES TROIS VISAGES DE LA PEUR revient quant à lui au genre consacré du film à sketches. Ses trois parties sont inégales mais opèrent chacune un charme certain. Evidemment, le temps a fait son office et le film a perdu de sa force au niveau de la peur, car cette dimension résiste rarement au poids de l’âge dans le domaine du cinéma.
Peu importe, car la mise en forme somptueuse de l’ensemble (rappelons que Bava est au départ un immense chef opérateur et qu’il gardera ce poste sur tous ses films !) assure à elle-seule le spectacle.


– LE TÉLÉPHONE : Une belle jeune femme (Michèle Mercier) rentre chez elle dans la soirée. Le téléphone sonne à plusieurs reprises mais, lorsqu’elle décroche, personne ne répond. Au bout d’un moment, une voix lui annonce finalement qu’elle ne passera pas la nuit…
Et Mario Bava inventait le Giallo ! Ce genre à part entière, mélange de thriller, d’horreur et d’érotisme, est né ici, dans ce premier segment. Bientôt, Bava en fera sa spécialité à partir de LA FILLE QUI EN SAVAIT TROP, avant que le réalisateur Dario Argento ne reprenne le flambeau et s’impose comme le maitre du genre.
Ce premier segment en lui-même se laisse regarder avec plaisir, de même que la belle Michèle Mercier, qui s’écarte ici largement de son rôle de « Marquise des Anges »…

– LES WURDALAKS : Dans la Russie du XIXème siècle, le conte Vladimir trouve un cadavre décapité dans la montagne, avec un poignard planté dans le cœur. Il parvient à une grande maison isolée où ses habitants lui apprennent que leur père est parti il y a cinq jours afin de tuer le « Wurdalak » qui hante la région (« Wurdalak » est le mot russe pour dire « vampire »), leur faisant promettre de ne pas le laisser entrer s’il revenait au-delà de ce délai. Mais il revient juste après les douze coups de minuit…

Ce segment central est également le plus long. Il met en vedette le grand Boris Karloff dans l’un des seuls véritables rôles de vampire de toute sa longue carrière horrifique ! L’acteur cabotine pour notre plus grand plaisir et l’ensemble est au diapason des films d’horreur transalpins de l’époque qui mélangent l’horreur et le folklore, comme les péplums gothiques HERCULE CONTRE LES VAMPIRES (un autre film de Bava) et MACISTE EN ENFER (un autre film de Freda !). Ce n’est pas le meilleur des trois sketches, mais l’on ne boude pas son plaisir en admirant Karloff entrain de hanter les ruines gothiques d’une vieille abbaye sous un clair de lune cobalt magnifiquement photographié, où Bava révèle un talent pour la couleur aussi dément que celui du noir et blanc !.

A noter une scène assez impressionnante sur le principe (et qui, quelque part, annonce Stephen King et le cinéma d’horreur des années 80), qui voit le petit garçon fraichement vampirisé revenir hanter ses parents…


– LA GOUTTE D’EAU : Alors qu’une thanatopractrice doit préparer le linceul d’une vieille dame fraichement décédée, elle dérobe la bague ornée d’un énorme saphir qui brille au doigt du cadavre. De retour chez elle, la jeune femme est aussitôt dérangée par le bruit entêtant d’une goutte d’eau perlant à grand bruit, tandis qu’une énorme mouche vient la persécuter en se posant régulièrement sur son doigt. Serait-ce le fantôme de la vieille femme qui vient la tourmenter afin de la punir de son vol ?
Assurément le meilleur segment des trois. Mario Bava fait naitre ici une terreur viscérale, en jouant sans cesse sur la frontière ténue séparant le réel de l’imaginaire : la jeune femme est-elle victime d’un esprit vengeur ? ou au contraire devient-elle folle en s’imaginant le tout ? Ce faisant, LA GOUTTE D’EAU est une pure itération des nouvelles fantastiques de Maupassant, la manifestation surnaturelle se prêtant sans cesse au doute et à la possibilité de la folie…
Un crescendo imparable, une montée en puissance de l’angoisse qui, même si elle apparait un peu kitsch aujourd’hui (le maquillage de la défunte est très appuyé), possède encore une force indéniable.

LES TROIS VISAGES DE LA PEUR propose un ensemble de tableaux horrifiques étonnamment varié, qui va du giallo au conte gothique, en passant par la terreur psychologique (une vision du fantastique issue de la psychanalyse). En ce sens, il s’impose comme un des grands représentants du film à sketches, dans la lignée du magnifique AU CŒUR DE LA NUIT réalisé vingt ans plus tôt.
Le film fera des émules tous azimuts et notamment dans le monde du rock puisque son titre américain, BLACK SABBATH, sera repris par Ozzy Osbourne et sa bande comme un hommage avéré, tandis que l’appellation « Wurdalak » deviendra le premier nom du groupe Magma…

LE CORPS ET LE FOUET – 1963

Le pitch : Le baron Kurt Menliff (Christopher Lee), revient au château familial dont il avait été banni pour assister au mariage de son frère Cristiano avec son ancienne fiancée, Nevenka. Son retour trouble évidemment beaucoup toute la famille, Kurt étant réputé cruel et belliqueux. C’est Nevenka qui en fera le plus les frais puisqu’elle va retomber sous l’emprise de Kurt jusqu’à renouer avec lui une relation sadomasochiste. Mais voilà que Kurt est mystérieusement assassiné. Le film bascule ensuite dans le fantastique quand Nevenka prétendra être harcelée par le fantôme de Kurt qui souhaiterait poursuivre avec elle la relation abusive engagée de son vivant.

A partir de ce film, Mario Bava a commencé à « déranger » certains censeurs. En 1963, on ne voyait pas souvent des films abordant des thématiques assez taboues. Nous avions déjà vu dans cet article consacré à Barbara Steele que Ricardo Freda s’essayait à aborder la nécrophilie dans L’EFFROYABLE SECRET DU Dr. HICHCOCK en 1962. Cette fois, c’est une relation sadomasochiste toxique se poursuivant après la mort qui est au cœur d’un film fantastique. Saluons tout de même l’audace de ces réalisateurs transalpins. Mais cette audace a un prix. Le film a été purement et simplement interdit en Italie alors qu’il fut remonté et dépouillé de certaines scènes aux USA au point de se voir renommé WHAT (personne n’a rien compris à cette version charcutée.)

C’est véritablement avec ce film que Bava entame son style visuel si reconnaissable qui deviendra sa marque de fabrique (on le retrouve dans SIX FEMMES POUR L’ASSASSIN sorti un an après) et qui consiste à accorder autant voire plus d’importance à la grammaire visuelle via des jeux de couleurs qu’aux performances d’acteurs. Le film entier baigne dans une myriade de couleurs symbolisant à la fois la passion (le rouge), la mort (le bleu), le fantasme (le vert.) Cela n’empêche pas le couple de protagonistes (Kurt et Nevenka) de crever l’écran (mais les rôles secondaires sont plus effacés.)

Christopher Lee signe un de ses rôles les plus captivants tant il ne joue pas un simple méchant vampire comme Dracula mais un homme au charme venimeux ayant une emprise psychologique. Quant à Daliah Lavi (Nevenka), elle exprime très bien la dualité d’une femme à la fois fragile mais aussi tourmentée par un désir sexuel animal. La mort, la dualité des êtres de chair, voici deux thèmes récurrents chez Bava (quand ce n’est pas un personnage tourmenté, il utilise des doubles comme le double rôle de Barbara Steele dans LE MASQUE DU DEMON.)

Le suspense n’est pas en reste non plus puisqu’il y a une véritable tension qui se dégage d’une suite de morts dans le château, chacun étant un coupable potentiel du meurtre de Kurt. Il y a donc également un petit côté enquête en huis clos dans ce vieux château gothique.

A ce propos, Bava s’amuse à laisser planer un doute sur la nature de cette relation par-delà la mort. Il nous fait douter de la santé mentale de Nevenka et suggère que tout ne pourrait être qu’un fantasme issu de son désespoir à retrouver son amant. C’est d’ailleurs cette ambiguïté du personnage de Nevenka qui en fait l’intérêt principal du film…et la principale cible des censeurs qui n’ont pas vu d’un bon œil qu’on suggère qu’elle prenne du plaisir à être fouettée, même si Bava ne sombre jamais dans le vulgaire.

Là où le film a dû également déranger, c’est que même s’il fonctionne au premier degré comme un film fantastique, il peut nécessiter un second visionnage pour saisir les autres thèmes abordés. On est dans un film romantico-gothique, un genre disparu dont le dernier représentant pourrait être le film hommage de Guillermo Del Toro CRIMSON PEAK (injustement houspillé par une fanbase désirant avoir peur et se délecter d’hémoglobine…alors qu’il s’agit encore d’une histoire humaine sur les déviances comportementales dont les éléments fantastiques servent de symboles.)  En un sens, Mario Bava c’est un peu Lynchien avant l’heure (en plus simple à comprendre quand même…)

LE CORPS ET LE FOUET est donc un film novateur, aux thématiques et à la forme bien plus modernes qu’on ne pourrait le croire, et en avance sur son temps. En plus d’être un film alliant parfaitement des éléments commerciaux de film d’horreur gothique (château, crypte, orages, fantôme, suspense et sound design inquiétant), il utilise une structure narrative torturée moderne jouant sur la confusion entre réalité et fantasme qui dut laisser le public de l’époque sur le carreau (ce qui sera poussé à son paroxysme dans LISA ET LE DIABLE.)

Rappelons qu’en 1960, Hitchcock se sentit obligé d’ajouter un segment explicatif à la fin de PSYCHOSE pour que le public ne soit pas trop perdu face au comportement de Norman Bates. Il était encore loin le cinéma symbolique Lynchien, et Mario Bava tâtait pourtant déjà ce terrain.

OPÉRATION PEUR – 1966

Le pitch : Le docteur Eswai est convoqué dans le village reculé de Karmingen par l’inspecteur Kruger, afin qu’il mène l’autopsie d’une femme morte mystérieusement. Il va se retrouver face à une communauté de villageois superstitieux qui vivent dans la peur d’une malédiction remontant à 20 ans où, durant une nuit, une petite fille nommée Mélissa est morte atrocement. La population locale semble persuadée que son fantôme rôde encore pour assouvir da vengeance.

Eswai trouvera un peu d’aide auprès de Ruth, une mystique locale versée dans la sorcellerie et Monica, étudiante en médecine de retour dans son village natal. Le mystère qu’ils devront percer semble lié à la mystérieuse villa Graps et la maitresse des lieux, la baronne.
OPÉRATION PEUR est un film d’horreur davantage « premier degré » que LE CORPS ET LE FOUET ou LISA ET LE DIABLE. Mais diablement efficace.

Malgré sa renommée grandissante, Mario Bava n’eut pas un gros budget pour ce film, et le studio de production fera même faillite durant le tournage. C’est l’équipe technique et les acteurs qui décideront de continuer le tournage gratuitement sans doute par respect pour son réalisateur, ce qui n’est pas rien !

Si le manque de budget se ressent dans les décors, Mario Bava sait en tirer profit en installant une ambiance inquiétante dans ce village semblant venir d’une autre époque (et pour cause le tournage a eu lieu dans un village médiéval), avec ses maisons construites à même les murs, ce brouillard bleuté qui l’envahit, et ses ruines dont l’étrangeté est encore une fois renforcée par des éclairages colorés.

Bava réalise là également un des premiers films mettant en scène une petite fille maléfique avant que ça ne devienne un cliché du film d’horreur. Si on avait déjà des enfants maléfiques dans LE VILLAGE DES DAMNÉS (1960), il s’agissait de SF et les films comme L’EXORCISTE ou LA MALÉDICTION ne verront le jour que quelques années après OPÉRATION PEUR. Anecdote amusante : Bava ayant du mal à trouver la petit fille requise pour le rôle de Melissa se rabattra (peut être aussi pour cause de budget) sur le fils du concierge du plateau de tournage. Et étonnamment, avec du maquillage, on ne se doute pas que c’est un petit garçon, et l’étrangeté de son visage rend le personnage de l’enfant mémorable.

Il n’y a pas grand-chose d’autre à dire sur l’histoire sans tout révéler, le film étant comme souvent une expérience sensorielle à base d’images superbes d’étrangeté et de couleurs évocatrices, d’une partition sonore criarde mixant parfois les voix et le souffle du vent, pour un résultat qui ne surprendra peut-être plus aujourd’hui mais était assez fondateur à l’époque.

Surimpression de poupées macabres, apparition d’un ballon qui rebondit seul dans un escalier, résonnance d’un rire d’enfant enjoué dans la nuit, mutation de la ville en un labyrinthe qui ne semble plus avoir d’issue lors d’une nuit fiévreuse, rotation de la caméra filmant un escalier en spirale, etc. Bava se montrera même parfois plus malin que certains réalisateurs d’aujourd’hui qui abusent des jump-scare en faisant parfois apparaitre son fantôme dans le silence total lors d’un plan panoramique, choisissant de laisser le spectateur davantage dubitatif et légèrement inquiet sans essayer de le faire bondir avec un coup de pied dans un piano.

Nous avons là encore un exemple d’un réalisateur à la fois technicien qui sait repousser ses limites lorsqu’il est bridé par des difficultés de budget. A travers ses techniques visuelles et sonores, ce film peut faire penser à du David Lynch, du Stanley Kubrick (SHINING) ou même du Fellini (la figure de la petite fille avec son ballon est reprise à l’identique 2 ans plus tard dans HISTOIRES EXTRAORDINAIRES.) Il aura su influencer les générations futures avec sa poésie gothique et son horreur tantôt premier degré mais visuellement créatives, tantôt psychologiques et traitant de drames humains.

LISA ET LE DIABLE – 1974

Le pitch : Lisa, touriste dans une petite ville, tombe nez à nez dans une boutique avec un homme étrange partageant une ressemblance troublante avec une sculpture du diable aperçue plus tôt. Un peu perturbée, elle va se perdre dans les rues soudainement désertes jusqu’à la tombée de la nuit. Elle est alors aidée par un couple qui l’emmène en voiture jusqu’à une demeure bourgeoise où se tient une réunion de famille. Plusieurs choses étranges se produisent : les personnes présentes semblent confondre Lisa avec une certaine Hélèna qui lui ressemblerait beaucoup. Et le majordome de la demeure, Leandro se révèle être ce même homme ressemblant au diable. Qu’est-ce qui se cache derrière cette étrange réunion de personnages hauts en couleur qui vont mourir un par un ?

LISA ET LE DIABLE est un film qui a longtemps été inconnu pour des raisons malheureuses. Il s’avère que lorsque la version initiale du film a été présentée en 1973 à des distributeurs, aucun n’en a voulu. Ou presque. Alfredo Leone, le producteur, a refusé les 250 000 dollars proposé par le distributeur A.I.P, jugeant que c’était trop peu. Le film ne sortira même pas en Italie mais seulement en Espagne, où il a été tourné en grande partie. C’est plus tard, suite au succès de L’EXORCISTE aux USA, qu’Alfredo Leone décidera de remonter complètement le film et d’en faire un patchwork qui n’avait plus rien à voir avec le projet initial. Ce film est connu sous le nom de LA MAISON DE L’EXORCISME. Et c’est un truc bancal dont les scènes de LISA ET LE DIABLE servent de rêveries et de visions vécues par une femme possédée. Des scènes ont donc été retournées pour créer un autre film surfant sur le succès des histoires de possession. Le résultat n’est pas très heureux. Pourtant il eut du succès, grâce sans doute à la mode et la nouveauté lancée par L’EXORCISTE.

Mais heureusement, le film initial de Mario Bava finit par débarquer chez nous. LISA ET LE DIABLE, qui n’a finalement jamais eu sa chance à l’époque, est à redécouvrir aujourd’hui. Et son originalité, bien loin d’une banale histoire de possession est bien plus rafraichissante de nos jours.

Vous l’aurez compris avec le pitch de départ assez nébuleux, le film nous promène dans une sorte de cauchemar éveillé dont on ne parvient pas à saisir le sens. Il fait partie de ces films qu’on ne comprend vraiment qu’à la fin, voire au second visionnage. Rien n’a vraiment de sens au début. Pourquoi la ville est-elle soudainement déserte, de quoi Lisa a-t-elle peur ? Pourquoi ces inconnus l’emmènent-ils chez eux et pourquoi la prend-on pour une certaine Hélèna ? Et qui est Leandro, et que fait-il avec ces mannequins qu’il grime comme les habitants de la demeure ?

Tout l’intérêt du film réside dans cette plongée dans un monde hors du temps, dans une rêverie étrange. Ici, on est en plein dans un film Lynchien. Bava pousse le symbolisme déjà présent dans LE CORPS ET LE FOUET à son paroxysme et raconte une sorte de conte macabre surréaliste, toujours avec la même maestria visuelle en jouant sur les couleurs pour poser une ambiance irréelle.

D’une certaine façon, LISA ET LE DIABLE lorgnerait plus vers un film comme LES AUTRES d’Alejandro Amenabar à cause de son étrangeté, des choses inexplicables qui se produisent, mais nous perd même davantage. On pourrait argumenter que rien de ce que vous voyez dans le film n’est réel, que tout est symbolique. Même après la révélation finale, on pourra trouver difficile de donner un sens à tout ce qu’on a vu. Mais ce n’était pas le but de Bava. Il crée un univers échappant à la logique où le spectateur est davantage face à ce que perçoivent les personnages qu’à la réalité (une spécialité du regretté Satoshi Kon aussi.) Comme un rêve. Donc la logique n’est pas nécessaire. L’explication finale n’est là que pour donner un sens à l’illogique. Et ça marche. Ce film est davantage une expérience sensorielle nous offrant tout de même une histoire à base de secrets de famille terribles, mais il le fait d’une façon très onirique, comme des cauchemars qui se bousculent au milieu du personnage très curieux de Leandro, diable ou non, qui semble bien s’amuser (la performance de Telly Savalas est à souligner dans ce rôle presque drôle.)

Conclusion :

Ce que nous venons de vous montrer n’est que la partie émergée de l’iceberg.
Mario Bava réalisa bien d’autres films, dans divers genres comme le western spaghetti (ARIZONA BILL en 1964, LES DOLLARS DU NEBRASKA en 1966, ROY COLT & WINCHESTER JACK en 1970), le film de vikings (LA RUÉE DES VIKINGS en 1961, DUEL AU COUTEAU en 1966), le conte des 1001 nuits (LES MILLE ET UNES NUITS en 1961), le film d’espionnage (L’ESPION QUI VENAIT DU SURGELÉ en 1966, DANGER : DIABOLIK ! en 1968), le péplum (ESTHER ET LE ROI en 1960, HERCULE CONTRE LES VAMPIRES en 1961), la SF (LA PLANÈTE DES VAMPIRES en 1965), le giallo dont il fut donc l’initiateur (LA FILLE QUI EN SAVAIT TROP en 1963, SIX FEMMES POUR L’ASSASSIN en 1964), ainsi que le slasher dont il fut également le précurseur (L’ÎLE DE L’ÉPOUVANTE et UNE HACHE POUR LA LUNE DE MIEL en 1970, LA BAIE SANGLANTE en 1971). Il réalisera enfin deux autres films d’horreur assez mineurs, que nous n’avons pas mis dans notre liste de six films : BARON VAMPIRE en 1972, et SCHOCK en 1977.


BO : Black Sabbath : BLACK SABBATH

57 comments

  • Eddy Vanleffe  

    Soldat au rapport!
    Je pense que si je n’avais pas accroché à ma première vision, c’est sans doute due à une attente très premier degré. En excavant tous les classiques on tombait sur des Malédiction, des Village des damnés, Yeux sans visages etc…Je m’attendais donc à flipper pour de bon malgré l’âge…
    Or c’est un film pictural avec des tableaux des scènes délirantes sur le papier etc…La manque de budget se voit quand même drastiquement.
    MAIS, c’est un film vraiment très beau, sachant disséminer un malaise grâce à des moyens très basiques.
    Merci je verrais a me procurer le second coffret…

    • Tornado  

      COOL ! 🙂

Leave a reply

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *