Braquage à la française (Ma révérence)

Ma révérence par Lupano et Rodguen

1ère publication le 08 avril 16- MAJ je 01/06/19

Braqueurs ou "bras cassés"

Braqueurs ou « bras cassés » ?©Delcourt

VF : Delcourt

AUTEUR : JP NGUYEN

Ma révérence est une histoire complète en un tome, parue en 2013 aux éditions Delcourt, scénarisée par Wilfrid Lupano et dessinée par Rodguen (Rodolphe Guenoden de son vrai nom), sous des couleurs de Ohazar.

Sur 120 pages, ce polar contemporain raconte un braquage organisé par un duo de malfrats maladroits et attachants, sur fond de chronique sociale de la France d’en bas ou d’à côté…

A 30 ans, Vincent Loiseau est encore assez paumé, pas du tout à l’aise dans ses converses, voir carrément à côté de ses pompes. Pas de job stable, une toxicomanie dont il s’est sorti depuis peu et surtout, une femme et un enfant qu’il a laissés en Afrique, par peur de s’engager.

Mais Vincent a un plan pour reprendre son existence en main et échapper à une vie en France lui offrant peu de perspectives : il va braquer un fourgon blindé et tirer sa révérence pour rejoindre sa petite famille au Sénégal. Pour monter son coup, il s’associe à Gaby, un drôle d’énergumène, rocker franchouillard qui serait resté bloqué aux sixties. Ensemble, ils projettent un rapt afin de faire pression sur un des convoyeurs de fonds. Évidemment, les choses ne vont pas se passer comme prévu.

Alors, une simple histoire de braquage de plus? Pas tout à fait, les auteurs ont choisi une paire de bras cassés attachants pour un récit ancré dans une réalité sociale contemporaine (un extrait de discours politique télévisé permet même de situer la période assez précisément) et raconté sur un ton léger et distrayant. Lupano a opté pour la narration subjective, en faisant converser Vincent avec le lecteur, qui plonge rapidement dans cet univers fictif somme toute très familier. C’est la France d’aujourd’hui, économiquement en panne et moralement désorientée. Mais la prose de Lupano est suffisamment vive pour que le lecteur ne sombre pas dans la sinistrose. On est aussi tenu en haleine par les nombreux flashbacks éclairant petit à petit le parcours de Vincent, son histoire familiale et la genèse de son plan de braquage, après une rencontre fortuite avec un convoyeur de fonds.

En guest-star, une apparition télé de Nico…

En guest-star, une apparition télé de Nico…©Delcourt

Vincent n’est pas un être très reluisant… il a même beaucoup de choses à se reprocher, en premier lieu l’abandon de sa compagne Rana au Sénégal, alors que celle-ci était encore enceinte. Devenu depuis père d’un petit garçon qu’il n’a jamais vu, Vincent tente de racheter ses fautes mais le chemin qu’il envisage ne semble vraiment pas le meilleur… Lorsqu’il évoque son passé de toxicomane, sa cure de désintox, ses galères de boulot ou ses altercations avec la mafia, il ne se met pas du tout en valeur, bien au contraire. En fait, il semble se livrer à une série de confessions pour soulager sa conscience. Et sa relative lucidité pour relater son passé contraste avec son optimisme débordant concernant son projet de braquage. Même si on peut ne pas adhérer à sa vision du monde, on arrive à le comprendre et on reste partagé entre l’idée de le secouer pour qu’il prenne ses responsabilités et le souhait que son projet criminel réussisse.

A la base, son plan n’est pas trop mauvais, d’ailleurs. Mais l’associé qu’il a choisi pour mener son coup semble le condamner à l’échec. Physiquement, Gaby Rocket est un ersatz de Dick Rivers, en blue-jeans, santiags et perfecto, avec une banane gominé pour couronner le tout. Au niveau de la personnalité, il serait plutôt dans le genre Michel Sardou des mauvais jours, avec un côté réactionnaire et un peu (voire beaucoup) beauf. Inadapté social, il cumule un gros penchant pour la bouteille et une aversion non dissimulée pour les personnes de couleur. Pourtant, les auteurs arrivent le rendre touchant et on se surprend à s’intéresser au sort de ce roi de la loose, qui vivote à peine et place tous ses espoirs de vie meilleure dans l’improbable entreprise criminelle échafaudée par Vincent. Ce duo de personnages ambigus et attachants fonctionne étonnamment bien, comme une version de Tintin et du capitaine Haddock version gangsters…

"L'humour est la politesse du désespoir" : sous ses dehors de bouffon, Gaby cache un clown triste

« L’humour est la politesse du désespoir » : sous ses dehors de bouffon, Gaby cache un clown triste©Delcourt

J’ai beaucoup apprécié le trait de Rodguen, vif et plein d’énergie, croquant des bouilles bien reconnaissables et retranscrivant avec justesse des décors ordinaires et familiers (une cabine téléphonique au pied d’une barre d’immeubles, un bar PMU) ou plus exotiques (une plage au Sénégal…). Sa narration est très claire et il exploite bien le format « comics » des planches pour dérouler l’intrigue à un rythme soutenu, tout en s’accordant des respirations sur des pleines pages saisissantes. Il n’a aucun mal à garder l’attention du lecteur même au fil des nombreuses scènes de dialogues qui émaillent l’album. Le langage corporel des protagonistes est riche et les personnages sont éloquents même lorsqu’ils gardent le silence. Sa mise en page est parfois astucieuse, comme lorsque le convoyeur de fonds se confie à Vincent, et que les dessins s’inscrivent dans une trame de puzzle.

Si la colorisation a été faite par Ohazar (rigolo, ce pseudo) elle a été heureusement bien pensée, avec des teintes pastel, désaturées, contribuant à l’ambiance graphique de l’album et s’adaptant aussi lors des flashbacks, pour éviter toute confusion possible. Si la partie graphique est donc très correctement gérée, je retiendrais surtout le style de Lupano, très à l’aise pour raconter des tranches de vie. Dans sa dédicace en début d’album, il rend hommage à « tous les drôles d’oiseau de nuit » dont il a pu recueillir les confidences lorsqu’il était barman ou portier. Le talent du scénariste aura été d’amalgamer tous ces témoignages, en façonnant des textes à la fois très écrits mais sonnant très vrais, au service d’une histoire drôle mais aussi poignante, menée tambour battant par deux loosers magnifiques.

Mais au-delà du divertissement, on peut aussi percevoir une chronique sociale d’un quotidien hexagonal assez morne, peuplé d’êtres à la dérive se débattant dans le marasme économique. Le vieux réac qui sert de père à Vincent, sa sœur anorexique, le convoyeur de fond en rupture de lien avec son fils sont autant de visages d’une société désenchantée, en panne de « vivre ensemble ». Sur le récit de genre noir se superpose une critique sociologique assez grise, fort heureusement traversé de quelques lueurs d’espoir.

Si dès le départ, on se doute bien que Vincent et Gaby vont foirer leur coup, le scénario réserve des surprises quand aux raisons précises de leur échec. De plus, malgré ce casse manqué, Lupano accorde une fin plutôt optimiste à ses deux « héros », leur faisant ironiquement démarrer une vie plus lumineuse sous le soleil africain, à une époque où des milliers de migrants font le chemin inverse pour perdre leurs illusions en Europe.
Mais, on a déjà eu l’occasion de l’affirmer sur le blog, le voyage importe davantage que la destination, et avec cette BD, Lupano et Rodguen nous auront agréablement baladé.
Merci donc aux auteurs pour cette histoire savoureusement racontée et joliment mise en images, pour le coup, ce lecteur leur tire humblement… sa révérence.

La vie de Vincent, loin d'être géniale, et qu'on aura pourtant eu plaisir à partager…

La vie de Vincent, loin d’être géniale, et qu’on aura pourtant eu plaisir à partager…©Delcourt

12 comments

  • Bruce lit  

    « Lupano &Cie » 1/2
    Un branleur en converse et une brute épaisse pour faire un casse. Non, on n’est pas chez « Sin City » mais dans la Révérence de Wilfrid Lupano. Notre quinzaine sur la vie ordinaire s’achève avec cette épopée de la France d’en bas attachante et politiquement virulente. Et c’est aussi le retour du come-back de Jean-Pascal Nguyen !

    La BO du jour : la nonchalance du grand Eddy pour des histoires de casse qui tourne mal. De Vera Cruz à la banlieue de Mulhouse….https://www.youtube.com/watch?v=0cvlGN_v_8w

    @JP : j’ai adoré cette histoire : de la tendresse, de l’humanité, un discours social pertinent et une tendresse infinie pour les « oiseaux de la nuit ». merci de cette très belle découverte JP. Si tu as d’autres Lupano à me conseiller, je prends !

  • Présence  

    Lupano, tout du long de la lecture de cet article, ce nom me disait quelque chose. Un petit tour sur internet plus tard, je me rends compte que j’ai même déjà offert une BD de ce scénariste (le premier tome de L’homme qui n’aimait pas les armes à feu) et que j’ai failli acheter Un océan d’amour ou Les vieux fourneaux.

    Merci donc de me faire découvrir cet auteur. Les dessins de Rodguen ont l’air très vivants, avec un bon degré de densité d’informations visuelles.

  • Matt & Maticien  

    Très intéressant et d’actualité. Je serai passer à côté sans ce très bon article. Thanks

  • JP Nguyen  

    @Bruce et Présence : comme mentionné par Tornado, il y a quelques jours, je crois, Lupano a aussi signé le scénario de Alim Le Tanneur, un récit plus orienté Heroic Fantasy, qui a plutôt bonne réputation (l’ayant tenté en médiathèque, je n’ai pas été séduit, mais la série a des qualités…)
    Un Océan d’Amour est une BD muette qui raconte les mésaventures d’un pêcheur breton et de sa bigouden d’épouse, séparés par une tempête en haute mer et qui finiront pas se retrouver après moult péripéties. Un agréable moment de lecture, sympathique sans plus, qui vaut surtout par les prouesses du dessinateur pour raconter une histoire sans paroles.
    Le singe de Hartlepool, je crois que Bruce devrait en parler incessamment sous peu…
    Les vieux fourneaux : un titre qui a fait le buzz l’année dernière mais que je n’ai pas encore lu.

    @Matt : De nada, you’re welcome.

  • Tornado  

    Houlalah ! Ça a l’air vachement bien ! Le ratio « Tranches de vie/ Personnages attachants/ Critique sociale » n’aurait pas suffit à me tenter mais avec cette connotation savoureuse des deux losers « intemporels », ça me branche énormément ! Vincent ressemble presque à « Sammy », de Scoubidou !

    J’avais effectivement bien aimé « Alim le Tanneur ». Un pote m’avait prêté la série.
    Et on reparlera bientôt du Singe de « Hartelpool »…

  • Jyrille  

    Jamais lu Alim le tanneur mais cela fait des années que j’en entends parler… J’ai adoré un ocean d’amour et les vieux fourneaux fait un carton mérité car la série est drôle, attachante et originale. J’ai entendu le plus grand bien de cette reverence mais je n’ai pas sauté le pas. A l’occasion car ton article donne envie JP !

  • Artemus Dada  

    Bsr à tous.

    J’ai découvert Lupano il y a peu de temps et cet album que j’ai lu est comme tu le dis fort bon ; depuis je lis petit à petit ce qu’il a fait ou ce qu’il est en train de faire, et pour l’instant je ne suis pas déçu.

    En tout cas beau billet critique.

    • Bruce lit  

      le Facebook du soir
      « Lupano &Cie » 1/2
      Ma révérence, de Wilfrid Lupano et Rodguen : un petit braquage de fourgon, et direction le Sénégal pour couler des jours heureux. Jean-Pascal Nguyen s’invite aux côtés de 2 gugusses en galère, dans la France d’en bas ou d’à côté. C’est drôle et touchant.

      Hola Artemus !
      Merci d’avoir référencé Bruce Lit sur ton blog , je t’observe tous les matins sur Google analytic ^^. Wilfrid Lupano passera samedi avec nous dès ce soir minuit. Be Here !
      Ps tu as un facebook ?
      re-ps : j’adore ton pseudo !

  • Lone Sloane  

    Chouette chronique où l’évocation deTintin et Haddock pieds nickelesques m’a bien plu. Je suis d’accord avec toi sur la qualité de l’écriture de Lupano, et il est amusant de voir qu’un auteur aussi amateur de dialogues et de bons mots, a pu faire un scenario aussi réussi qu’un Océan d’amour, que j’ai beaucoup aimé pour ma part.
    Ma révérence tend plus vers le ton Claude Sautet que la comédie italiennne à la Dino Risi, et la chronique sociale des années Sarko prendra peut être un autre relief dans quelques années, mais Lupano cherche à restituer le climat de notre époque et le fait avec avec une réelle bienveillance pour ses personnages. Et c’est appréciable cette absence de cynisme dans le traitement de la comédie.
    Bref, pour Schmoll, je ne sais pas mais Véronique Sanson vous donnerait sûrement sa bénédiction pour le travail accompli

    • Bruce lit  

      Je suis tout à fait d’accord sur Avec Lone Sloane sur l’impeccabilité de la tendresse au détriment du cynisme d’une comédie sociale. C’est assez rare pour être mentionné. Tout aussi légitime soit la colère des personnages envers une société qui les a chiés au monde, il n’y a pas de volonté de la détruire, juste lui faire les poches.

  • JP Nguyen  

    @Artemus Dada : sympa de te croiser ici, toi que je lis parfois ailleurs…

    @Cyrille : cette BD a été doublement approuvée, par Bruce et par moi, ce qui n’arrive pas toujours… (tout le monde sait qu’il est fan de du DD de Netflix, par exemple… nan, pas taper Boss…)

    @Sloane : Claude Sautet, je ne connais pas exhaustivement sa filmo, mais je saisis la référence, assez pertinente. Ma révérence pourrait d’ailleurs faire un bon film, mais je crains que les studios français n’en fassent un produit aseptisé, alors que sous son format papier, c’est une œuvre très savoureuse…

  • Kaori  

    Oh la la !!

    La couverture ne paye pas de mine, je partais avec un a priori très négatif, et en fait, j’ai adoré tous les scans !! Drôle sans le vouloir, attachant, bref, je me sens déjà embarquée dans cette histoire !

    Décidément, ce Lupano ne m’apporte que des bonnes surprises grâce à vous !

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