Contacts purs et désintéressés entre individus

Titre de l’ouvrage : La saison des billes par Gilbert Hernandez

AUTEUR : PRÉSENCE

Tare ta gueule !

Tare ta gueule !©Atrabile

Il s’agit d’une histoire complète en 1 tome, en noir & blanc, format européen, écrite et dessinée par Gilbert Hernandez (également auteur de Palomar City, Luba,  L’enfer est pavé de bonnes intentions).

Le tome se termine avec une postface docte de 4 pages rédigée par Corey Creekmur (un professeur d’anglais dans une université de l’Iowa), et une page dans laquelle Hernandez explicite les références culturelles (télévisuelles, cinématographiques et issues des comics) du récit.

Huey (un garçon d’une dizaine d’années) joue aux billes avec Suzy et lui donne la bille qu’elle a gagnée.

En rentrant chez lui, il croise un copain qui a un casque de soldat sur la tête, mais il ne veut pas venir jouer avec Huey de peur d’abîmer son casque.

Huey se fait ensuite accoster par un plus grand qui commence à vouloir lui confisquer son sac de billes. Heureusement un autre adolescent arrive et effraie le butor. Il croise ensuite Junior (son frère) qui est en train de lire un comics dans la rue.

Fille ou garçon : pas de différence

Fille ou garçon : pas de différence©Atrabile

Pendant ce temps là, Suzy a avalé intentionnellement la bille qu’elle a gagnée. Elle recroise le chemin d’Huey et ils refont une partie de bille, ce dernier lui en donnant une pour qu’elle puisse jouer.

Pendant ce temps, Junior essaye d’expliquer à Lana (une fille de son âge avec une batte de baseball) ce qui l’intéresse dans le comics qu’il lit.

Peu de temps après, Chavo (le petit frère d’Huey, 4 ou 5 ans) est réveillé de sa sieste par les éclats de voix de sa mère qui réprimande Junior pour ses mauvais résultats scolaires.

Un peu plus tard, Huey ressort et joue aux billes avec Patty une fille de son âge.

Ils discutent de qui est le plus drôle entre Bozo le Clown (un personnage de dessins animés) et Jimmy Olsen dans le feuilleton « Superman ».

Comics ou baseball ?

Comics ou baseball ?©Atrabile

Dès la première page, le lecteur est en territoire familier : un dessin pleine page laissant beaucoup de place au blanc du ciel (les 2 tiers supérieurs de la page), avec un garçon lisant un comics en cheminant dans une rue déserte bordée par 2 maisons dessinées de manière simpliste.

On retrouve la propension d’Hernandez à simplifier les décors (les maisons), une évocation séduisante d’un arbre en quelques coups de crayon, et un enfant ressemblant vraiment à un enfant, avec une expression aussi inimitable que parlante sur son visage.

C’est d’ailleurs l’un des aspects les plus remarquables de ce récit : la capacité d’Hernandez à dessiner des enfants qui font leur âge, et ce de 3 à 14 ans.

En progressant dans l’histoire, le lecteur constate qu’il pourrait se passer de connaître leur prénom, et les reconnaître tout aussi facilement du fait leur identité graphique remarquable.

Des enfants qui ressemblent à des enfants

Des enfants qui ressemblent à des enfants©Atrabile

Hernandez s’avère tout aussi doué pour les dessiner dans des postures qui rendent compte de la gestuelle des enfants, avec quelques exagérations (en nombre restreint) qui traduisent la façon dont l’enfant vit intérieurement le geste qu’il est en train de faire (quand Junior envoie balader la batte de baseball de Lana), ou la sensation qu’il ressent (le sentiment de transfiguration ressenti par Huey alors qu’il passe à son bras la réplique faite maison du bouclier de Captain America).

D’une scène à l’autre, le lecteur prend conscience qu’il perçoit les émotions et les sensations de ces enfants (l’impression de malaise alors qu’Huey passe le bouclier à son bras et que les attaches sont trop serrées, coupant la circulation sanguine).

Rien que pour cela, cette histoire constitue un accomplissement peu commun.

Les décors esquissés permettent de fantasmer une banlieue anonyme, sans voiture, où les enfants peuvent se promener, où le printemps semble céder sa place à l’été sans fin.

Un été sans fin dans une banlieue intemporelle

Un été sans fin dans une banlieue intemporelle©Atrabile

L’absence d’intrigue permet au lecteur de se laisser porter par les souvenirs semi autobiographiques de Gilbert Hernandez, d’une scène sans importance à une autre, profitant de la joie de vivre propre aux enfants, revisitant les occupations de cette époque (sans ordinateur, sans téléphone portable).

En fonction de l’âge du lecteur, il retrouvera des jeux ou jouets de son enfance, ou il découvrira à quoi s’amusait les enfants à cette époque (dans les années 1960 : jeux de billes, les poupées articulées GI Joe, la lecture des comics, le frisbee, les ballons remplis d’eau, faire comme si…).

Mais au fil des pages, les scènes se succèdent pour créer une étrange tapisserie dans laquelle les adultes n’apparaissent jamais, sans école, sans contrainte, que du temps libre. En soi chaque scène est anecdotique, sans enjeu, sans empathie réelle pour ces enfants.

Sauf qu’à un moment ou un autre le lecteur découvre une scène qui évoque une émotion, ou plutôt une prise de conscience le renvoyant à sa propre expérience, une vision nouvelle de ce qui l’entoure du fait d’une rencontre avec un autre enfant à la vision radicalement différente.

Et tout d’un coup, l’intention de l’auteur apparaît comme une évidence. Ça s’est passé exactement ça : le point de contact entre 2 enfants.

Si ! Jouer à la figurine peut être viril !

Si ! Jouer à la figurine peut être viril !©Atrabile

C’est avec la page 19 que je me suis rendu compte que quelque chose m’échappait : sous la pluie, Patty passe à coté du bouclier de Captain America qu’Huey a abandonné parce que ses camarades de jeu n’éprouvaient aucun intérêt à jouer à Captain America en groupe. Oui, bon, et alors ?

30 pages plus loin, Huey joue avec Lucio qui lui montre une façon plus masculine de jouer avec ses GI Joe. Et c’est une révélation pour Huey (et aussi pour ce lecteur).

Gilbert Hernandez montre comment la perception du monde qu’ont les enfants est très égocentrique, comment ils sont tout entiers dans l’instant présent, et comment il se produit parfois un instant de contact où ils sont entièrement en phase avec un autre, où ils voient un aspect du monde qui les entoure avec le point de vue de leur camarade de jeu, un instant aussi intense que magique, une révélation au sens fort du terme.

Avec cette idée en tête, chaque scène révèle sa signification : des rencontres manquées ou impossibles (Junior expliquant à Lana ce qu’il trouve d’enthousiasmant dans un comics = 2 mondes totalement déconnectés sans espoir de compréhension), Huey montrant à Chavo comment lire un comics (= Huey invite Chaco dans son monde en le tenant par la main), ou justement Patty n’ayant aucune idée de la charge affective qu’Huey a investie dans ce frisbee transformé en bouclier.

SdB couvrechef

Un casque : un objet à la forte puissance onirique©Atrabile

À l’opposé, il y a ces fusions ponctuelles sans préméditation ni calcul entre les univers de 2 enfants, comme Huey et Patty déambulant en papotant, construisant ensemble un lien ténu et précieux (avec cette image simple et parlante d’une tâche noire d’encre figurant leur 2 tignasses sans séparation visible, comme issues de la même matière).

Gilbert Hernandez raconte une partie de ses souvenirs d’enfance, les circonstances et l’influence de rencontres avec d’autres enfants qui ont participé à sa construction, à son développement, à son amour des comics, à sa prise de conscience de sa vocation (raconter des histoires).

Il évoque en filigrane les morceaux de culture populaire (musique des Beatles, comics, cartes à collectionner « Mars attacks », etc.) qui l’ont marqué durablement.

Il dit aussi l’incommunicabilité, et la magie d’être sur la même longueur d’onde qu’une autre personne, magie des plus intenses lorsque l’on est un enfant.

À nouveau Gilbert Hernandez a changé de registre avec cette histoire, pour toucher du doigt et faire apparaître un moment d’humanité bouleversant et ineffable, avec ce style graphique en apparence simpliste et pourtant si expressif.

9 comments

  • jyrille  

    Encore un Hernandez que je ne connais pas. Mais comme toujours ça a l’air bien ! Ca me rappelle The Kids de Joe Matt.

    • Présence  

      Si je vois bien l’analogie entre les 2 BD, j’ai l’impression que l’objectif des 2 auteurs est très différent. Joe Matt met en évidence l’existence de ses défauts moraux et de ses névroses, alors que Gilbert Hernandez met en lumière la magie de l’enfance, la force des émotions (essentiellement positives).

      • jyrille  

        Oui bien sûr je ne voulais pas comparer les deux objectifs car dans The Kids, Joe Matt raconte tout de son point de vue, comment il était déjà paranoïaque et manipulateur étant jeune ado. Simplement cela se passe dans le même cadre (l’enfance, les vacances dans la rue) à une époque précise et sur une courte durée.

  • Bruce lit  

    Je suis très intéressé. J’avais lu les premières pages de Love and Rockets et m’était endormi. Tu m’as convaincu de lui laisser une deuxième chance !
    Je trouve quand même que les corps manquent de consistance.

    • Présence  

      La dénomination « Love & Rockets » est trompeuse. Elle désigne en fait le nom du magazine de prépublication des frères Hernandez. il accueille 2 séries distinctes, celle de Jaime Hernandez (que je n’ai pas lue, généralement appelée Hopper ou Locas), et celle de Gilbert Hernandez (que j’ai commencée, souvent désignée par le nom de Palomar, la ville fictive où se déroule les premières histoires). Ce dernier a également publié de nombreux récits indépendants de Palomar , chez différents éditeurs : Vertigo, Dark Horse, Fantagraphics, ou encore Drawn & Quarterly (maison d’édition du présent volume).

      • jyrille  

        Je te conseille fortement Locas car je préfère le trait de Jaime. Mais les histoires sont complètement différentes de Palomar, et parfois complètement surréalistes, dans un univers à la fois existant et distopique, c’est très déroutant.

  • Matt & Maticien  

    Le graphisme m’aurait laissé de marbre mais le commentaire m’intéresse. Je voudrais, moi aussi, expérimenter cet élargissement de conscience enfantin… et retrouver en même temps le goût d’un merveilleux égocentrisme 😉

    • Matt & Maticien  

      Une première lecture, un peu rapide, m’a laissé un peu sur ma faim. J’ai manqué de nombreuses références culturelles américaines des années 60… Je ferais sans doute une seconde lecture plus lente pour laisser (re)venir la poésie de l’enfance…

      • Présence  

        Pour ce genre de récit, je me pose souvent la question de la qualité de la traduction. Je garde en mémoire l’aphorisme que traduire c’est trahir. L’évocation des petits rien existant entre ces enfants repose de manière significative sur les sous-entendus et les non-dits. Ce ne doit pas être facile de conserver la bonne tonalité à la traduction.

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