Dahmer le pion

Back to school

Back to school © ça et là

Mon ami Dahmer par Derf Backderf

Première publication le 11/12/2014.  Mise à jour le 10/11/2017

 CYRILLE M

VO : Abrams Comics

VF : Ça et là

Publié en 2012 chez Abrams ComicArts puis traduit en 2013 et publié chez Ca et Là en France, Mon ami Dahmer est un roman graphique partiellement autobiographique de Derf Backderf.

Il relate les dernières années de lycée de Jeffrey Dahmer et de ses camarades, et se termine avec le premier meurtre de celui que l’on surnommera par la suite le cannibale de Milwaukee.

Dahmer appartient au cercle des tueurs en série les plus médiatisés, connus et étudiés. L’horreur de ses crimes qui mélangent viols homosexuels, cannibalisme, démembrement et nécrophilie ont marqué durablement les esprits, comme preuve de la capacité de l’homme à commettre de telles atrocités. De nombreuses oeuvres artistiques traitent de Dahmer, du rock métal à la peinture en passant par les diverses références dans les séries télé.

D'abord entouré, mais inquiétant.

D’abord entouré, mais inquiétant © ça et là

Derf Backderf, de son vrai nom John Backderf, est surtout reconnu pour ses strips de la série The City et plusieurs romans graphiques très rock et punk. Ici, il raconte une partie de son adolescence, au lycée, car il était un des camarades de classe du monstre de Milwaukee avant que ce dernier ne passe à l’acte. De nombreux points communs existent entre Mon ami Dahmer et le fameux From Hell de Alan Moore et Eddie Campbell : ce sont deux bandes-dessinées ayant pour sujet un tueur en série, elles on toutes deux une approche journalistique, et elles comportent de nombreuses notes en fin d’ouvrage, soit pour expliquer certains partis pris soit pour éclairer ce qui est décrit.

Mais leurs traitements respectifs diffèrent énormément. Alors que From Hell avait une approche largement artistique et proposait une relecture globale de Jack l’Eventreur en intégrant de nombreuses références littéraires et historiques, Mon ami Dahmer donne un point de vue personnel, basé sur des souvenirs.

Puis seul sur une route à sens unique.

Puis seul sur une route à sens unique © ça et là

De même – à l’exception du noir et blanc -, le dessin diffère énormément entre ces deux bandes dessinées. Dans From Hell, le trait haché et les contours flous oppressent le lecteur, tandis que Mon ami Dahmer embrasse une certaine école américaine héritière des Freak Brothers et de Robert Crumb. Le style de Derf Backderf s’approche de celui de Peter Bagge, autre auteur attaché au rock et à ses acteurs.

Cette ambiance graphique colle parfaitement au sujet : l’histoire se déroule dans les années 70, sur les campus du lycée, où l’on fume et boit autour de feux de camp et où la seule distraction est d’avaler des kilomètres de bitume au volant de vieilles voitures cabossées. C’est également la période charnière avant de se lancer dans les études, où chacun tente de définir son adulte en sommeil. Ce sera à ce moment qu’il basculera, puis Dahmer ne commettra plus de meurtre pendant neuf ans. L’ex-adolescent ne s’est donc laissé aucune chance.

Sois sage, ô ma douleur, et tiens-toi plus tranquille

Sois sage, ô ma douleur, et tiens-toi plus tranquille © ça et là

Mais la différence de taille, celle qui rend ce livre finalement glaçant, réside dans son titre : Dahmer, serial killer aux actes immondes, est présenté comme un membre de la communauté. Ami est un substantif un peu fort, mais le personnage fait bien partie d’une bande, en tant que paria et qu’être étrange, sans inspirer ni le dégoût ni la colère. C’est le clown triste qui se comporte assez abruptement pour atteindre une certaine valeur, si futile soit-elle, celui qui osera ce que les autres ne feraient jamais, semant le trouble dans un centre commercial, acceptant d’être le cobaye des blagues potaches, détruisant son statut social et son futur.

Il est presque présenté comme une victime, un jeune aux problèmes trop grands pour la bourgade où il vit, pour ces adultes trop immatures, pour ses parents absents et conflictuels. Ne supportant plus ses angoisses et ses fantasmes macabres, Dahmer sombre dans l’alcoolisme. Tout aussi impuissants que ces personnages qui ont réellement existé, nous nous confrontons à la descente aux enfers d’un gamin perdu et malade. Typiquement le genre d’ouvrage qui nous fait nous questionner, qui nous fait se demander « Et si…? ».

Le fan-club de Dahmer (avec un dessin d'époque)

Le fan-club de Dahmer (avec un dessin d’époque) © ça et là

Alors que le traitement caricatural des visages induirait une certaine nonchalance, certains passages déploient une force considérable, implacable et désespérante. La pleine planche où Dahmer est seul en train de se saouler adossé au mur de l’école tandis que sa classe assiste à un cours d’histoire est sans doute l’exemple le plus frappant.

Compilant souvenirs et remarques personnels, rapports de police, de journaux, entretiens avec les protagonistes et scènes reconstituées, ce reportage hybride, à mi-chemin entre la chronique lycéenne et le documentaire, possède une puissance émotionnelle rare et laisse très peu de temps pour respirer. Le genre de livre qui ne s’oublie pas rapidement.

45 comments

  • Jyrille  

    Bien d’accord pour Dieu en personne, un MAM que j’ai relu avec peu d’enthousiasme. Et je ne compte pas acheter le dernier, sans texte. Par contre celui qu’il a fait pour le Louvre est très bien, quant à 3″, je n’ai pas tenté sa version numérique, mais elle m’a l’air meilleure que la version papier. Faut que je le relise aussi, j’ai pas tout compris.

  • Bruce lit  

    Tiens, pour parler d’autres choses, je l’ai lu hier soir et ai beaucoup apprécié cette lecture. La comparaison avec Fron Hell comme tu le mentionnes est vraiment anecdotique. Dahmer, comme Norman Bates y est vraiment montré comme un être invisible et la lente déconstruction de son identité est admirablement décrite même si j’ai trouvé le bouquin un peu répétitif sur la longueur. Je ne regrette pas de l’avoir acheté hier et ,n e peut pas m’empecher de comparer Dahmer avec les assassins de Charlie et ce qu’on lit à chaque fois : il était, gentil, poli etc…

  • Jyrille  

    Je suis bien content que cela t’aie plu ! Je crois qu’à la base, si je parlais de la comparaison avec From Hell, c’était justement pour montrer que les différences étaient bien plus grandes, sans doute en réaction à une chronique paresseuse sur la mama zone…

    Quant à la comparaison avec les deux crétins d’hier, je ne suis pas certain que cela soit justifié, mais je comprends ce que tu veux dire. Mais attention, ne commençons pas à nous méfier des gentils, la plupart le sont vraiment !

    • Bruce lit  

      From Hell : La comparaison est faîte en préface et postface par des critiques un peu hâtives quand même….

      • Jyrille  

        Ah possible je ne me souviens plus… Bon en même temps, les préfaces hein…

  • Bruce Lit  

    Mais quand même la couverture ne fait vraiment pas envie !
    Après 15 ans, j’ai recommencé la lecture de From Hell ! 90 minutes de lectures = 90 pages ! Je dissèque chaque case ! Moore n’a vraiment pas choisi la facilité avec celui là…

    • Jyrille  

      La couve de Dahmer ? Oui elle dérange… Quant à From Hell, je ne suis pas prêt de me le relire. Il m’a assez marqué.

      • Jyrille  

        Et une minute par planche, c’est rapide !

  • Jyrille  

    Merci Présence. A la seconde lecture, je lisais les notes à chaque planche, donc j’étais bieeeeen plus lent encore… Mais c’est là que le génie m’a sauté aux yeux. Donc une minute par planche + archive, c’est très très rapide.

  • Bruce Lit  

    J’ai ralenti le rythme ce matin au moment de la visite Londonienne qui m’avait gavé au moment de ma première lecture et qui prend toute sa signification lors de la deuxième !

  • Bruce lit  

    Les rediffs de l’été : Psychopathes !
    Redécouvrez John Derf Backderf, récemment auréolé d’un Eisner Award avec « Mon ami Dahmer ».
    La question est d’actualité : comment fabrique t’on un tueur ? John Derf Backderf apporte ici ses éléments de réponse, lui qui côtoya au lycée Jeffrey Dhamer, l’un des tueurs en séries américains les plus marquants du siècle dernier. Article signé Cyrille M.

    La BO du jour: trajectoire d’un tueur de son procès jusqu’à sa mort dans cette pièce de théâtre musicale signée Alice Cooper https://www.youtube.com/watch?v=IlEi85pVegk

  • Le moustachue  

    Ça a l’air énorme ! Vraiment ! Et le pire dans cette article c’est qu’on ‘nous propose pas une histoire mais deux du même type !
    Je répète mon porte feuille vous hait

    • Jyrille  

      Merci pour le petit mot Le moustachue ! Dahmer est moins cher que From Hell mais renseigne-toi bien avant de te lancer dans ce dernier.

    • Matt  

      Ah…et il est important de noter qu’il lisait du Walking Dead hein. Je vois d’ici les experts expliquer que c’est la raison de sa folie. Et pourquoi pas les jouets pour chien, hein ?
      Il serait surtout intéressant de savoir pourquoi ces types fichés comme délinquants sexuels ou comme activistes dangereux depuis des années (comme en France) se baladent dehors tranquillement sans être surveillés en attendant de pouvoir commettre quelques attentats ou meurtres. Problème de budget pour les prisons ? Eh bien déjà si les prisons françaises n’étaient pas des putains de club Med avec télé, salle de sport, etc, le problème ne serait pas là ! On vit dans un pays où une sale ordure responsable d’attentats se la coule douce aux frais de l’état dans une « prison » 100 fois plus confortable qu’un 9m² à Paris d’un mec honnête qui galère à se trouver un logement décent !

      • Lone Sloane  

        Matt, c’est le cynisme de ce tueur qui me laisse sans voix et l’ironie macabre d’utiliser un site marchand pour faire de la réclame pour alimenter son petit théâtre des horreurs.
        Pour l’état des prisons françaises, je me fais l’avocat du diable et je suis loin de penser que la surpopulation carcérale et l’état de délabrement des anciens établissements puissent alimenter la comparaison avec le club Med, sans parler des conditions de vie des petits délinquants
        qui connaissent un apprentissage que je ne souhaite à personne.

        • Matt  

          On peut toujours trouver des exemples contraires oui. Je ne prétends pas tout savoir sur les prisons. Ce que je sais, c’est que certains assassins sont confortablement installés alors qu’on ne va pas en prison pour y passer des vacances. Je ne dis pas qu’un voleur de pommes mérite de dormir dans sa pisse, mais il y a quand même des trucs aberrants. On se préoccupe beaucoup trop des droits de l’homme de l’organisateur du massacre du Bataclan par rapport à d’autres gens plus honnêtes qui couchent dans un placard.

  • JP Nguyen  

    Autre lecture piochée chez le cousin :
    Un témoignage / reportage intéressant. Mais entre le sujet et le dessin, efficace mais à l’esthétique éloignée de mes goûts, je ne pense pas en faire l’acquisition un jour…

  • Présence  

    Je partage l’avis de Jyrille : 1 minute par page pour From Hell, c’est rapide. J’étais plus lent, je l’ai lu en français, et j’ai lu les annotations d’Alan Moore à la fin (pas en même temps que les pages de BD).

  • Le moustachue  

    @presence @jyrille

    Ha ouais il faut un minimum de doc avant de lire et c’est un gros pavé ! Je vais me renseigner un peu surtout que j’ai encore rien lue d’Alan moore alors ….
    Merci a vous !

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