Dans ma cornu (Sweet Tooth #1)

Sweet Tooth par Jeff Lemire

1ère publication le 13/01/17- Mise à jour le 25/05/18.

Un drôle de Gus !

Un drôle de Gus !© Vertigo

Par BRUCE LIT

VO : Vertigo

VF : Urban

Cet article portera sur le premier volume de Sweet Tooth écrit et dessiné par Jeff Lemire publié en VF chez Urban.

Ce volume compile les épisodes # 1 à 11 de la série soit les deux premiers arcs.  Urban a récemment publié le volume 2 de cette série qui se terminera au volume 3.

Pour qui s’intéresse à l’actualité Comics, Jeff Lemire fait partie avec Rick Remender et Culleen Bunn des étoiles montantes des comics books, voire leurs messies. Lemire et Bunn ont notamment eu la tâche ingrate de laver les taches de foutre -pour ne pas dire autre chose- laissées par Bendis pour des Xmen qu’il aura anéanti sur Uncanny Xmen et Xmen.

Aussi, lorsque Lemire écrit son propre Survival sous fond de mutation pour Vertigo, l’occasion de le jauger sur du Creator Owned est trop tentante pour y résister. Sweet Tooth raconte donc une apocalypse où la civilisation a disparu et où certains enfants souffrent d’hybridation animale.  C’est ainsi que notre héros, Gus 9 ans, est né avec les oreilles et les bois d’un cerf. Lorsque commence l’histoire, Gus vit terré au fond des bois et n’est jamais sorti de chez lui. Bercé par les sermons bibliques de son père, le garçonnet est livré à lui-même lorsque celui ci décède.

Je suis ton père !

Je suis ton père ! © Vertigo

Il est alors pris en charge par un vieux dur, Jepperd qui lui fait traverser le pays à la recherche d’un refuge pour mutant comme Gus. C’est l’occasion pour Lemire de commencer un road movie directement inspiré de The Road de Mc Carthy où un homme mûr souhaite à tout prix protéger un enfant sans défense des ravages de l’apocalypse.  Toutefois le twist de l’épisode 5 et la continuité de la série viendront questionner cet altruisme et le bousculer. Cette première saison finit d’ailleurs sur un cliffhanger efficace.

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© Vertigo

Sur le contenu, rien à dire : à défaut d’originalité, on a à faire à un comic book sympathique, bien rythmé, bien dialogué et avec une ambiance authentique.  Sweet Tooth présente des réminiscences de Y The Last man sans son humour, de The Road sans son ambiance oppressante, de Black Hole de Burns sans la beauté du dessin et surtout de Kirihito sans son intelligence (un manga phénoménal  de Tezuka sur la mutation en animaux d’une partie de la population japonaise emmenée dans des camps). Peu s’en faudrait donc, pour considérer Sweet Tooth comme le parent pauvre du Survival.

Une influence assumée

Une influence assumée

En repensant à ses 11 premières histoire, une évidence me traverse l’esprit : ces 400 pages de bande dessinée sont facilement lisibles, l’histoire est linéaire et les personnages agréables. Mais à aucun moment, on a eu l’impression de lire une scène culte, un moment fort, une saillie inoubliable ou une intrigue captivante. Lemire délivre un travail honnête, mais rien qui ne vaille de débourser 30€ quand une lecture de bibliothèque suffira amplement.

Et puis les dessins.  Voyons ! à quoi pourrait nous faire penser les illustrations de Lemire ? Il y a clairement du Richard Corben sans matières grasses là dedans. De l’aveu même de Lemire, Jepperd est inspiré du vieux Frank Castle de Punisher The End.  Certaines planches sont quand même assez laides. En guise de décor, la plupart du temps, le lecteur aura droit à des carrés en guise de maison, et un rectangle pour un camp de concentration.

Frank ? On t'a reconnu !

Frank ? On t’a reconnu !© Vertigo

Ce pauvre Gus est vraiment ridicule avec ces deux pauvres bois sans aucun relief. Des bois que Lemire néglige quand ça l’arrange; ainsi lorsque le garçon est obligé de se cacher à plein ventre dans sa maison, il oublie vraisemblablement qu’il ne pourrait pas enfouir sa tête comme il le voudrait avec des cornes l’empêchant de s’approcher du sol.

C’est un fait, les dessins de Sweet Tooth sont plutôt amateurs avec personnages dont les yeux ont des mouvements indépendants façon caméléon, des bouches et des nez mal alignés au milieu du visage. En ce qui concerne la gestion des ombres, c’est parfois comique puisque en y plongeant les visages de ses personnages, ils semblent parfois affublés d’une moustache façon Demis Roussos…  Pour le choc graphique, on repassera.

Tiens ? Gus peut rétracter ses cornes ?

Tiens ? Gus peut rétracter ses cornes ?© Vertigo

Pourtant, un certain charme se dégage de l’entreprise de Lemire et ce n’est pas le moindre des mérites de Sweet Tooth, bourré comme on l’a vu de défauts. Si les personnages ne sont pas très habités, ils restent suffisamment stéréotypés pour que le lecteur suive leurs mésaventures sans se torturer les méninges.

L’interaction entre le vieux dur et le jeune Bambi est bien amenée et parfois il n’en faut pas plus. Des dialogues satisfaisants. Un vrai sens de la mise en scène et du cadrage. Une histoire à raconter qu’on a pu lire mille fois ailleurs mais avec un ton personnel. Et une touche graphique, qui à défaut d’être convaincante, est suffisamment propre à son auteur pour que l’on s’y attache. Et au fur et à mesure de ma lecture, je me rendais compte que je ne voudrais pas d’un autre dessinateur.

Lemire n'est pas un décorateur hors pair....

Lemire n’est pas un décorateur hors pair….© Vertigo

Même si les enjeux de Sweet Tooth manquent d’intensité, si les chapitres se suivent et se ressemblent, que les personnages secondaires sont inexistants tout comme le sous texte,  ce premier arc de Lemire mérite qu’on lui laisse le bénéfice du doute et que l’on s’y fasse les dents.

Entre Stephen King, Tezuka et Mc Carhy, cette histoire de mutation post apocalyptique a du mal à décoller, mais qui sait ? le deuxième arc relèvera peut être le niveau d’une série au potentiel irréfutable. Sweet Tooth est une série sans prétention parfaite pour se divertir. Il n’empêche qu’en attendant, on a lu bien plus passionnant en Apocalypsie….

Un autre hommage : celui au lettrage de Carmine Infantino

Un autre hommage : celui au lettrage de Carmine Infantino© Vertigo

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« Vendue comme LA série Vertigo du moment, « Sweet Tooth » de Jeff Lemire avec son scénario bateau et son dessin frustre n’est elle pas un peu surestimée ? »
« Hé ! Touche pas à mon Lemire, Bruce Lit !  »
« Ben si justement…. ».


La BO du jour :
Un garçon au fond d’une forêt inquiétante = Cure ( A Forest). Oui mais il est aussi question de cornes ! Il faut du Korn non ? Et bien hop, un duo entre les deux Freaks, c’est plus simple !

21 comments

  • Patrick 6  

    Ahah on va croire que c’est moi qui ai choisi la BO ! Et pourtant non… Ach Robert et ses fameux duos douteux et improbables qui sentent bon la fin de carrière !
    « J’aurais détesté ce groupe si j’avais 18 ans » avait déclaré Fat Bob après son duo réalisé avec Blink 182. Je pense qu’on aurait pu dire la même chose avec les Kornus ici présent… Sympa mais hors sujet.
    Bruce tu connais son morceau la Québécoise ? Tu vas bien rigoler :
    https://www.youtube.com/watch?v=C6LBkdFtRbQ
    Bon plus sérieusement je ne connais pas ce comics mais le graphisme me pose problème et le thème me laisse perplexe… Je pense que je vais poser mon joker… pourtant « J’aurai tout essayé » ahah

  • Présence  

    Un article que j’attendais avec une grande curiosité et qui l’a satisfaite. Effectivement, je ne suis pas très attiré par le parti pris esthétique de Jeff Lemire. Je comprends mieux pourquoi tu parles de narration tiède, car les arguments développés dans ton article sont très concrets. J’ai également bien apprécié ta façon d’exposer le constat paradoxal que les dessins frustes participent au charme de la narration, au point qu’on ne souhaite pas en envisager d’autres.

    Penses-tu vraiment qu’une BO avec Robert Smith sera suffisante pour convaincre Patrick 6 de tenter cette lecture ? :)

    • Bruce lit  

      @Présence : Ouf…content d’avoir été à la hauteur de tes attentes. Ces 4 jours passés en compagnie de Jeff Lemire ne m’ont convaincu que d’une chose : sa grande oeuvre reste à écrire. Et j’aime l’eau bien chaude. Pas tiède.
      @Pat 6 : tu es bien un Mister Malcontent toi..Pour une fois que je fais un effort avec ton petit (plus si petit) Robert…
      J’aime bien Korn moi. Beaucoup de leurs albums se ressemblent mais certaines chansons restent très efficaces.

  • Tornado  

    Houlah ! Tu ne spoile pas un peu violemment avec le dernier scan ?

    Pas intéressé. Suffisamment de trucs à lire et à acheter…

  • Bruce lit  

    Non, non, pas de spoilers

  • Lionel Roudoudou  

    Sérieux ?…

    La série ne contient, peut-être, rien d’exceptionnellement original.
    Mais c’est la façon de Lemire d’en rendre compte qui, à mes yeux, en fait le prix. Son trait si particulier. Sa dureté. Sa noirceur qui n’exclut pas une certaine lumière…

    En l’état, ça me fait penser à une adaptation de « La route » de Cormac McCarthy, l’argument fantastique en plus.

    Après, je sais que les goûts et les couleurs ne discutent pas.
    Mais je ne saisis juste pas comment on peut trouver ce titre fade et, par ailleurs, apprécier les « Walking Dead » – parce que, pour le coup, dans le genre « interminable, fade et bourré de clichés »…

    • Bruce lit  

      Hello Lionel,
      Tous les arguments pour/contre sont dans l’article, notamment celui autour de La Route. Et pour boucler la boucle, si SW supplante WD en terme d’originalité, l’audace de Lemire est bien tiède (je n’arrive pas à trouver d’autres qualificatif concernant son écriture) comparée à celle de Tezuka.
      Enfin je serai plus indulgent avec WD qui a lancé un genre que personne n’aurait donné gagnant il y a 13 ans de cela. Elle a sûrement des défauts et le blog n’est pas le dernier à les remarquer mais l’écriture m’y semble plus vivante, les personnages plus intéressants.
      Quant au proverbe sur les gouts et les couleurs, je ne l’aime pas du tout : oui ça se discute ! Et surtout ici.

  • Lionel Roudoudou  

    Encore heureux que ça se discute – d’autant qu’il va sans dire que l’argument des goûts et des couleurs n’est qu’une façon « politiquement correcte » de dire qu’on n’est pas d’accord. ;-)

    Pour autant, j’imagine qu’on sera plus ou moins accroché par la narration de Lemire selon qu’on partage, ou non, une commune sensibilité.
    Et que je trouve, en l’occurrence, que lé récit parvient, par petites touches, à se montrer émouvant sans en faire des tonnes.

    Sachant que ce sera la dernière fois que j’évoquerai WD, la vie étant décidément trop courte pour s’embêter avec des machins qui ne nous parlent pas (du tout). ^_^

  • Jyrille  

    J’ai lu La route, mais pas encore vu le film (il le faudra). Je ne connais vraiment pas Lemire et son trait ne m’attire vraiment pas. Je peux sans doute comprendre que cela est plaisant, mais j’ai bien d’autres priorités pour investir là-dedans.

    J’aime bien le premier Korn, de loin celui que je connais le mieux. Ce qui est étrange, c’est que j’ai au moins quatre ou cinq albums en cd du groupe, et qu’ils n’ont jamais vraiment squatté ma platine (tout le contraire des Deftones). Le troisième était bien aussi, très efficace. Après Issues, que je ne connais vraiment pas bien, j’ai complètement abandonné. C’était la fin (très attendue pour ma part) du néo-metal. Dans la BO du jour, je retiens que décidément, les chansons de Cure se marient avec presque tout, elles sont universelles.

  • sam331  

    A titre personnel, je serai encore plus dur avec Sweet Tooth : je me suis emmerdé du début à la fin à la lecture de ce premier tome.

    Outre en effet l’aspect graphique qui est toujours un point à surmonter avec cet auteur, il y a simplement le fait que le scénario manque cruellement de dynamisme..

    Cela se traîne sur chaque épisode, le rythme global est juste atroce. Et d’épisode en épisode, on a surtout le sentiment que Lemire fait du remplissage pour arriver au bout de son arc forcément en 5 parties…Ce qui est incroyable est que des gens aient réussi à suivre cela en single mensuel. Même en lisant les épisodes d’affilée, on ne peut que constater le creux général de cette histoire…

    Niveau personnage, la palme du personnage tête à claque qui me rappelle certains souvenirs traumatisants de la lecture de remi sans famille qui s’est terminé tout de même par des « mais crève sale gamin, crève , j’en ai plus que marre !!! » au bout de quelques dizaines de pages (je ne vous raconte pas mon état quand je l’ai fini. Encore aujourd’hui, cela reste mon pire souvenir de lecture…), revient sans conteste à tête à cornes Gus…

    Bref, pas pour moi, mais alors vraiment pas…de fait,je me suis arrêté après le premier volume sans aucun regret.

  • Bruce lit  

    @Sam : bon, c’est trop tentant ! Je vais changer mon titre initial « Dans ma cornu » obscure référence à une chanson d’Alain Bashung en « Tête à cornes » immédiatement plus parlant. Merci (et envoie moi ton rIB pour les royalties).
    Je suis d’accord sur l’aspect mollasson. C’est notable notamment avec le passage en ville avec des personnages-devantures à défaut d’aventures.
    A noter que Comixity semble t’avoir sauvé d’une carrière de psychopathe prometteuse au vu de tes réactions envers de pauvre Rémi !

    @Jyrille : Comme souvent, les chefs de file de bons ou mauvais courants musicaux restent les plus intéressants. Je me rappelle d’un album de Korn produit par Atticus Ross (Reznor ne jure que par lui depuis 10 ans) qui était tout bonnement excellent.

    @Lionel : là où je suis d’accord avec toi, que ce soit dans les comics mainstream bourins ou du cretaor Owned, oui, Lemire sait trousser de jolis dialogues et semble plus à l’aise dans les instants intimes de ses personnages.

    @Matt et PIerre : les 2 premiers Legacy sont très bons. Je dois avoir encore des commentaires là dessus sur la zone. J’aimais beaucoup MAdureira chez les Xmen. Il se débrouillait mieux que Bachalo qui me sortait déjà par les yeux, et surtout, l’affreux, épouvantable Jeff Matsuda.

    • Jyrille  

      Quel album, Bruce ?

        • Jyrille  

          Connais pas. Je tenterai.

  • Matt  

    Quelqu’un a lu le all new Hawkeye de ce même Jeff Lemire ?
    Apparemment c’est dans la continuité du Hawkeye de Fraction dont j’ai entendu autant de bien que de mal. Apparemment ce serait creux. Mais bon…

    • Présence  

      Non, je ne l’ai pas lu. J’ai préféré rester sur l’excellente série de Matt Faction & David Aja.

      • Matt  

        Ah donc toi tu as aimé^^

  • Tornado  

    Et moi paaas du tout…

    • Matt  

      Je suis allé voir sur mamazone (réflexe que je n’ai plus, je l’avoue…)
      Tu lui met quand même 3/5 Tornado. Mais j’ai compris le souci…ça ne raconterait rien selon toi. Le charme de Kate Bishop n’a pas marché comme sur Young Avengers ?^^
      Le quotidien d’un héros. J’sais pas si ça peut me plaire. J’ai bien aimé le quotidien de Power Girl dans la série de Palmiotti. Mais c’était orienté humour avec de gros monstres. A voir…

  • JP Nguyen  

    Pour le Hawkeye de Fraction, j’avais aussi déposé ma note sur la zone :
    https://www.amazon.fr/product-reviews/B00EAROZ1O/ref=cm_cr_arp_d_viewpnt_rgt?ie=UTF8&showViewpoints=1&filterByStar=critical&pageNumber=1
    La deuxième histoire dessinée par Pulido est l’un des scénars les plus horripilants qu’il m’ait été donné de lire dans les comics mainstream… Une idéologie digne de séries TV US comme « Bones » ou « NCIS »… Beurk.

    • Jyrille  

      Elle est marrante ta chronique, JP ! Toujours de bons jeux de mots.

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