Des vahinés en Bretagne (Facteur pour femmes)

Facteur pour femmes par Didier Quelle-Guyot & Sébastien Morice

 : Présence

VF : Bamboo – Collection Grand Angle

1ère publication le 22/02/17 – MAJ 10/08/20

Je n'ai besoin de personne, en vélocipède !

Je n’ai besoin de personne, en vélocipède !©Grand Angle

Ce tome contient une histoire complète, indépendante de toute autre, qui n’appelle pas de suite. Il est paru initialement en 2015, écrit par Didier Quelle-Guyot, dessiné et mis en couleurs par Sébastien Morice, déjà auteurs de Le café des colonies et de Papeete 1914.

Le récit commence le 28 juin 1914, avec l’annonce de l’assassinat de l’archiduc François Ferdinand et de son épouse à Sarajevo, par un jeune terroriste serbe. L’histoire se déroule sur une île fictive au large de Quiberon. Le 2 août 1914, le maire de cette île appelle la population à prendre connaissance de l’ordre de mobilisation générale qui enjoint tous les hommes valides de 20 à 50 ans à rejoindre l’armée pour faire la guerre. Il ne reste plus alors sur l’île que des femmes, et des enfants, des adolescents et des vieillards.

Sonnez le tocsin !

Sonnez le tocsin !©Grand Angle

Le maire choisit Maël Gréhat pour remplir les fonctions de facteur. Il a une vingtaine d’années et n’est pas parti, du fait de son pied-bot. Il possède également une bicyclette ce qui le rend tout désigné pour effectuer la distribution du courrier sur ce territoire étendu. Par la force des choses, des liens se créent entre lui et les femmes à qui il apporte des lettres de leurs époux ou de leurs fils. Il prend son rôle très à cœur, essaye de leur éviter les plus fortes peines, et apprécie beaucoup l’intérêt qu’elles lui portent, lui qu’aucune femme ne regardait avant la mobilisation.

Dès la prise en main de ce tome, le lecteur en apprécie sa bonne facture, la qualité de la couverture, l’épaisseur du papier, la résistance de la reliure, le dos toilé s’il a choisi cette édition. Il est séduit par les belles images, il constate le côté classique de la narration avec quelques cellules de texte venant apporter des informations sous une forme littéraire. La couverture (de l’édition toilée) transmet toute la joie et l’entrain de Maël chevauchant sa bicyclette, la proximité de l’océan avec les mouettes, et le l’élégance de la composition, avec le visage très discret de 2 femmes, fondus dans le bleu du ciel. Voilà une bande dessinée qu’il va faire bon savourer, pour en apprécier tout ce que les auteurs y ont mis.

Sur le chemin du douanier, avec un macareux

Sur le chemin du douanier, avec un macareux ©Grand Angle

Didier Quelle-Guyot crée une situation propice à la bagatelle, où un laissé pour compte peut enfin briller auprès de ces dames, faute de concurrence. Il justifie la possibilité des infidélités de ces dames, en faisant référence au prix Goncourt de 1912 : Filles de la pluie d’André Savignon. Il ne s’agit pas pour lui d’étaler sa culture car cette référence est intégrée de manière naturelle pages 49 et 50, sans être assénée au lecteur avec moult explications superfétatoires. Tout au long de la lecture, il est possible de relever les éléments culturels qui participent discrètement à la reconstitution historique : le tocsin, l’ordre de mobilisation, l’exactitude de dates, les quelques phrases en breton du pays vannetais, l’emploi opportun du terme Finis Terrae, la forme d’autarcie des habitants de l’île visible dans leur mode de vie (l’agriculture, tuer le cochon, etc.), les références précises à la guerre lointaine, des termes techniques telles qu’Anastasie pour évoquer la censure des lettres des soldats, un personnage s’exclamant qu’il a les mains sales (un peu en avance sur Jean-Paul Sartre).

Le lecteur se laisse doucement prendre par cette reconstitution historique précise et discrète, et découvre la douce revanche sur la vie de Maël Gréhat qui profite de la situation pour accéder à des délices qui lui semblaient jusqu’alors impossible. Le scénariste joue sur le temps pour montrer que ces femmes ne succombent pas toutes, ni du jour au lendemain, et que Maël doit faire preuve d’ingéniosité pour gagner leur confiance, et même pour les soutenir dans leur épreuve. Ce récit n’a rien de pornographique, les séquences érotiques sont très brèves et peu explicites (une paire de seins, une paire de fesse), très évocatrices, et pleines de charme. De ce fait le lecteur éprouve une impression semblable à celle produite par un conte, à destination d’adultes, où un jeune homme avec une difformité met à profit son intelligence pour prendre une sorte de revanche sur la vie, chacun y gagnant quelque chose. Finalement tout le monde sur l’île s’adapte à cette situation extraordinaire et dramatique qui ne peut pas durer.

Je suis le maître du monde !

Je suis le maître du monde !©Grand Angle

Cette immersion dans ce coin isolé du monde est rendue d’autant plus douce que les individus sont à l’abri des vicissitudes des champs de bataille et que les images sont magnifiques. La première page comporte une case occupant les deux tiers de la page, montrant une zone herbue sur laquelle repose une bicyclette, des rochers, et en second plan l’océan avec des mouettes virevoltant dans le ciel. La scène baigne dans une chaude couleur orangée, reflétant un moment de calme bénéficiant d’un soleil qui réchauffe sans être écrasant. L’océan se pare de reflets mordorés enchanteurs, sans être fluorescents ou omniprésents.

L’océan n’est pas présent à toutes les pages. Il apparaît régulièrement, avec une attention particulière portée à sa représentation. Il peut être calme en toile de fond (page 5 avec le port en premier plan), il peut être légèrement mouvant sous une lumière nocturne (pages 16 & 17). Il peut encore s’agir de vagues venant se fracasser sur les rochers de la côte, avec des oiseaux guettant les poissons. Il peut aussi venir doucement lécher une plage, prête à accueillir des touristes. Ce n’est donc pas un ouvrage dédié à l’amour de la mer, mais sa présence se fait sentir, rappelant qu’il s’agit d’une île, d’une terre isolée des autres, d’un monde limité.

Une terre entourée par l'océan

Une terre entourée par l’océan©Grand Angle

Sébastien Morice représente les paysages de l’île avec le même amour pour la terre bretonne. Il n’a pas opté pour un rendu photoréaliste, mais pour une approche qui rend compte de l’impression que donnent les zones battues par les vents. De manière naturelle, en fonction des déplacements du facteur pour dames, ou des vues plus générales d’un endroit de l’île, le lecteur peut en admirer la géographie (les plages de sable blanc ténues), et la flore (l’herbe bien verte du fait des précipitations régulières, ou encore les tâches violettes de la bruyère). L’artiste ne représente pas les brins d’herbe dans une approche botaniste, mais les tâches de couleurs. Le lecteur connaissant la Bretagne pourra identifier le mauve d’un bouquet d’hortensias ou les variations de teinte de l’herbe en fonction des saisons.

L’artiste se montre tout aussi soigneux dans sa reconstitution des habitations de l’île. Le village principal présente un urbanisme crédible. Les maisons isolées sont accolées autant que faire se peut aux dépressions du terrain pour protéger au moins une façade contre le vent et les intempéries. L’intérieur des habitations est aménagé en fonction de leur destination (par exemple les outils dans la maison des Gréhat, les lampes à pétrole, les lits enchâssés caractéristiques). Le lecteur peut aussi regarder les différents outils utilisés pour les travaux des champs, ou ceux pour l’élevage d’animaux (avec la scène inoubliable de la saignée du cochon, mise en parallèle d’un soldat embroché sur une baïonnette).

Le travail de la terre

Le travail de la terre©Grand Angle

Les personnages sont représentés avec des morphologies crédibles et variées, aussi bien les hommes que les femmes. Les visages expriment des sentiments nuancés, d’adultes. Bien sûr, au vu du titre, le lecteur attend avec une certaine gourmandise les scènes de séduction entre le facteur et ces différentes femmes. Les auteurs expliquent qu’ils ont sciemment limité le niveau d’érotisme pour ne pas tomber dans une collection de scènes de gaudriole, et parce que leur histoire n’est pas de cette nature. Sébastien Morice croque plusieurs portraits de femmes, différentes, chacune avec leur personnalité, leur physique, leur façon de porter attention au facteur qui est leur lien avec leurs époux ou enfants partis au loin, mais aussi leur contact régulier avec l’extérieur de leur maison, de leur ferme. Lors des quelques scènes plus physiques, le lecteur pourra apprécier que la narration visuelle est aux antipodes de la prouesse physique, exhalant des sentiments qui font qu’il s’agit de personnes, et pas d’acteurs choisis pour leur capacité de performance.

Effectivement, il apparaît peu à peu que le récit des auteurs ne se limite pas à un simple conte mettant en scène la revanche d’un jeune homme peu gâté par la nature. Le comportement de Maël évolue petit à petit pour passer d’amoral à quelque chose de plus immoral, de plus manipulateur, en voulant faire le bonheur de ces dames (pas sur le plan physique) à leur insu, dans une relation gagnant-gagnant. Didier Quelle-Guyot ne se contente pas de montrer les stratagèmes de de son personnage, il montre aussi qu’en lisant les lettres destinées à ces dames, il se retrouve confronté à l’indicible. Comment croire à ce que décrivent certains soldats ? à la boucherie, au charnier, aux corps des soldats qui se mêlent à ceux d’un cimetière éventré ? Il y a donc une évocation en retenue et très crédible de ce que pouvaient contenir les lettres des poilus, avec des images évitant également de sa vautrer dans le voyeurisme.

Une vie paisible et simple, avec l'ordre de mobilisation

Une vie paisible et simple, avec l’ordre de mobilisation©Grand Angle

Au fil du récit, le lecteur prend connaissance du devenir d’un ou deux hommes du village sous les drapeaux, mais aussi à leur retour. En contrepoint du comportement du facteur et des épouses ou mères, le récit se teinte d’une gravité générée par les horreurs de la guerre. Le lecteur prend conscience petit à petit que ce conte n’a rien d’inoffensif ou de gratuit, que comme l’indique un personnage, la guerre prendra bien fin un jour et qu’il y aura un prix à payer. La grande guerre n’est pas un simple prétexte et l’horreur de la réalité des champs de bataille étend son influence jusque dans les zones les plus éloignées du conflit. Il ne s’agit pas d’une passade, mais bien d’un roman noir.

Didier Quelle-Guyot et Sébastien Morice racontent une histoire qui parle de la condition humaine, mise à rude épreuve en temps de guerre, sur une île bretonne éloignée du conflit. Cette grande guerre n’est pas un simple prétexte à une histoire d’amour légère. Elle est intégrée à la narration dans ses conséquences. Le lecteur a donc le plaisir de lire un récit très beau à contempler, bénéficiant d’une reconstitution des paysages de Bretagne qui exhale leurs particularités, et qui est également un roman grave sous des dehors enjoués.

Les couleurs et le bon air de la Bretagne

Les couleurs et le bon air de la Bretagne©Grand Angle

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Des vies moins ordinaires 3/6
Un homme coincé seul sur une île avec des femmes ? Non, nous ne sommes pas chez BK Vaughan mais dans le « Facteur pour femmes » de Didier Quelle-Guyot et Sébastien Morice. Les hommes partis à la guerre, un facteur handicapé va prendre le relais. Et plus si affinités. Présence signe le recommandé pour Bruce Lit.

LA BO du jour : Pitié Mr le facteur,  y’a t’il une lettre pour moi ? Le tube adorable des Marvelletes (!)

18 comments

  • Seb  

    Oh, après 15 jours de shoa, des articles sur les caissieres et les facteurs ! Vous aimez plus les comics chez Bruce lit 🙁 ?

    • Présence  

      Et les articles de la semaine dernière, avec Batman, et même un gorille qui parle, c’était pas du comics pur jus ?

    • Matt  

      Bah…je ne vois pas la contradiction en plus. Il y avait des comics sur la Shoah.
      On aime la BD ici. Et en BD, il y a plein de trucs^^. Des super héros, des facteurs, des tueurs en série, des récits sur la Shoah…
      Je ne sais pas si le choix d’en publier pendant 15 jours était le meilleur. On est d’accord que ça peut lasser ou faire fuir. Mais je trouve ça bien d’explorer tous les domaines.

  • Tornado  

    Les planches sont très jolies et m’évoquent le style d’Alex Alice.
    Le sujet est intéressant et apparemment la toile de fond sur les méfaits du conflit est savamment distillée.
    Mais bon, ça manque un peu de vampires et de karaté, quand même ! 😀

    • Présence  

      Ah oui, mais il y a du nichon et du sang, quand même. 🙂

  • Bruce lit  

    @Présence : merci encore de cette découverte. J’ai beaucoup aimé. Les dessins de Morice rendent justice à la beauté sauvage de Bretagne où j’aime me ressourcer au moins une fois par an. Pour le reste quelques séquences de sexe plus explicite ne m’auraient pas déplues. Le livre test très beau, très grand et j’ai adoré la majeure partie de l’histoire. Beaucoup moins la conclusion 20 ans après qui alourdit à mon sens l’histoire alors que le destin de Mael était finalement suffisant. Un personnage bien travaillé d’ailleurs à la fois héros du quotidien et salaud de l’ombre avec de belles nuances de gris.
    Une belle découverte.
    Par contre, je trouve que ton titre aurait pu être plus….vendeur. J’ai pas compris ton histoire de vahiné.

    @Seb…
    Oh vilain !D’abord, ce serait aussi cool de poster pas uniquement pour des reproches. Ensuite, tes revendications sous entendent que chez Bruce lit on parle plutôt bien des super héros. Je le prends donc comme un compliment et-ouf- tu n’as pas résilié ton abonnement.
    Les comics représentent 639 articles sur les 936 publiés depuis 2014 Seb’. Contre 137 de Franco Belge. Je pense que le job est fait quand même là non ?
    Mais je veux bien répondre franchement à ta question : les frites c’est pas bon pour la santé tous les jours. De temps à autre, il faut manger des légumes. Ce n’est pas que je n’aime plus les super héros, c’est que ce sont eux qui ne m’aiment plus dernièrement en proposant au moins chez Marvel des histoires un peu connes quand même….

    Je ne me sens pas hors sujet, loin de là. Tous les super héros marquent de temps à autre un temps de pause ; tu les vois faire leurs courses, la vaisselle, leurs affaires amoureuses, jouer au Base Ball. Cette thématique rentre parfaitement là dedans : la vie de tous les jours par des héros sans pouvoirs. C’est d’ailleurs un leitmotiv chez Marvel ça non ? : la perte des pouvoirs. Lorsque Marvel se souciera enfin du vulgum pecus et ne mettra plus en scène une oligarchie super héroïque à peine plus digne que la Fillon Family, oui, on en reparlera ici, promis…..

    Tu as toujours le FR du dimanche pou le super héroïque quotidien. Et au risque de te contrarier la prochaine thématique portera sur les pochettes de rock dans l’immaginaire geek….Mais qui sait…je peux encore changer d’avis !

    • Présence  

      Je vais avoir l’air très bête, mais je ne souviens plus du tout pourquoi j’ai choisi ce titre. Euh… j’espère que ma tête va me revenir et que je finirai par m’en souvenir…

    • Matt  

      C’est une chouette région la Bretagne. Je n’y suis allé qu’une fois en 2015 et j’en garde un super souvenir. Séjour un peu court cela dit. J’y retournerai un jour.

      • Présence  

        Mes beaux-parents sont propriétaires d’une maison en Bretagne à Dinard, et je m’y suis rendu pendant des années pour que mes enfants passent des vacances au bord de la mer, en compagnie de leurs cousins. C’est une région que j’aime bien. J’ai eu la chance de passer des vacances à 2 reprises à la point Saint Mathieu et j’en garde un excellent souvenir, d’une magnifique région, avec l’aquarium de Brest enchanteur. J’avais bien aimé visiter le site archéologique de Carnac, et découvrir la côte de granit rose.

  • JP Nguyen  

    Les dessins sont très beaux mais l’histoire… ne m’attire pas plus que ça…

    @Présence : ne pas se souvenir du pourquoi des Vahinés… c’est gonflé ! 😉

    • Bruce lit  

      JP : tu ne rêves pas de trouver seul sur une île peuplée de femmes ???? M’enfin !

      • Matt  

        Hum…ce serait trop louche pour ma part.
        Un bon sujet de récit d’horreur même.
        ça voudrait surement dire qu’elles nous mangent…ou pire.

        • Bruce lit  

          Punaise les gars….Vous êtes tristes en fait !!!

          • Matt  

            Mais non, c’était censé être drôle justement.
            Un humour cynique certes…
            Bon…je dois trop baigner dans les histoires d’horreur en ce moment.

    • Présence  

      De manière sous-jacente, l’histoire installe les éléments d’un roman noir, à l’issue bien noire. Pour revenir sur une discussion ancienne, les dessins m’ont tellement séduit que j’ai acheté les autres BD de Sébastien Morice avec la certitude d’un plaisir esthétique justifiant à lui seul la lecture, quelle que soit la qualité de l’histoire.

  • Jyrille  

    Encore une bd dont je n’ai jamais entendu parler, et des auteurs inconnus. Merci donc pour la découverte Présence, car je trouve les dessins très attirants et l’histoire semble très originale ! Je garde ça dans un coin.

    La Bretagne, c’est très beau, j’ai dû y aller cinq ou six fois, la dernière fut l’an passé, en avril. Par contre je n’irai pas en été, impossible de s’y baigner sans combi néoprène…

    • Bruce lit  

      Le titre que j’aurais imaginé pour l’article : « Facteur X » 🙂

  • JP Nguyen  

    Ah ben zut, Bruce, t’as spoilé le prochain FR 😉 !

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