Fatale et immorale (Satanik)

Satanik de Max Bunker et Magnus

Un article de MATTIE BOY

VO : Corno

VF (partiellement) : Editions de poche & autres

Dr. Bannister & Sister Satanik
©Editions de poche
©Corno

Hello, me revoilà pour parler de Magnus, cet auteur de fumetti neri dont j’ai parlé à deux reprises : ici et .

Cette fois je vais me pencher sur la série SATANIK scénarisée par Max Bunker, un compagnon de Magnus de longue date puisqu’ils ont écrit ensemble les séries KRIMINAL, SATANIK et ALAN FORD qui leur ont survécu d’ailleurs (les séries ont été reprises par d’autres auteurs après qu’ils ont cessé de bosser dessus.)

J’avais mentionné dans mon article précédent à quel point les parutions françaises de ces BD italiennes étaient chaotiques et publiées à la va-comme-je-te-pousse dans 150 revues différentes « pour adultes » dans les années 1960, et avec des titres qui changeaient tout le temps.

Bon…eh bien il s’avère que pour lire les premiers épisodes de SATANIK (un épisode = environ 120 pages petit format), ce n’est pas encore trop compliqué. Elles sont publiées dans la revue DEMONIAK aux éditions de poche. Et au départ, le nom de Satanik est bien conservé pour le personnage principal (au point où on se demande pourquoi la revue s’appelle DEMONIAK.) Ça se gâte vachement si on veut lire beaucoup d’épisodes par la suite. Car passé les 4 premiers épisodes, il y a déjà des trous, des épisodes sautés ou publiés ailleurs, et bientôt Satanik s’appelle Demoniak dans les histoires. Puis Desdémone, Satanix, etc. Bon bref…commençons par le commencement.

Les 4 premiers épisodes de SATANIK : la legge del male (la loi du mal), nelle spire del diavolo (l’esprit du diable), sete di gloria (soif de gloire) et magia nera (magie noire) sont les 4 premiers tomes de DEMONIAK (première série de 1967 hein…parce qu’il y a eu un retour au numéro 1 de DEMONIAK en 1968…et ce sont d’autres histoires piochées au hasard.) Jusque-là, ça va.

Par la suite, l’épisode 5 de SATANIK est…introuvable. Le 5ème tome de DEMONIAK publie l’épisode 7 la crociera del terrore (la croisière de la terreur.) Il y a donc déjà un trou de 2 épisodes. J’ai trouvé l’épisode 6 atroce vendetta (qui porte le nom VF La vengeance de Satanik) dans le DEMONIAK hors-série du deuxième trimestre 1967 (pfiou !) Ensuite le DEMONIAK 6 publie donc l’épisode 8 delitto perfetto (crime parfait.) Puis le DEMONIAK 7 fait encore un bond et publie l’épisode 11 il volto de la verita (le visage de la vérité)

Les épisodes 9 il triangolo della morte (le triangle de la mort) et 10 il segreto (le secret), où qu’ils sont passés, ma bonne dame ? Dans le DEMONIAK hors-série du 3ème trimestre 1967 (argh !) Et dans un autre hors-série, nous trouvons les épisodes 14 la beffa di mezzanotte (traduit « au douze coups de minuit »), et 21 la luce che ucchide (la lumière qui tue.)

Les fruits de ma chasse aux trésors vintage

L’épisode 10 n’est d’ailleurs pas dessiné par Magnus, ça se voit comme le nez au milieu de la figure (et j’ai un doute aussi sur l’épisode 7.) Il était parfois aidé par des assistants. Et l’un d’eux, Giovanni Romanini deviendra par la suite presque indissociable du maître.

Bon bref on va s’arrêter là parce que passé ce point, ça devient imbuvable pour s’y retrouver. Il est donc plus ou moins possible de se choper les 11 premiers épisodes (sauf le 5 dont je n’ai pas retrouvé la trace. Et je n’ai pas envie de me ruiner en achetant toutes les autres publications en dehors de DEMONIAK.)

Pour ma part, après m’être procuré les petits formats d’époque au papier jauni, je les ai scannés et arrangés pour mon confort personnel (pour faire un beau noir et blanc et pas un noir et jaune…) J’ai même pu comparer les 4 premiers tomes avec une version italienne, et j’ai constaté de la « censure » de quelques pages sur les 3 premiers tomes (pas le 4ème curieusement.)

Quand je parle de censure, je ne parle en aucun cas de dessins coquins. En vérité, SATANIK n’a rien d’une BD érotique. Je soupçonne que sur certaines cases, Satanik a été rhabillée avec une culotte et un soutien-gorge noirs (bien pratique le noir pour dessiner par-dessus n’importe quoi), mais c’est déjà présent sur la version italienne et il ne s’agirait de toutes façons que d’un érotisme ultra soft. Pas de porno, on ne voit rien lorsque les personnages couchent ensemble. Il n’y avait dans cette BD que quelques scènes proto-érotiques avec une jolie femme en petite tenue, parfois un sein ou une fesse, bref des choses qu’on voit aujourd’hui dans des BD « normales » (ce qui me conforte dans l’idée qu’il est réducteur de qualifier Magnus d’auteur de BD érotiques quand on sait qu’il a produit des centaines d’épisodes de séries policières et/ou comiques sans la moindre once de nudité frontale.)

Sur quoi repose mon soupçon ? Eh bien Satanik n’a bizarrement plus de soutien-gorge ni de culotte dès qu’elle a enfilé son peignoir qui suffit à la rhabiller convenablement
©Editions de poche
©Corno

Bref, non, la censure dans DEMONIAK s’apparente à des trucs qu’on a pu voir dans les STRANGE de Lug. Des images en moins comme ça, sans qu’on sache trop pourquoi. Parce que parfois il ne s’agit que d’une image montrant des passants, ou un bâtiment. On sent que l’éditeur voulait surtout limiter le nombre de pages de la revue pour que ça ne sorte pas des clous (118 pages et pas 120 hein, Marcel !! Déconne pas où on va perdre 2 centimes de franc !) J’ai évidemment remonté ces épisodes avec les images tirées de la version italienne (et j’ai traduit).

Mais vous vous en foutez de ça sans doute. Vous voulez que je vous parle de la BD, non ? C’est quoi SATANIK ? Et est-ce que c’est bien ? Bah déjà si je me suis donné tant de mal, c’est que moi j’aime bien.

SATANIK c’est une BD de type feuilleton, comme VAMPIRELLA par exemple. Même si techniquement les histoires sont indépendantes (ça ne gêne pas de lire l’épisode 8 sans avoir lu le 7 par exemple. Mais souvent le statut de Satanik en début d’histoire est une conséquence de l’histoire précédente : elle est très riche dès l’épisode 3. Pourquoi ? Elle a escroqué pas mal de monde dans l’épisode 2.)

Alors SATANIK, c’est l’histoire de Marny Bannister, une femme assez laide (qui aurait la trentaine même si elle semble en avoir 50) qui souffre en plus d’une malformation du visage sur le côté droit. Elle a deux sœurs très belles et des parents odieux qui lui font la vie dure, même si elle est techniquement intelligente, professeur de chimie et que ses sœurs ne sont que des pimbêches qui cherchent à se marier sans travailler.

Marny finit par quitter le toit familial et travaille en secret sur une formule pour devenir belle en se basant sur les recherches d’un certain alchimiste du nom de Masopust. Elle trouve cette formule (même si la transformation la fait passer par un stade monstrueux où elle ressemble à un cadavre) et elle va se servir de sa nouvelle beauté parfaite de rousse volcanique pour prendre une revanche sur le monde.

Le double visage de Satanik
©Editions de poche
©Corno

Il faut savoir que la BD est immorale. C’était une mode en Italie également avec KRIMINAL, inspiré de DIABOLIK et de FANTOMAS, peut-être pour bousculer les mentalités et provoquer le lectorat. Je ne connais pas le contexte de l’édition des années 1960 en Italie, mais on sait qu’aux USA il y avait le comic code, et qu’en France les curés aimaient bien tout censurer aussi. C’est peut-être aussi pour son côté politiquent incorrect que SATANIK a eu des problèmes avec la censure (et non pour des raisons de dessins coquins.)

En effet, Satanik est une beauté fatale très cruelle et revancharde. Elle va se venger de sa famille, séduire des hommes pour obtenir de l’argent, assassiner froidement tout gêneur, etc. Si vous êtes un lecteur qui recherche absolument un personnage principal moral et vertueux, passez votre chemin ! Mais Satanik a un problème : sa formule ne dure que quelques heures. A la manière d’un Dr. Jekyll et Mr. Hyde, elle retourne à son état de femme laide au bout d’un moment. Elle doit donc faire attention. On est complètement dans une reprise de ce classique de Robert Louis Stevenson mais dans laquelle Marny embrasse complètement son côté maléfique.
Bon, ok, mais vous allez me dire c’est sympa de suivre un personnage odieux pendant ses aventures ? 

Alors d’abord je pense qu’il faut replacer le truc dans son contexte. Les héroïnes de BD à l’époque, ça n’existe pas trop en Italie. Satanik était semble-t-il la première des fumetti. Et souvent les femmes étaient reléguées au rang de demoiselles en détresse inutiles. Cette BD prend le contrepied total de ce cliché. La femme est le personnage principal et elle est tout sauf sans défense. Elle est même une criminelle implacable, laide et belle en même temps, et les hommes sont tous à sa merci. Ça sent la provocation de la part des auteurs.

Douloureuse transformation
©Editions de poche
©Corno

Cela dit, rapidement Satanik va se retrouver face à des adversaires aussi odieux qu’elle. Si les 2 premiers tomes sont assez premier degré et qu’elle s’en prend à tout le monde, elle va rapidement, à force de graviter autour de gens friqués, se retrouver confrontée à des mafieux, des escrocs, des adorateurs du diable qui font des sacrifices humains (épisode 4), etc. Ce qui fait qu’au final, malgré son immoralité complète, on se retrouve à suivre les mésaventures d’une super-vilaine qui élimine d’autres criminels. Elle est presque trop surréaliste pour être comparée à un assassin de la vraie vie, contrairement à certains de ses adversaires.

Dans le tome 1, elle ne fait globalement que se venger de sa famille tout en se mariant avec un courtier en bourse et en s’arrangeant pour le tuer et hériter. Mais l’épisode était plus ou moins pensé comme un one-shot puisque Satanik semble mourir à la fin dans l’incendie de sa maison familiale qui emporte une de ses sœurs et sa mère.

Dans l’épisode 2, et sans doute suite au succès du premier épisode, on apprend qu’elle a survécu et elle entreprend de séduire un banquier avant de se retrouver impliquée dans une affaire louche entre le père du banquier et un mafieux. Elle continue d’éliminer des innocents qui en apprennent trop sur elle.

Dans l’épisode 3, elle essaie de se lancer dans une carrière au cinéma et charme rapidement un producteur qui la propulse en tête d’affiche. Mais elle ne magouille pas plus que ça. Seulement son succès va générer des jalousies et trahisons entre stars friquées opportunistes et producteurs véreux qui vont entrainer d’autres assassinats et trahisons.

Dans l’épisode 4, elle se retrouve dans un village paumé d’Amérique et va être confrontée à une secte étrange dont les disciples sacrifient des vies pour rester immortels. On vire dans le fantastique dans une ambiance de cambrousse horrifique.

Erotisme tellement soft que ça ne ferait même pas rougir grand-mère…et tenue de super-vilaine.
©Editions de poche
©Corno

Le tout est saupoudré d’un humour noir typique du duo Bunker/Magnus. Les personnages sont parfois stupides et il est au final amusant de les voir tomber dans les pièges de Satanik. Et parfois même, les auteurs ridiculisent leurs personnages comme dans l’épisode 8 où le truand Marcel Sanitti, occupé à ricaner après avoir quasiment commis le crime parfait, glisse sur une peau de banane qu’il a lui-même jeté par terre 2 vignettes plus tôt, se pète le crâne contre le coin de son bureau et meurt comme un caca. Dans une série noire et immorale comme ça, pleine de crimes réalistes, cela tombe comme un gros gag idiot et ça fait mouche.

Dans l’épisode 11 (le visage de la vérité), Satanik a cependant un cas de conscience et se met à pleurer en pensant à toutes les morts qu’elle sème sur son chemin. Elle se rend compte qu’elle est aigrie, furieuse, et qu’elle n’a fait que se venger du monde entier. Elle a obtenu de l’argent mais au final elle n’est pas plus aimée qu’avant puisque les hommes qui tombent à ses pieds n’en ont qu’après son corps.

N’ayant pas pu lire des tonnes d’épisodes, je ne sais pas trop comment le personnage évolue par la suite, mais je sais que la série prend un virage de plus en plus fantaisiste et fantastique. Il semblerait par exemple qu’un ennemi récurrent de Satanik soit un vampire du nom de Wurdalak.

Satanik développe des scrupules ?
©Editions de poche
©Corno

Dans le tome 4, Satanik récupère un grimoire de magie noire qu’elle dérobe à une secte, et elle s’en sert ensuite pour obtenir quelques pouvoirs (elle peut hypnotiser les gens, ou voir des trucs dans une boule de cristal.) Elle perd ce grimoire dans l’épisode 11 quand d’autres types louches cherchent à s’en emparer chez elle et qu’il est détruit dans la lutte.

Parlons du dessin de Magnus. Bon…j’en ai déjà parlé précédemment. Mais là je vais parler de son travail spécifiquement sur cette série. Déjà, il faut savoir qu’il s’agit d’une BD petit format dont chaque planche contient 2 vignettes (ou parfois une seule grande vignette.) Et qu’il s’agissait d’une BD publiée périodiquement (comme les comics de super héros quoi), donc ce n’est pas du même niveau que ce que Magnus fera plus tard sur du grand format. Néanmoins, j’aime beaucoup son trait. Les dessins sont simples, mais élégants. Avec pas mal de jeux d’ombres. Les décors ne sont parfois qu’esquissés, mais Magnus trouve toujours ce qu’il faut pour instaurer une ambiance (vieux château, nuit inquiétante, intempéries, etc.) J’appellerai bien ça « l’élégance de la simplicité » L’ombre d’un château en arrière-plan, un ciel noir, une ombre qui avale le personnage dans un couloir sombre, etc. Ce sont des choses simples mais tout le monde ne sait pas tirer partie de peu d’éléments pour donner des indications de lieux ou poser une atmosphère. Et Magnus y arrive très bien.

Ambiance maison de l’horreur ou tempête de neige
©Editions de poche
©Corno

SATANIK est donc une variante du DR. JEKYLL qui emprunte des codes aux films noirs et fantastiques, avec une anti-héroïne immorale, le tout écrit sur un ton provocateur avec une dose d’humour noir. On dirait un peu du EC comics mais sans la morale de fin où le méchant est puni. Quoique…techniquement tous les truands et escrocs qui s’opposent à Satanik finissent pas y passer…mais Satanik s’en sort toujours. C’est une série qui a un certain charme suranné un peu naïf mais beaucoup moins enfantin que d’autres BD de l’époque, le tout illustré de bien belle manière. L’intérêt de la BD réside un peu dans son côté feuilleton, et c’est pourquoi vous n’allez pas crier au génie en lisant juste le premier épisode qui raconte la transformation de Marny. Cela devient plaisant à suivre au fil des aventures quand on se met curieusement à s’amuser des crimes du personnage principal trop surnaturel pour être vrai. La série a eu 231 épisodes (si on en croit le site comicvine) publiés entre 1964 et 1974 mais je ne sais pas à partir de quand exactement Magnus a quitté le navire.

Je suis pour ma part content d’avoir pu mettre la main sur ces BD (même si évidemment cet article n’est pas là pour vous inciter à en faire de même puisque les vieux formats de poche ont pris un coup de vieux, sont chers, et qu’il faut être un grand maniaque comme moi pour scanner 800 pages et les restaurer soi-même.)

En tous cas j’ai bien peur que rien de tout ceci ne soit jamais réédité chez nous. Dans le climat actuel en plus, ce serait surement jugé trop immoral. Sauf si quelqu’un m’entend et que l’idée fait son chemin dans l’esprit de certains éditeurs. Donc même s’il s’avère que j’ai des versions tronquées au-delà des 4 premiers épisodes, ce sera toujours mieux que rien.

Non, SATANIK, ce n’est pas pour tout le monde. Et ce n’est pas non plus de la grande BD révolutionnaire (mais les comics de super héros de l’époque ne l’étaient pas non plus si on va par là.) Mais c’est divertissant, joliment dessiné, et délicieusement anti bien-pensants !

Les couvertures italiennes de Luigi Corteggi
©Corno

La BO du jour : Une Jekyll au féminin


58 comments

  • Matt  

    J’aime bien ce que le chroniqueur dit du style de Magnus dans son dernier paragraphe ici (attention, c’est en rosbif !)

    https://wearethemutants.com/2016/08/29/a-great-painter-did-it-the-compelling-weirdness-of-magnus/

    (Google traduit pas trop mal si vous galérez^^)

    Et personnellement, je vous conseillerai de jeter un œil aux 25 premières page de l’épisode 11 de Satanik. C’est un exemple parmi tant d’autres, mais je trouve ce passage très représentatif de ce que Magnus peut exprimer et l’atmosphère qu’il peut poser avec pourtant peu de lignes, peu de décors, et des dessins « petit format »

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