From Hell : l’esprit ou la lettre ?‏ (Le Film)

 

From Hell, le film des frères Hugues

Première publication le 16/06/14. Mise à jour le20/07/19

Par  TORNADO

Johnny Depp à jamais lié à son image de beau ténébreux

Johnny Depp à jamais lié à son image de beau ténébreux

From Hell, c’est à la fois un récit imaginaire des meurtres commis par Jack l’Eventreur à Whitechapel en 1888, et à la fois l’adaptation (libre, très très libre !) du gigantesque roman graphique d’Alan Moore et Eddie Campbell, qui développait la fameuse théorie du complot moult fois présentée dans divers pamphlets, romans ou films (voir l’excellent Meurtre par décret, dans lequel Sherlock Holmes en personne se mesure à l’éventreur !).

Je trouve assez agaçant que ce film soit sans cesse critiqué pour deux raisons, toujours les mêmes, alors que ses principales et nombreuses qualités semblent parfaitement ignorées ! En effet, combien de fois ai-je pu lire ou entendre à propos du métrage des frères Hugues qu’il s’agissait d’une piètre adaptation de la BD, ou que la théorie du complot développée par le scénario était ridicule… Et donc le film nul !

Le style du comicbook, très, très loin du film des frères Hughes !

Le style du comicbook, très, très loin du film des frères Hughes !
(c) Knockabout Comics / (c) Delcourt

Alors il faut remettre les pendules à l’heure :

1) Le monstrueux pavé de Moore et Campbell compte 500 pages. Il fourmille de faits réels avérés, inventés ou fantasmés. Il est complété de plus de 100 pages d’annexes, bourrées de références historiques, géographiques et documentaires. Le tout prend, comme d’habitude avec le scénariste, des hauteurs vertigineuses proposant plusieurs niveaux de lecture, tour à tour historiques, scientifiques, politiques, philosophiques et mystiques ! Alors dites-moi un peu : comment serait-il possible d’adapter littéralement une telle œuvre littéraire et graphique en un film de deux, trois ou même quatre heures ? La première erreur est donc de regarder le métrage comme s’il s’agissait d’une adaptation fidèle et rigoureuse du matériau de base.

2) Au départ de la théorie du complot, il y a ce livre : Jack the Ripper: The Final Solution. Il nous raconte que l’éventreur était un médecin à moitié fou au service de l’empire, officieusement désigné par ceux de la haute, à savoir les franc-maçons, pour régler un problème épineux impliquant l’héritier de la couronne dans une sombre affaire de prostituées (je résume)… Et puis, pour boucler la boucle, il y a Le livre rouge de Jack l’éventreur, passionnante enquête qui vient démonter, pièce par pièce, la fameuse théorie évoquée plus haut.

Le livre par qui tout est arrivé !

Le livre par qui tout est arrivé…

et celui qui démonte le précédent !

Alors effectivement, toute l’histoire décrite dans l’œuvre de Moore et Campbell et celle des frères Hugues est parfaitement fausse. Et nous rencontrons là la seconde erreur : Il s’agit d’une fiction, pas d’un documentaire ! Bon sang, est-ce si compliqué de prendre cette histoire comme un conte gothique (particulièrement dense et profond d’ailleurs, puisque Moore se servait de sa fiction pour développer une magnifique parabole sur la notion de contexte qui permettait de redéfinir, selon les événements, l’époque et la géographie, notre perception de l’espace/temps !) et non comme un flash d’information rétroactif ?!!!

Franchement, c’est vraiment dommage de ne pas voir le film pour ses réelles qualités. D’entrée de jeu, les frères Hughes ont opté pour un parti-pris : Inutile de chercher à rivaliser avec un manifeste intellectuel totalement hors de portée de la caméra. A cet état des lieux, la solution choisie sera d’en adapter davantage l’esprit que la lettre et de choisir, paradoxalement, le « pathos » comme fil conducteur et principal élément narratif, en opposition à la rigueur documentaire et intellectuelle choisie par Moore et Campbell. Soit une approche « simplement » cinématographique… Trahison du matériau original dirons-nous ? Mais oui ! Evidemment ! Et c’est en cela que From Hell le film est une réussite.

Allen et Albert Hughes sont d’authentiques cinéastes. Leur travail est très proche d’un Scorcese ou d’un Leone (notez la référence à Il était une fois en Amérique avec la fumerie d’opium et quasiment le même plan final…). Leur choix sera donc d’utiliser toutes les différences entre les deux médiums pour à la fin, développer une œuvre à la fois inspirée du travail de la bande dessinée mais en même temps totalement libre et unique en son genre. Nul besoin, dès lors, de réaliser un film de 4 heures (il dure 1h57). Le parti-pris du « pathos » leur permettra d’immerger le spectateur et de lui faire ressentir les événements.

Inutile alors de trop parler ou de multiplier les scènes d’expositions, ce qui surchargerait beaucoup trop le scénario. C’est donc à travers la narration, pleine de travellings pulsionnels (mention spéciale au compositeur Trevor Jones, qui compose une partition ultra-gothique !), de zooms saisissants, d’accélérations et autres « cut » brutaux bourrés de sens, de pénétrations géographiques littérales (la caméra passe à travers les rues, les murs, permet des ellipses de lieu et de temps), de filtres colorés et autres effets de lumières permettant une perception sensorielle et quasiment olfactive des lieux, où l’implicite l’emporte sur l’explicite.

De splendides décors virtuels bis !

De splendides décors virtuels !
Source : Blue Ray.com 
Copyright UFD

Il y a également la caractérisation des personnages : L’inspecteur Abberline (Johnny Depp, jouant encore une fois l’archétype romantico/gothique qui lui va si bien), compose un bonhomme radicalement différent de celui du roman graphique. Par contre, son addiction à la drogue et ses délires « fantasticomystiques » opèrent un lien évident avec l’ambiance de la BD et résument parfaitement l’état d’esprit d’Alan Moore, toujours tiraillé entre la rigueur de l’esprit et les délires de la magie. Il donne à lui-seul la connotation fantastique de cette histoire.

Du coup, les méandres de l’enquête ne sont plus qu’un prétexte et il devient inutile de trop s’y attarder… On retiendra également l’interprétation particulièrement expressive et pathologique de Ian Holm.

En conclusion, From Hell le film n’est pas une adaptation de la bande-dessinée éponyme au sens littéral. C’est une variation qui prouve qu’une œuvre renaît de façon différente (comme une relecture) à travers un autre média, qui finit par la plier à ses exigences formelles. Point de parti-pris littéraire dans le métrage des frères Hughes ? Normal, puisque l’on choisit au contraire de garder l’esprit avant la lettre, de travailler par les sens, et de raconter la même chose de façon différente.

En cela, les cinéastes ont totalement réussi leur pari et, ma foi, livrent une des rares adaptations du génial Alan Moore qui vaillent le coup et qui en plus, peut se targuer d’être une œuvre autonome et pleine de personnalité ! Je m’élève donc contre tous ceux qui critiquent un film parce qu’il n’est pas comme ils auraient voulu qu’il soit, et qui ne voient pas ses qualités pour ce qu’elles sont.

Selon Alan Moore, voici l’icone du 20° siècle !

11 comments

  • jyrill  

    Comme je l’ai déjà dit, j’avais detesté le film à la première vision, sachant que l’oeuvre de Moore était plus que détournée, presque un prétexte. En le revoyant et en ne m’attachant qu’à y voir un film, je l’ai adoré, l’ambiance et la photo sont magnifiques, les acteurs donnent corps à tous leurs personnages et tous les arguments relevés par Tornado sont totalement exacts. Merci pour ce commentaire.

  • Présence  

    Un manifeste intellectuel totalement hors de portée de la caméra – Je n’en suis pas si sûr.

    Je reste totalement convaincu par ton point de vue sur les intentions des frères Hughes, et qu’il vaut mieux regarde ce film pour lui-même que comme adaptation. Il reste la question de savoir pourquoi ils ont souhaité le présenter comme adaptation de « From Hell » de Moore et Campbell, plutôt que comme une adaptation de l’ouvrage de Stephen Knight (peut-être des droits d’auteur… Ils ne disposaient pas de ceux du roman, ou ils souhaitaient que Moore bénéficie de la rentrée d’argent liée à ses droits d’auteur ? Impossible à savoir).

    Par contre, il me semble que le cinéma est autant capable que la bande dessinée de réaliser un manifeste intellectuel. Dans le cas présent, les frères Hughes semblent avoir préféré un autre registre que celui du manifeste intellectuel, ce qui est le choix et leur droit.

    • midnighter  

      j’ ai pensé exactement la meme chose meme si j’ ai beaucoup aimé le film dès la première vision

  • Tornado  

    Quand je parlais d’un manifeste intellectuel hors de portée de la caméra, je pensais à la masse littéraire, référentielle et historique du comicbook (qui contient 100 pages d’annexes, quand même !).
    Je voulais donc dire qu’il est impossible d’adapter un tel matériel (de manière fidèle). Sinon en le réinterprétant (et donc de manière infidèle).
    Le titre de mon commentaire, c’est « L’esprit ou la lettre ? ».
    Par là, je voulais exprimer l’idée que, pour moi, les frères Hughes avaient renoncé à adapter l’oeuvre d’Alan Moore comme telle. Ils avaient donc renoncer à en garder la LETTRE.
    Mais ils ont chercher à en réinterpréter les grandes lignes, et donc l’ESPRIT.
    Après, on peut discuter longuement pour savoir si oui ou non c’est une réussite.
    Mais une chose est certaine : « From Hell » le livre est une oeuvre d’Alan Moore. « From Hell » le film est une oeuvre des frères Hughes.

    Le fait est que l’oeuvre d’Alan Moore est largement aussi définitive que celle de Stephen Knight. Et certainement plus vendeuse…

  • Marti  

    Le film est une adaptation à classer dans le registre de celles qui se veulent davantage s’inspirer d’une oeuvre que de la reporter fidèlement à l’écran (oui, je répète ce que vous avez déjà dit en gros, mais j’assume :p).
    Du bon divertissement bien filmé et bien joué, qui n’a de vraie valeur historique que par le contexte qui est retranscrit et non par ce qu’il raconte dans les faits.

  • Tornado  

    Entièrement d’accord. Mais c’est vraiment bien filmé !

  • Manticore  

    Je continue à ne pas voir l’intérêt d’acheter les droits du bouquin de Moore et Campbell pour abandonner tout ce qui en faisait la spécificité. Il aurait mieux valu faire un remake direct de « Meurtre par Décret » — ou des « Yeux de Laura Mars », l’Abberline des frères Hughes ayant plus en commun avec Faye Dunaway qu’avec le quarantenaire marié de l’histoire de M & C —, voire un scénario « original » (tout est dans le domaine public depuis longtemps), que de faire un film folklorique de plus — avec jolies prostituées et décors léchés — sur Jack l’Éventreur, film par ailleurs pas formidablement tricoté: on passe un tiers du film avant de découvrir un scalpel, qui indique que Jack serait un médecin. Oh OH oh! Et là, le scénariste, d’une habilité sans pareille, s’aperçoit que le seul médecin de son film jusqu’ici est le gentil docteur Gull qui aide Laura Abberline, et donc, il introduit finement le vilain docteur Treves pour égarer les soupçons.

    Plus subtil, tu meurs. :-D

    • Tornado  

      Je ne suis évidemment pas d’accord. L’intérêt du film n’étant pas dans le scénario ni même dans l’intrigue, mais dans la mise en scène et les choix purement cinématographiques.
      En revanche, je suis d’accord que le fait de parler ici d’une adaptation au sens strict est une aberration commerciale. Le film des frères Hughes n’est pas une adaptation. C’est une relecture sous un autre medium.

  • Bruce  

    Bon ! je l’ai revu. j’ai pu apprécier certains passages du film en ayant en tête tes arguments. Pour faire bref :

    Les +
    Interprétation de Ian Holm très juste, tout en finesse et en élagance. Sauf quand à la fin du film, on le dote de lentilles noires pour qu’il ait l’air plus méchant
    Le personnages Abberline est beaucoup +malin que dans le bouquin même si on peut soupçonner les scénariste d’avoir transposé Le Silence des Agneaux version Victorienne : un profiler qui se base sur des rêves et consulte un tueur en série ( c’est le pitch de 6ème sens non ? ).
    Les scènes Holm-Depp fonctionnent plutôt bien
    Un effort de reconstitution d’époque

    Les -
    L’oeuvre de Moore reste désossée et simplifiée à l’extrême. Des oeuvres _postérieures_ comme 300, Sin City ou Watchmen ont montré qu’on pouvait coller d’avantage au matériel originel

    Mary Reilly à l’écran est lumineuse et devient l’archétype de la putain au grand coeur. Il faut dire que dans la BD personne n’est très sympathique. La fin la concernant est finalement plutôt fidèle au matériel de Moore qui laisse planer le doute sur la survie de Reilly.

    L’esthétique très video clip parfaite pour un clip de Marilyn Manson mais qui à force de d’utiliser les filtres rend l’entreprise moins marquante que le noir et blanc de Lynch pour Elephant Man.
    Le rythme du film est trop rapide pour moi, surtout au début. Au bout d’une heure, je l’ai trouvé plus plaisant.

    Mais dans l’ensemble, même si à mon sens il reste un film anecdotique, j’ai trouvé l’expérience plutôt plaisante.

  • Tornado  

    Certains films (ou autres comics) tirés de certains livres (et inversement) fonctionnent davantage comme des relectures que comme des adaptations. Il faut passer le cap, ne pas chercher une adaptation littérale. Ne pas chercher à ce que cette relecture soit « comme on aurait voulu qu’elle soit ».

    Tes – me paraissent justifiés. Même si cette esthétique gothique ultra-stylisée me plait beaucoup, c’est vrai que c’est un peu racoleur.

    Et, heu… Mary Reilly c’est la femme de ménage du Dr Jeckyll… La copine d’Abberline c’est Mary Kelly. Mary Kelly.

  • midnighter  

    je vais peut etre répéter ce qui a été écrit plus haut. pourquoi adapter from hell si c’ est pour tout changer ?
    après on s’ étonne que le druide de northampton ronchonne à chaque adaptation de ses comics
    perso, j’ avais l’ impression de revoir meurtre par décret ou l’ excellente mini série avec michael caine avec un abberline beatnik défoncé à la place de sherlock holmes.
    et malgré tout ce que je viens de dire, j’ aime beaucoup le film. c’ est une excellente trahison du comics

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