Gothic delice

L’étrange vie de Nobody Owens d’après Neil Gaiman, par P. Craig Russel

Protection rapprochée chez les morts pour notre petit Nobody Owens bien en vie…

Protection rapprochée chez les morts pour notre petit Nobody Owens bien en vie… ©Delcourt

AUTEUR : TORNADO

VO : Harper Collins

VF : Delcourt 

Ce premier tome (sur deux) intitulé L’Étrange Vie de Nobody Owens est l’adaptation sous forme de bande-dessinée du roman homonyme de Neil Gaiman (The Graveyard Book).

L’adaptation en elle-même a été réalisée par P. Craig Russell, un auteur de comics relativement connu pour ses adaptations, justement, mais surtout en ce qui concerne l’opéra (voir en VO The Ring of Nibelung ou The Magic Flute) !

La mise en image a été réalisée par plusieurs dessinateurs prestigieux du monde des comics, respectivement Kevin Nowlan, Tony Harris, Scott Hampton et Jill Thompson. Et bien évidemment P. Craig Russell lui-même ! Ce premier album a été publié initialement en 2015 chez Delcourt et sera suivi du second tome en 2016…

Ça commence mal… (dessin de Kevin Nowlan)

Ça commence mal… (dessin de Kevin Nowlan) ©Delcourt

Le pitch : Une petite ville d’Angleterre. Un tueur assassine une famille pendant la nuit, alors que tout le monde dort. Mais le nourrisson, déjà dégourdi, escalade le berceau et s’enfuit dans la colline environnante. L’assassin le poursuit car, pour une raison inconnue, aucun membre de la famille ne doit survivre.
L’enfant échoue dans le vieux cimetière abandonné. Là, il est immédiatement découvert par les fantômes, qui décident de le protéger de la menace. Surnommé « Nobody » par ses parents d’outre-tombe, l’enfant sera ainsi élevé à l’intérieur du vieux cimetière, sous l’œil bienveillant du redoutable Silas, le vampire de ces lieux…
Pendant dix ans, « Bod » va grandir sous la protection des morts, qui lui prodiguent éducation, protection et nourriture. Ses aventures à l’intérieur du cimetière seront exceptionnelles, et finiront d’ailleurs par le rattacher au monde extérieur, et à la menace qui le guette depuis sa naissance…

De l’adoption chez les fantômes… (dessin de Kevin Nowlan)

De l’adoption chez les fantômes… (dessin de Kevin Nowlan) ©Delcourt

Ce n’est pas la première fois qu’un roman de Neil Gaiman est adapté sous la forme d’une bande-dessinée (l’auteur de Coraline étant lui-même, notamment avec la saga Sandman, l’un des plus grands scénaristes de comics de son temps). Et généralement, ces adaptations ne soulèvent pas les foules, pour la simple raison que l’auteur lui-même n’en écrit pas directement le scénario. Ce fut par exemple le cas de Neverwhere, excellente adaptation réalisée par le scénariste Mike Carey et le dessinateur Glenn Fabry.

Il est vrai que cette adaptation de L’Étrange Vie de Nobody Owens, avec sa ligne claire et son découpage classique (chaque dessinateur s’appliquant afin de donner une cohérence visuelle parfaitement homogène – si l’on excepte le trait plus chargé de Tony Harris), peut semer le doute chez le fan de Neil Gaiman, plus habitué à une narration expérimentale et haut perchée. Et c’est dommage, car au delà de ce parti-pris épuré, une bonne histoire reste une bonne histoire. Et L’Étrange Vie de Nobody Owens est une bien belle histoire…

Silas, un vampire à l’ancienne nommé tuteur du jeune Nobody ! (dessin de P. Craig Russel)

Silas, un vampire à l’ancienne nommé tuteur du jeune Nobody ! (dessin de P. Craig Russel) ©Delcourt

Nous suivons ainsi l’existence de ce petit garçon marginal, dont l’originalité sera de ne pas avoir choisi cette marginalité ! Sa vie auprès des morts, qu’ils soient fantômes bienveillants, vampire protecteur ou goules terrifiantes, est totalement passionnante et addictive, chaque personnage étant parfaitement attachant.
L’univers de Neil Gaiman, à mi-chemin de celui de Tim Burton et du conte gothique en général, est un pur délice de poésie macabre. Et l’on trouve un équilibre parfait entre l’imagerie surannée de l’univers consacré (chaque créature de la nuit, du vampire au loup-garou en passant par la vouivre ou la sorcière, demeurant attaché au folklore occidental) et une véritable originalité de traitement, les mêmes créatures échappant en définitive à leurs oripeaux pour être complètement dépoussiérées !
C’est le principal intérêt de cette relecture des classiques du conte gothique, qui prend un malin plaisir à garder intacte l’image des monstres à l’ancienne, pour l’affiner en aval, et en sortir au final une version inattendue et truculente.

Les superbes pages d’ouvertures des chapitres. Délicieux encarts poétiques reprenant le texte initial de Neil Gaiman. (dessin de P. Craig Russell)

Les superbes pages d’ouvertures des chapitres. Délicieux encarts poétiques reprenant le texte initial de Neil Gaiman. (dessin de P. Craig Russell) ©Delcourt

A maintes reprises, les choix d’adaptation opérés par P. Craig Russell se révèlent être les bons. Les cellules de texte s’emploient ainsi à préserver, chaque fois que nécessaire (et jamais plus), le texte original de Gaiman. L’adaptation est fidèle et épurée, mais ose mettre en image les délires de son auteur de la manière la plus linéaire qui soit, avec un rendu toujours savoureux puisque tout est vu à travers les yeux de « Bod », l’enfant pur qui découvre les mondes les plus fous comme l’on découvrirait les plus domestiques !
Les notes d’humour sont préservées avec délice, notamment lorsque le monde des morts s’oppose à celui des vivants, Russell ne manquant jamais de relever le moindre anachronisme pittoresque, réussissant à saisir, grâce à un savant sens du détail, d’audacieuses scènes d’exposition. Ainsi, la présentation de chaque personnage, si elle aurait été pénible autrement, devient ici irrésistible puisque présentée avec tout le savoir-faire d’un maitre de l’art séquentiel, qui n’oublie jamais de pimenter sa narration d’une note d’esprit. Par exemple, il suffit de regarder la tombe d’un personnage avec ses inscriptions pour savoir ce qu’il fut et à quelle époque, et il suffit de l’entendre prononcer son langage d’hier pour saisir son incompréhension sur le monde d’aujourd’hui !

Une tombe, comme une pièce d’identité ! (dessin P. Craig Russell)

Une tombe, comme une pièce d’identité ! (dessin P. Craig Russell) ©Delcourt

A l’arrivée, ce premier tome de l’adaptation homonyme du roman de Neil Gaiman par P. Craig Russell est une belle réussite, tout aussi frais que profond, plein de belles réflexions sur le destin, le sens de l’éducation et la découverte du monde (où l’on retrouve le thème principal de son auteur, à savoir le passage entre notre monde et celui des mondes cachés). Une fable à l’ancienne faite pour apprendre aux plus jeunes à appréhender les difficultés de la vie par le sens de la métaphore. Un conte gothique familial exquis qui ravira les plus grands par sa poésie et fera frissonner les plus jeunes par son imagerie macabre aussi classique qu’originale !
L’amateur de comics plus expérimentaux et artistiquement moins linéaires aimera sans doute un peu moins le résultat. ☆☆☆☆ pour lui.
Le lecteur friand de contes gothiques et d’imagerie surannée à la portée universelle plongera avec ravissement dans cette superbe histoire de fantômes et de créatures de la nuit. ☆☆☆☆☆ pour ce dernier…

Le monde des morts peut prendre plusieurs formes, et même plusieurs formes d’illustrations… (dessin de Scott Hampton)

Le monde des morts peut prendre plusieurs formes, et même plusieurs formes d’illustrations… (dessin de Scott Hampton) ©Delcourt

31 comments

  • Patrick 6  

    Alors que le volume 2 vient de sortir je viens juste de finir le premier ! Ainsi donc même si graphiquement les différents dessinateurs sont irréprochables je reste malgré tout un peu sur ma faim. L’action est un peu décousue et donne plus l impression d une succession de scènettes que d une histoire en tant que telle… Peut être le volume 2 donnera t-il une cohérence au tout mais pour l’instant j’ai surtout l’impression de voir le travail d’un fan boy un peu trop appliqué et respectueux du matériau original… 


    • Bruce lit  

      A force de trop lire, on se rappelle moins de ce genre de détails. Oui, le récit est morcelé mais je me rappelle l’avoir lu comme une série de nouvelles comme celles de Scary Godmother ou Bests of Burden.

  • Mantichore  

    *C’EST* un cycle de nouvelles, plus qu’un roman classique, à l’image du bouquin qu’il transpose strictement dans une atmosphère gothique, les « Livres de la Jungle » de Rudyard Kipling. Ce qui justifie assez bien de confier les finitions des différents « chapitres » à différents dessinateurs.

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