Infos du monde (Zombillénium la bd)

Zombillénium de Arthur De Pins

Un tour de manège animé par CYRILLE M

VF Dupuis

©Dupuis

ZOMBILLENIUM est une série de bandes dessinées grand format (24×32 cm) de quarante-six planches chacune. Elle est publiée par Dupuis depuis 2010 et compte pour le moment cinq tomes parus, le dernier datant de 01 A.C. (Après Covid), c’est-à-dire 2020. Je crois même qu’elle est prépubliée dans Spirou Magazine.

N’ayez pas peur des spoilers

« Cher cahier de torture, je le redis : si je t’écris, c’est uniquement pour faire plaisir à l’autre cinglée et au psy qui me rendront mon téléphone uniquement après t’avoir rempli chaque jour pendant un mois. Mais pour une fois, j’ai un truc à te raconter. Figure-toi que parce que je suis trop grande pour Disneyland et le Parc Astérix (trop gnangnans neuneus), la tarée m’a emmenée à Zombillénium, celui paumé dans le Nord. La journée a été trop bizarre. »

De nos jours (enfin, avant le Covid), dans les Hauts-de-France, plus précisément près la commune de Verchain-Maugré (un millier d’âmes environ) non loin de Douchy-les-Mines (dix mille morts en sursis), se trouve un parc d’attractions d’un genre nouveau. Coincé dans la campagne nuageuse, non loin de l’autoroute vers Valenciennes, son concept tient dans l’attrait de la peur que tout un chacun aime parfois expérimenter. Trains fantômes, maisons hantées, grand huit (rollercoaster), stands de sucreries et parade de fin de journée y apparaissent comme tout lieu divertissant qui se respecte. Mais en lieu et place de personnages joyeux, de princesses pures et charmantes, d’animaux rigolos ou de guerriers aux gros nez, ce sont des zombies, des vampires, des monstres antiques, des loups-garous ou des squelettes qui l’animent. Autre particularité inconnue du public : ce ne sont pas des acteurs grimés ou des effets spéciaux. Ils sont réels. Tous les employés sont donc morts.

« Je te passe le trajet en bagnole qui a duré des plombes, et sans moyen de mettre de la vraie musique, obligée d’entendre (parce que je l’écoute plus depuis longtemps) l’attardée se plaindre non-stop avec Nostalgie en fond sonore. Bref, on arrive et dès qu’on s’arrête sur le parking, des dizaines de corbeaux nous ont entourées. Ils faisaient un de ces bruit, en caquetant et volant autour de la voiture, c’était trop flippant ! A ce moment je me suis dit que c’était hyper fort en fait, vraiment balèzes les gars qui font les FX, et l’autre gueulait à crever tellement elle flippait ! »

Il existe cependant une exception : la jeune sorcière Gretchen est tout à fait humaine et vivante. Selon elle, la sorcellerie n’a rien de génétique, c’est un accident. Née le 29 février 1984, elle serait la fille de Robert Smith, mais pas d’après sa mère, qui explique être tombée enceinte après une nuit passée à écouter à l’envers et en boucle le titre REVOLUTION 9 des Beatles.

Tout à fait adorable et craquante, Gretchen est la véritable héroïne de la série. Dans le premier tome, le lecteur entre dans cet univers par l’intermédiaire de Aurélien Zahner, un homme au bout du rouleau après avoir appris que sa femme le trompait avec son prof de taï-chi. Désespéré au point de vouloir braquer le bistrot du coin avant d’occire l’amant de sa compagne, il se retrouve renversé par la voiture du patron du parc, Francis Von Bloodt, vampire de son état. Afin de ne pas avoir sa mort sur la conscience, il lui donne la vie éternelle et l’embauche de facto au stand de barbe à papa. Mais Aurélien se révèlera, à la surprise générale, être une autre sorte de monstre.

Le quotidien d’une momie
©Dupuis

« Finalement, les corbeaux disparaissent aussi vite qu’ils sont arrivés, et à la place on voit un gars en loup-garou, super bien habillé en costard cravate, qui regarde ma grosse vache de mère comme s’il allait lui arracher la tête sans aucun plaisir. Après un moment interminable d’au moins 3 secondes, il a fait des gestes à des types derrière lui et s’est tiré. Ma mère était toute blanche, trop drôle, j’ai cru qu’elle allait se liquéfier sur place. »

Au-delà de son apparente fantaisie et de son traitement humoristique, il est très rapidement clair que la série parle surtout du monde du travail et par corollaire de l’économie capitaliste. Arthur De Pins a ainsi hiérarchisé ses monstres : les zombies constituent le milieu ouvrier, la force manuelle, celle qui s’occupe des caisses et comptoirs, du secrétariat, du ménage, des animations, aidés par les fantômes et les hommes invisibles. Dans les attractions, ce sont plus souvent les loups-garous et les jeunes recrues qui s’occupent de terroriser les spectateurs, tandis que les décideurs sont majoritairement représentés par des vampires. Comme toute entreprise, Zombillénium doit ramener de l’argent mais également des âmes pour Behemoth, l’actionnaire principal et PDG, qui peut être perçu comme une variation du Diable lui-même, en tout cas, c’est un démon. Aucune surprise donc lorsque nous voyons des syndicats, épaulées par le représentant du personnel Sirius Jefferson, le squelette d’un militant noir des années cinquante, mener des assemblées générales afin d’éviter un plan social.

« C’est après ça que c’est vraiment devenu chelou. On est allées à l’entrée faire la queue, mais dès qu’on a passé les portes du premier château hanté, les figurants avaient l’air étonnés de voir ma daronne. Elle était hyper mal à l’aise et le plus étrange, c’est qu’elle n’avait pas dit un mot depuis le parking. »

Le propos est immédiatement limpide : les vrais monstres ne sont pas ceux que l’on croit. Si les deux premiers volumes peuvent se lire quasiment indépendamment, l’avenir de l’entreprise est radicalement modifié à partir du troisième. Impossible donc de faire l’impasse si vous voulez lire les deux derniers tomes qui forment une suite, le début du cinquième reprenant la fin du quatrième.

Nous comprenons immédiatement le sérieux du sujet rien qu’en regardant les pages de garde : il s’agit d’une vue générale de la campagne du Nord, depuis le point de vue d’un automobiliste qui cherche le parc, celui-ci apparaissant au loin dans la brume, alors qu’au premier plan des panneaux routiers bien familiers, des passages piétons et des publicités de zone d’activités nous narguent. Dans le second tome, un fac-similé du journal La voix du Nord reprend les événements de la bd dans différents articles, le texte adoptant le phrasé et le rythme des journalistes, ancrant encore plus l’histoire dans notre réalité. D’ailleurs, si vous avez la curiosité de vérifier, les noms des villes avoisinantes ainsi que leur situation géographique sont totalement réels. J’ai presque envie d’aller y faire un tour.

Pages de garde et fac-similé du tome 2, « Ressources humaines »
©Dupuis

« A la sortie, sans même faire exprès, JE TE JURE, la psychopathe a disparu. Pouf, on s’est paumées, pourtant y avait pas une foule immense. Là, deux gars déguisés en momie viennent me voir et m’offrent une gaufre au chocolat. Ils étaient super-gentils et ils m’ont accompagné tout le restant de la journée ! Je me suis éclatée, ils ont fait plein de selfies, les gars étaient hyper marrants, on s’est tapé des barres dans la rivière sauvage et le concours de limbo de la Tour Infernale, et je te raconte même pas la fausse cantine à midi ! »

La forme ne préfigure pourtant pas du tout le fond. Arthur De Pins, bien connu pour ses PECHES MIGNONS, a intégralement scénarisé, dessiné et colorisé cette série sur ordinateur avec le logiciel Adobe Illustrator 9.0 ®, à l’exception des trois premières couvertures. La plupart des personnages, malgré leur état monstrueux, possèdent une rondeur enfantine, sans ombres dominantes, semblent ainsi agréables comme des jouets ou des figurines. La narration se rapproche souvent de celle d’un dessin animé, mais De Pins n’hésite pas non plus à faire des pleines planches, des cases horizontales où le décor ne bouge pas tandis que les personnages y évoluent, à insérer des flashbacks, des extraits de journaux télévisés ou étirer un phylactère sur plusieurs cases. Le tout possède un dynamisme typique des bds d’humour, les onomatopées n’étant pas rares, et une diversité de représentations et de découpages qui permet d’éviter toute forme d’ennui. Sans parler des blagues, pour la plupart très réussies, et les références à la pop culture et au rock : même Eddie de Iron Maiden a droit à son quart d’heure de gloire.

Quand ma fille dessinait encore…
©Dupuis

« J’ai rien vu passer et mes momies m’ont ramenée à la voiture. J’avais totalement oublié l’existence de ma daronne, et elle était là, à m’attendre derrière le volant en regardant les pédales. On est retourné à la casa sans un mot, elle a pas fait une seule remarque, nada ! C’était pas une journée bizarre en fait c’était une journée démentielle ! »

La série a donné lieu à une adaptation animée qui eut une sortie cinéma en octobre 2017, mais que je n’ai malheureusement toujours pas vue. Il reprend donc possiblement le contenu des trois premiers tomes, ou raconte une autre histoire. Je sais cependant qu’au-delà de la BO du jour de l’article, on y trouve un tube de Mat Bastard, le leader du groupe Skip The Use, STAND AS ONE, que vous avez sûrement déjà entendu.

Au départ un peu déstabilisante entre sa noirceur et son ton enjoué, la bande dessinée trouve rapidement un équilibre, s’appuyant sur le charisme de ses personnages qui n’ont pas besoin de longues expositions pour exister et se faire aimer. Plus qu’un divertissement efficace, ZOMBILLENIUM reflète également les réflexions de son auteur avec une métaphore évidente : le travail, c’est l’enfer.


La BO du jour : obligatoirement, le clip de Skip The Use qui servit de promotion au film animé et qui constitue une excellente introduction

24 comments

  • Tornado  

    Merci pour cette découverte. J’étais passé complètement à côté. Typiquement le genre de sujet qui met mes sens en éveil.
    L’allure générale m’a rappelé la série GOTHAM ACADEMY que j’avais adorée (avant qu’elle ne soit abandonnée lâchement par DC).

    Alors ça ! Dès les premières lignes de l’articles, les toutes premières, j’ai songé au clip de Skip the Use ! J’adore ce clip !
    Du coup j’hésite entre chercher le tome 1 en médiathèque pour me faire une idée ou bien essayer de me trouver l’adaptation animée…

    • Jyrille  

      Merci Tornado. Je ne connais pas du tout GOTHAM ACADEMY, je vais jeter un oeil. Je ne suis pas très fan de Skip The Use pour ce que j’en ai entendu mais c’est efficace et bien fait, parfait pour une soirée. Et il faut désormais que je trouve le dessin animé, j’ai très envie de le voir.

  • Eddy Vanleffe  

    je suis mitigé! comme d’habitude vous allez dire…

    d’un côté je suis attiré par le propos et le fait d’avoir encore une fois collé ma région dans un contexte à al fois dépressif mais ironique. ça m’a l’air très judicieux et amusant.
    d’un autre, je ne suis pas du tout client des graphismes totalement faits sur ordinateur sans contours et ressemblant à des dessin animés.
    où est l’encre de chien, bordel?!!! 🙂
    donc faut voir!
    je vais tenter de voir en bibli et on verra après

    • Jyrille  

      Merci Eddy, content que tu tentes au moins de jeter un oeil ! Pour ta région, je dois avouer que je ne suis pas certain que quelques clichés traînent dans la bd, mais justement, tu pourras peut-être nous éclairer sur ce sujet !

  • Surfer  

    Je dois venir d’une autre planète car je n’avais jamais entendu parler ni de la BD ni de l’adaptation en animé ni du clip et ni de la BO 😧😧😧

    Comme Eddy je ne suis pas fan de dessins fait à l’ordinateur pour la BD.
    Cela me dérange moins dans l’animation.
    Du coup je préfère visionner le dessin animé.
    Surtout que le clip est une belle mise en bouche.

    La BO: comme indiqué je ne connais ni le groupe ni la chanson…qui a dû être un tube en puissance !
    Je découvre en m’y intéressant que le groupe est français. 😧

    • Jyrille  

      Merci Surfer ! Et oui, Skip The Use est français. Ils ont eu un beau succès à l’époque. Mon fils les a vus en festival l’été dernier. Tu nous diras pour le dessin animé ?

  • Bruce lit  

    Je suis un grand fan des PECHES MIGNONS que Présence m’avait fait découvrir.
    De ZOMBILLENIUM je n’ai lu que le Tome 2 qui était très divertissant. Ton article imaginatif et fluide comme à l’accoutumée va me faire remonter tout ça dans ma PAL.
    J’aime bien Matt BAstard. STU a moins duré que SHaka Ponk non ?

    • Jyrille  

      Merci chef ! Comme je le dis au-dessus, Skup The Use semble encore exister. D’après wiki, ils se sont séparés puis reformés…

      Note bien que ma petite histoire ici présente en italique entre crochets est directement inspirée du tome 2 de Zombillénium.

    • Jyrille  

      Ah et très bonne présentation sur Facebook chef !

  • Présence  

    Super : un article que j’attendais avec impatience. Merci pour le lien.

    Je retiens que le thème principal est celui du monde du travail, ce qui a achevé de me convaincre de mettre la série sur ma liste de lecture.

    La forme ne préfigure pourtant pas du tout le fond. […] qui permet d’éviter toute forme d’ennui. – Un § extraordinaire qui exprime clairement ce que ces dessins me font ressentir, avec ce paradoxe du décalage entre l’apparence mignonne et la noirceur adulte du propos. Je m’étonne que Tornado n’ait pas réagi sur cette contradiction formelle.

    • Jyrille  

      Merci Présence ! J’espère avoir été à la hauteur de tes attentes. Je te rejoins, tout comme PECHES MIGNONS, la forme semble inoffensive mais le fond, malgré beaucoup d’humour, reste plutôt sombre, il y a des morts (logique), des personnages qui évoluent drastiquement, on est loin de la bd pour enfant mais bien pour les adultes et adolescents.

  • Fletcher Arrowsmith  

    Bonjour Cyrille,

    de Zombillenium je ne connais que l’animé, très sympa et assez fidèle à la description des bd que tu en fais.

    De la BD, je l’ai de nombreuses fois vue, tenue dans les mains, attirée par des couvertures accrocheuses mais chaque fois reposée dès ouverte ne pouvant pas passer le cap des dessins.

    C’est fort dommage car je n’avais pas soupçonné une telle richesse dans une bande dessinée qui me semblait quasi exclusivement destinée vers un public bien jeune (ado prépubère). Comme les collègues qui m’ont précédé, je vais surement lui donner une nouvelle chance.

    J’ai apprécié la construction de ton article. Cela me donne des idées pour des reviews de bd qui me chatouillent les doigts.

    la BO : je me souviens bien que l’album à tourner dans mon smarphone mais cela fait un moment que je l’avais pas écouté. J’aime toujours autant le punch de ce single mais je retiens surtout l’intro sous influence reggae.

    • Jyrille  

      Merci Fletcher ! Je me rends compte que beaucoup d’amateurs de bds sobt refroidis par ces dessins informatiques. Je comprends tout à fait, par moment, cela me dérange un peu, mais les histoires et les personnages emportent tout. Je ne pense pas qu’un autre traitement graphique donnerait la même sensation : ces dessins fournissent une clarté à notre monde tout en semblant réalistes, les monstres paraissent ainsi naturels et non pas effrayants, ce qui appuie le principe de la série.

      Maintenant que j’ai Spotify, je vais tâcher d’écouter leurs disques, pour me faire une idée.

  • Jyrille  

    Hello toutes et tous, désolé de ne pas avoir pu réagir aujourd’hui mais je commence une nouvelle mission, vraiment pas eu le temps… Et maintenant je vous réponds individuellement ! 😉

  • Jyrille  

    Sinon je remarque aussi que personne n’a réagi à mon titre d’article ni au dessin de Zoé…

  • Surfer  

    Désolé Jyrille … je n’avais pas percuté que le dessin de la sorcière était l’œuvre de ta fille.
    Sympa 👍.
    Elle, au moins, ne se sert pas du logiciel Adobe Illustrator 9.0 ®, pour dessiner 😉

    • Jyrille  

      Ah ah pas de souci au contraire ce serait un compliment ! Oui il a été fait au crayon de papier puis encré au Pentel : https://www.hisour.com/fr/fudepen-18513/

      C’est une case du premier album.

  • Kaori  

    Très drôle et original, cet article !

    Je suis fan du film d’animation, qui est d’après mes recherches (et ton article semble le confirmer) une histoire indépendante de la BD. J’étais déjà (et je suis toujours) fan du clip de Skip The Use. Et j’ai bien aimé aussi la période solo de Mat Bastard. Le thème et l’univers sont les mêmes (dénonciation du monde du travail). J’ai l’impression que si le clip de STU a servi de promo au film, le film quant à lui devait servir de pub à la BD.

    J’aime l’humour qui se dégage des pages que tu as scannées, j’essaierai de jeter un œil plus précisément, mais clairement, c’est une BD qui m’a toujours fait envie après avoir vu le film… et Gretchen est adorable !

    Pour Infos du monde, ça m’a fait penser au magazine DETECTIVE qui racontait toujours des histoires atroces et abracadabrantes… Je crois avoir déjà vu sa Une, mais je pensais que c’était du « sérieux » pour les gens qui l’écrivaient ^^ Un peu comme ces gens qui croient que la Terre est plate ou que les Extra-terrestres sont parmi nous…

    Joli dessin de Zoé 🙂

    • Jyrille  

      Merci beaucoup Kaori ! Oui, Infos du monde avaient la même maquette que Detective à peu près. Un de nos fiefs lorsque j’étais étudiant (un bar toujours bondé) avait affiché toutes les unes du faux journal sur ses murs, c’était bien marrant.

      Tu nous diras si tu lis les bds, moi je vais tâcher de voir le DA. Quant au dessin de Zoé, d’époque, elle devait avoir sept ou huit ans, je ne suis vraiment plus sûr.

  • JB  

    Merci pour cet article, je découvre ZOMBILLENIUM. C’est drôle, j’ai bien compris le principe mais ne puis m’empêcher de penser que le principe de la série collerait assez bien à des comics strips du style FAMILLE ADAMS. Le travail de recherche et l’amour apporté par l’auteur à sa création font envie !

    • Jyrille  

      Merci JB ! Je ne connais pas les strips de la FAMILLE ADDAMS mais ici on est vraiment dans des histoires de longue haleine. Il me tarde déjà d’avoir le tome 6 pour connaître la suite des événements…

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