L’acier, la chair et le sang – 2° partie (Conan, le film)

Conan le barbare – le film par John Milius

Un article de  : TORNADO

1ère publication le 16/09/16 – MAJ le 26/01/20

A genoux, femme !

A genoux, femme !

Cet article portera sur le film Conan le Barbare, réalisé en 1982 par John Milius. Il fait suite à ce premier article, qui traitait quant à lui de la genèse du film et de ses influences issues de la littérature (les romans de Robert E. Howard, le créateur du personnage), des peintures de Frank Frazetta et des comics des années 70 écrits par le scénariste Roy Thomas et dessinés par John Buscema.
Un autre article s’intéresse par ailleurs aux suites plus ou moins officielles du film de Milius et au reboot réalisé en 2009.

Aujourd’hui, nous nous intéresserons exclusivement au film, à sa toile de fond, à ses scènes cultes et à ses apports fédérateurs à l’histoire du cinéma…

Bon. Commençons par le dire : Cette première adaptation du personnage créé dans les années 30 par l’écrivain Robert E. Howard divise les fans.
Certains hurlent au chef d’œuvre depuis des lustres. Les autres détestent cordialement le film. La plupart du temps, ceux qui ne l’aiment pas avancent deux arguments immuables :
1) C’est pas comme dans les romans. C’est pas une adaptation fidèle.
2) Y a pas assez de magie et de monstres. Y a pas assez d’effets spéciaux.
Les rangs de ces détracteurs sont en grande partie composés par les puristes, les gardiens du temple de Robert Howard. Ces derniers, qui veulent « du Howard et rien que du Howard » (artiste maudit aussi intouchable que Brian Jones), sont les mêmes qui vous mettent une hache sous la gorge si vous leur parlez des romans qui furent rédigés par Lin Carter et Lyon Sprague de Camp après la mort de l’écrivain en 1936, quand bien même ils furent développés à partir des textes inachevés d’Howard. On ne rigole pas avec les puristes !

Ainsi, ce premier film de 1982 commence mal : Il ne représente pas une adaptation fidèle des romans de Howard et de la biographie officielle du personnage (lire pour cela le Parcours Probable de Conan le Barbare, rédigé d’après les lettres que l’écrivain échangea avec deux de ses fans peu avant sa mort) (1). Le film de John Milius est une adaptation libre, une relecture qui imagine un destin différent et qui se contente de s’inspirer globalement de l’Age Hyborien, c’est-à-dire de la mythologie imaginée par Robert Howard.

Et pourtant. Comme on avait pu le voir dans l’article précédent, Milius a réussi à préserver l’esprit des écrits d’Howard au-delà de la lettre. Et si on ne retrouve pas dans son film la biographie officielle du personnage, on peut en revanche y redécouvrir son atmosphère unique, son mélange fascinant de ténèbres malsaines, propres à cet âge abstrait où l’homme sort de la préhistoire, et son héroïsme barbare, bien plus viscéral que celui de l’Heroic Fantasy manichéenne et enfantine tel qu’il sera trop souvent popularisé par la suite. Une atmosphère poisseuse, glauque et pourtant envoûtante, baignée dans la chair et le sang !

Conan et son papa. Le calme avant la tempête

Ceux qui, comme moi, découvrirent le film quand ils étaient enfants, avant d’avoir lu une seule ligne des romans originels, ne peuvent oublier le traumatisme (dans le bon sens du terme) que représenta la découverte d’un tel spectacle en ce début des années 80.
Comme ce fut le cas avec Star Wars et comme ce sera également le cas bien plus tard avec Le Seigneur des Anneaux, Conan le Barbare version 1982 s’imposait avant tout comme une révélation, quelque chose d’inédit, du jamais vu sur un écran. Mais, comme stipulé plus haut, ce dernier film avait quelque chose que les autres n’avaient pas : Il était barbare (et pas seulement pour la scène de l’orgie avec toutes ses décapitations !) ! Et les scènes cultes s’enchainaient de manière à persister dans les esprits…

Tout commençait évidemment avec la scène du village, alors que Conan est un enfant et qu’il assiste au massacre de son peuple, avant de partir avec ses assaillants, qui le réduisent très vite à l’esclavage. La scène est incroyable. Lyrique, soutenue pas l’exceptionnelle bande-son de Basil Poledouris (qui allait marquer au fer rouge les musiques de ce type de film), quasiment muette, elle se développe plus comme un opéra chorégraphié que comme une scène de film à proprement parler.
D’ailleurs, quand on y pense, tout le long métrage ressemble à un opéra. Composé en plusieurs tableaux, il avance au rythme des étapes qui jalonnent la vie du héros, tour à tour enfant, esclave, gladiateur, voleur, puis conquérant.
Cette introduction magistrale, baroque et tragique, se conclue par la mise à mort de la mère de Conan. Là aussi, la mise en scène opératique est hallucinante : Une poignée de champs/contre-champs suffisent à créer une tension incroyable, tandis que le spectateur assiste médusé à la cruelle sentence de Thulsa Doom, la Némésis du héros, le tout rendu intense par une alliance entre les images et la musique qui se substitue complètement à la moindre parole.
Des mises en scènes comme celle-ci ne sont pas légions. Elles naissent de l’inspiration simultanée et fusionnelle d’un cinéaste et d’un compositeur, dont l’alchimie compense en tout point le script laconique d’Oliver Stone (oscarisé pour Midnight Express !) et de John Milius lui-même, qui venait quant à lui d’être nominé aux oscars pour le scénario du film Apocalypse Now

Maman ! Où es-tu ?

Et de l’inspiration, il en fallait. Car le producteur du film était Dino DeLaurentiis, célèbre nabab italien aux choix artistiques kitsch et lourdingues (Flash Gordon, par exemple !). Ce dernier rejette les trois ou quatre premiers scripts rédigés par Oliver Stone, l’encourageant à chaque fois à limiter les scènes les plus spectaculaires. On oublie ainsi les armées innombrables de Thulsa Doom, les grandes scènes de batailles et de destruction, les monstres en tout genre, ainsi que la plupart des majestueux décors imaginés par Ron Cobb (créateur visuel d’Alien le Huitième Passager, entre autres).
Résultat, Milius doit se contenter de dix-neuf millions de dollars, d’une poignée de décors chiches, d’un serpent géant mécanique et de ce fameux script laconique. Mais le talent restant le talent, les alliances légendaires d’artistes hors du commun demeurant toujours miraculeuses (l’idée de choisir Arnold Schwarzenegger pour le rôle titre fut émise par le producteur de Phantom Of The Paradise et celle de s’inspirer des peintures de Frazetta par un certain… George Lucas !), Conan le Barbare tirera quoiqu’il en soit de sa mise en scène, de sa musique et de son scénario, tout le lyrisme et la sauvagerie nécessaires afin de donner corps à la substantifique moelle des romans de Robert Howard…

De toute manière, John Milius ne court pas après la magie. Il conçoit l’Heroic Fantasy comme une fresque guerrière avant tout, plus « Heroic » que « Fantasy » ! Il y a bien une dimension fantastique dans son film, mais elle demeure la plupart du temps sous-jacente. Et le spectateur doit deviner tout seul par exemple, à travers quelques bribes de dialogues, que Thulsa Doom est probablement le dernier représentant de la race des Atlantes, un être supérieur, capable de se transformer et de vivre plus de mille ans…
Les séquences ouvertement fantastiques se comptent ainsi sur les doigts de la main. Il y a celle de la sorcière (complètement incompréhensible !), celle du serpent géant, celle de la transformation de Thulsa Doom, celle où des esprits tentent d’enlever le corps agonisant du héros et, enfin, l’apparition assez kitsch de Valeria revenue d’entre les morts…

Kitsch

Ce qui intéresse Milius, c’est l’héroïsme. Et en particulier l’héroïsme guerrier. Conservateur sans complexes, collectionneur d’armes et officier militaire frustré (il rêvait de finir général dans l’armée !), le réalisateur est connu pour être fort en gueule et pour ne pas faire dans la dentelle et encore moins dans le social… Il est d’ailleurs amusant de noter que le script de Conan le Barbare peut-être lu (merci Mantichore !) comme un manifeste anti-hippies, Conan désirant avant tout réduire à néant cette secte prônant des valeurs très 70’s ! Bon, on ne lui en voudra pas outre-mesure car, en fait de secte hippie, ils sont quand même adeptes de cannibalisme et de sacrifices humains ! En d’autres termes, Milius faisait table rase, à l’aube d’une nouvelle décennie, des idéologies moisies et obsolètes de la précédente…
En tout cas, le réalisateur embrasse son sujet à bras-le-corps et se comporte sur le tournage comme un chef de guerre sur un champ de bataille, se réjouissant dès que ses acteurs se blessent dans un souci constant de réalisme !

Fan des films d’Akira Kurosawa, Milius désire conter une fresque « pré-historique » construite sur la tragédie de son héros. Il veut ainsi donner à son film un aspect réaliste et vire d’entrée de jeu son premier chef opérateur dont il ne trouve pas le travail adapté à sa propre vision (raison pour laquelle la première scène sur la montagne est si différente, visuellement, du reste du métrage). C’est dans cette logique que le réalisateur se penche sur la destinée tragique du personnage, en essayant de limiter au maximum les éléments surnaturels issus des romans originels.
Tout doit être réaliste, sinon naturaliste. Les personnages doivent être crédibles, animés par de profondes motivations, et un désir de survivre donnant corps à leurs aventures et à leur sauvagerie.

La seconde scène culte de notre film est celle de la « roue de la douleur ». Ici encore, la narration se veut opératique, la musique transcende le sens du récit et les personnages demeurent muets. Seule la voix-off du narrateur indique, de temps en temps, quelques précisions au spectateur. S’ensuit l’une des plus formidables ellipses de l’histoire du cinéma lorsque le petit Conan, baissant la tête afin de se cambrer sur ses efforts, finit par la relever à l’âge adulte pour nous montrer le visage d’Arnold Schwarzenegger, qui apparait pour la première fois au bout de quinze minutes de métrage !
Réduit à l’esclavage, notre héros a donc fait tourner la roue d’un moulin pendant des années, tirant sa force prodigieuse de son effort quotidien. Le spectateur sait ainsi, par le seul pouvoir de la mise en scène, tout ce qu’il doit savoir… Une scène magnifique, simple, efficace et poétique.

L’art de l’ellipse !

On pourrait évidemment passer des heures à décortiquer toutes les scènes cultes du film de John Milius, toutes ses géniales trouvailles de mise en scène et autres morceaux de bravoure. Mais ce qui est important, avant tout, c’est de noter le caractère fédérateur de la vision du réalisateur. Car après Conan le Barbare, plus rien ne sera comme avant !
Evidemment, comme dit plus haut, le spectacle que nous offrait le film relevait du jamais vu au cinéma. Et le traumatisme vécu par les spectateurs allait faire grand bruit et même créer un véritable ras-de-marrée, hélas pour le pire !
Depuis l’Italie, patrie du producteur Dino DeLaurentiis, les sous-Conan tombèrent comme s’il en pleuvait ! De productions fauchées en nanars inénarrables, nous assistions alors, médusés, à la diffusion de plusieurs dizaines de produits honteux, dont on se souvient encore (en vrac, Dar l’Invincible, Conquest, Deathtalker, Sangraal, Thor le Guerrier, Ator l’Invincible et, enfin, l’hallucinant The Barbarians avec ses deux jumeaux bodybuildés !).

Mais c’est ailleurs qu’il faut regarder. Car quelques jeunes cinéastes, dans le giron de Milius, allaient reprendre le flambeau. C’est ainsi que John McTierman, Paul Verhoven, Mel Gibson ou encore Peter Jackson allaient tour à tour rendre hommage à leur ainé et assimiler sa mise en scène. Nul doute, avec le recul, que sans Conan le Barbare version 1982, il n’y aurait jamais eu La Chair et le Sang (1985), Braveheart (1995), Le Treizième Guerrier (1999), et bien évidemment Le seigneur des Anneaux (2001-2003)…

Étrangement, cette conceptualisation de la mise en scène physique, baroque, lyrique et barbare, nait dans l’esprit de John Milius de son amour pour les armes ! Passionné par la chose, connu comme l’un des plus grands collectionneurs d’armes anciennes au monde, le réalisateur va nourrir son script de cette passion en lui apportant diverses résonances symboliques et philosophiques…

Conan trouve son épée dans la crypte d’un vieux roi des temps anciens…

On en vient donc à la dernière grande vertu de notre film : Ses multiples niveaux de lecture et l’intensité de ses symboles.
Le générique (derrière une citation de Nietzsche) avait commencé dans une forge de Cimmérie (le pays natal de Conan), alors que le père de notre héros façonnait son épée, avant d’enseigner à son fils les vertus de l’acier, avec lequel l’homme civilisé faisait corps puisque c’est cet acier qui l’avait sorti de son état primitif. Effectivement, l’homme ayant évolué en créant des outils, il devenait civilisé au contact de la matière et, dans cette époque au sortir de la préhistoire, l’acier symbolisait plus que toute autre matière cette évolution significative.

Cette superbe idée allait former un liant dans l’esprit du réalisateur entre ses propres obsessions et les écrits de Robert Howard. Car, si Milius cherchait à trouver un sens à son amour pour les armes, l’écrivain avait quant à lui développé une formidable parabole sur l’homme et la civilisation (certes pessimiste puisque, pour Howard, toute civilisation était éphémère à cause de la nature animale et imparfaite de l’homme).
Si ça ce n’est pas de l’adaptation, je ne m’y connais pas. Et c’est quand même mille fois plus profond et intéressant qu’une adaptation littérale reprenant platement la biographie du personnage comme ce sera le cas bien des années plus tard avec le reboot pathétique réalisé en 2009 !

Conan ne fait ainsi qu’un avec son épée, source d’énergie presque séminale. Tous deux symbolisent cette évolution où la matière et l’esprit se sont liés au service d’une évolution dévouée à la survie. Partant de là, lorsque Thulsa Doom tue ses parents et qu’il vole l’épée de son père, le privant ainsi de son héritage, Conan devient un être amputé et incomplet, privé de parole et d’émotions. Il restera soumis et muet jusqu’à ce qu’il devienne gladiateur. Mais là encore, il n’est pas épanoui. Il ne possède pas encore SON épée et on ne le voit jamais, dans une symbolique lourde de sens, deux fois avec la même arme…

Montre-moi ton arme et je te dirai qui tu es !

Il faut attendre qu’il soit libéré et qu’il trouve sa propre épée pour devenir enfin lui-même et ainsi commencer à accomplir son destin.
C’est la séquence de « la Crypte » (reprise d’une nouvelle de Lyon Sprague de Camp, très bonne d’ailleurs, en dépit de ce que pensent les puristes !), dans laquelle Conan se réfugie afin d’échapper aux loups. Encore une scène magnifique, qui compense son manque de magie par une mise en scène toute en finesse. Effectivement, dans la nouvelle originelle, le vieux roi mort revenait à la vie et tentait de reprendre son épée à Conan. Une fois de plus, Milius préfère opter pour une adaptation réaliste et trouve une idée superbe : Privé de son épée sur laquelle il était appuyé, le vieux roi tombe en poussière et perd sa couronne. C’est désormais Conan, qui peut enfin briser ses chaines et affronter les loups, qui hérite de la valeur de l’arme des rois !
Encore une scène muette et riche de sens. Encore une inspiration magistrale.

Dès lors, notre héros est un homme entier et peut affirmer son individualité. Il va pouvoir éprouver des émotions (il avait été incapable d’en ressentir, ou en tout cas d’en exprimer lors du massacre de ses parents), se lier d’amitié et trouver l’amour.
Plus tard, la symbolique de l’épée va se substituer de manière surprenante à la métaphore christique, apportant un niveau de lecture supplémentaire au récit. Lorsque Conan est crucifié sur « l’Arbre du malheur », il est de nouveau privé de son épée. Ainsi, ressuscité tel le messie par l’amour de Valeria, il va immédiatement se précipiter sur son arme pour renouer le lien, dans une autre séquence muette longuement filmée en plan rapproché. Le postulat est clair : Point de message pacifique (en d’autres termes, pas question de tendre l’autre joue !), et point de sens à la vie sans arme !
Plus tard encore, lorsque Conan affronte Rexor, l’un des assassins de son peuple, il brise en deux l’épée de ce dernier. Ce sera un acte doublement symbolique puisque, soudain, il reconnaîtra l’épée volée jadis à son père ! Une vengeance doublée d’un acte œdipien ! Et comme de bien entendu, il choisira d’affronter Thulsa Doom en personne armé de ses deux épées, achevant sa Némésis avec l’épée brisée, accomplissant sa vengeance au nom de son père.

Cet article m’aura permis d’exprimer pleinement mon admiration pour le film de John Milius et d’expliquer en quoi les critiques adressées à ce film m’agacent le plus souvent. Evidemment, loin de moi l’idée de contester que l’on aime ou pas une telle adaptation. Chacun est encore en droit de décider de ses goûts.
Mais en tout cas, cela aura été un bon moyen de justifier le fait que les reproches qui sont le plus souvent adressés au film (le manque de fidélité aux romans et le manque de manifestations magiques) sont infondés et stériles.

Conan le barbare par John Milius est un chef d’œuvre du genre. Non pas parce qu’il est le premier de son genre, ni même parce qu’il demeure indépassable (certaines scènes ont incontestablement vieilli, ce qui est tout à fait naturel), ni même encore parce qu’il est le plus spectaculaire (ce qu’il n’est pas, on l’a bien compris !). C’est un chef d’œuvre car, dans l’histoire du cinéma en général et dans celle des adaptations en particulier, il n’en est pas beaucoup qui surent injecter au récit tant de profondeur symbolique et philosophique. Et il n’en est pas beaucoup qui fédérèrent autant de scènes à la mise en scène magistrale dont le fond et la forme allaient transcender le contenu du script et le manque de moyens.

Brisées ou non, voici une histoire d’épées !

Conan le Barbare est ainsi l’un des seuls représentants de son genre à être parvenu à donner corps à ses modèles de papier, au point de générer, grâce à sa profonde dimension allégorique, ce à quoi se destinent les récits de type Heroic Fantasy : Une illustration du Mythe.
Ce faisant, le film de Milius substitue le Mythe de l’épée comme constituant séminal de l’homme civilisé à celui de la croix dans la religion chrétienne ! Une autre vision, parfaitement complémentaire de ce qu’est l’homme en vérité…

Créateur absolu du genre Heroic Fantasy dans sa forme moderne, Robert Howard avait d’emblée compris que ses récits devaient s’articuler sur une structure mythologique. On peut penser ce que l’on veut de John Milius et s’offusquer de ses idées politiques et de son idéologie, il a tout de même su, avec une rare intelligence et un talent impressionnant (2), réinterpréter ce terreau et ses résonnances, à travers lesquelles s’expriment les sources de nos civilisations, leurs croyances et leurs questionnements philosophiques. Et quoi de plus naturel, pour un héros barbare, que de développer une philosophie basée sur les armes ! (3)

Le film de John Milius touche ainsi au Mythe dans sa forme pure. Il en développe l’illustration et s’élève bien au dessus du lot en la matière.
Il est donc, en fin de compte, important de le comparer une dernière fois avec tous les autres films du genre et notamment avec ses suites et autres reboot (CF cet article), qui tomberont dans le vide et le grotesque tout en s’inspirant au moins autant des récits originels de Robert Howard.

Plus que jamais, je me dis que le principe même d’une adaptation n’est certainement pas la littéralité, mais bel et bien la « trahison » et la relecture. Alors, n’en déplaisent aux puristes et autres gardiens du temple de l’écrivain au destin tragique, cette adaptation par John Milius était le plus beau cadeau qui pouvait lui être adressé et, à mon avis, les deux auteurs se seraient beaucoup appréciés s’ils avaient eu l’occasion de se rencontrer. Depuis le sommet de sa montagne imprenable, je n’en ai aucun doute : Crom est d’accord avec moi !

Conan sur son trône ? Comme le dit bien le narrateur à la fin du film : Ceci est une autre histoire !

(1) : Le Parcours Probable de Conan le Barbare est considéré comme la biographie officielle du héros. Cette biographie au départ officieuse fut rédigée par un fan de l’écrivain. Le fan en question osa envoyer sa version à Howard (quelques temps avant sa mort). Ce dernier en fut touché et répondit avec une autre lettre exhaustive, corrigeant les quelques rares erreurs commises par son admirateur. Grace au concours d’un autre fan, cette chronologie fut publiée en 1938 dans un fanzine intitulé The Hyborian Age. Voici un lien en VO.
A partir de 2005, l’éditeur Dark Horse Comics entame une série très ambitieuse qui tentera de reprendre à la lettre cette fameuse chronologie.
A noter que cette lettre est publiée dans le troisième et dernier tome des éditions Bragelonne qui reprennent les écrits originels de Robert E Howard (recueil intitulé Les Clous Rouges), et qu’elle est accompagnée de la carte de l’Âge Hyborien réalisée par l’écrivain lui-même.
(2) : John Milius fut quand même l’un des grands scénaristes hollywoodiens des années 70, avec à son palmarès des chefs d’œuvre comme Jeremiah Johnson, Juge et Hors-la-loi et Apocalypse Now, sans oublier la série des Dirty Harry et sa participation à deux films de Steven Spielberg : 1941 et Les Dents de la Mer !
Il est enfin le créateur et l’auteur de la série Rome. Autre œuvre fédératrice, cette fois pour le petit écran.
(3) : Avec un sens de l’humour certain, Milius se décrit lui-même comme un « anarchiste zen » ! Soit un homme moins belliqueux que ses passions, sans doute exutoires et cathartiques, ne laissent à  penser.

20 comments

  • JP Nguyen  

    Bravo Tornado : tu sais parler du barbare sans jamais être barbant. Ton article est très éclairant sur certains points comme celui de la symbolique de l’épée, à laquelle je n’avais pas prêté grande attention…
    Les quelques images de Schwarzie en roi m’ont toujours laissé songeur de ce qu’aurait pu être un King Conan par Milius… Ce projet est malheureument enterré, non ?

  • Bruce lit  

    « Une épée à la main, j’ai peur de rien » 4/4
    Addict à Conan le Tornado ? Et pas qu’un peu ! Celui-ci n’avait pas tout dit sur le film de John Milius qui révela le bel Arnold. Une hérésie pour les puristes, film anti-hippies pour d’autres, Conan le Barbare aura marqué au fer rouge de son épée sauvage notre contributeur ès Bruce Lit. Voici pourquoi.

    La BO du jour : malgré ses muscles, notre Barbare est un enfant dont la mère a été décapitée devant lui…D’ici à ce qu’il ait le blues….https://www.youtube.com/watch?v=ZXg9UFUXFXU

  • Présence  

    Première réaction : Oh non ! Encore un article sur le film de John Milius… Après lecture : Oh oui ! j’en veux encore des articles comme ça qui me donne l’impression d’être aux côtés du réalisateur en train de faire les choix artistiques qui s’imposent en respectant le budget, en train de lier la thématique de l’autonomie, avec le symbole de l’épée.

    Je reste sous le charme de l’adresse avec laquelle Tornado fait apparaître en quoi ce film n’a rien d’une adaptation superficielle, et en quoi les suiveurs n’en ont retenu que la surface. J’ai pris un énorme plaisir à découvrir comment la personnalité de John Milius (et sa passion pour les armes) a nourri son adaptation.

    Pour le plaisir de poursuivre la discussion sur les adaptations : fallait-il que le film se réclame d’être une adaptation des écrits de Robert E. Howard ? D’un côté, peut-être pas puisque finalement il semble insuffler une thématique différente de celle l’auteur original. De l’autre, pourquoi pas, puisqu’il lui rend hommage, qu’il se montre à la hauteur, qu’il contribue à le faire connaître, et qu’il reconnaît la matière première fournie par ces romans, qui constitue le socle de son film.

  • Bruce lit  

    « Tout commençait évidemment avec la scène du village, alors que Conan est un enfant et qu’il assiste au massacre de son peuple, avant de partir avec ses assaillants, qui le réduisent très vite à l’esclavage ». C’est bien évidement cette scène dont je me rappelle, le regard si triste de Earl Jones, presque de compassion avant la violence de son acte. Une scène muette magique. D’ailleurs mes scènes préférées le sont muettes : la roue et la crucifixion.
    Je suis parfaitement d’accord avec l’ambiance glauque inédite pour l’époque (surtout lorsque l’on connait la suite !). Je n’ai pas vu Conan en salle mais à cette époque où, en faisant la queue, on pouvait admirer des photos du film plastifiées,, j’étais fasciné par ce mec qui mordait un vautour ! Sans rien connaitre du contexte, on avait l’impression qu’il allait le bouffer ! J’étais fasciné par cette image, aussi certainement qu’hypnotisé par le vilain.
    Indirectement ton article m’a donné envie de voir pour la première La chair et le sang de Verhoeven qui est un chef d’oeuvre absolu ! Merci donc !

  • Tornado  

    @JP : Oui, après des années de développement, Milius a abandonné son projet, puisqu’aucun producteur ne voulait de sa version. C’est un peu dans l’ère du temps : Les films à gros budget aujourd’hui, sont devenus des films de producteurs. Il n’y a quasiment plus de films spectaculaires qui soient des films de réalisateurs, et encore moins des films d’auteur… :(

    @Présence : Oui, je suis d’accord, le juste milieu entre l’hommage et la relecture me parait parfait !

    @Bruce : Je ne l’ai pas vu au cinéma non plus car je crois qu’il était interdit pour les moins de 12 ans, ou un truc comme ça. Mais je l’ai vu avec mon grand frère un an après, lorsqu’il est sorti dans les vidéos-clubs. On l’avait regardé un samedi soir alors que nos parents étaient sortis et c’était magique !

    • Bruce lit  

      Et bien, tu m’as convaincu du contraire cher Tornado en visionnant les deux reboots de Star Trek qui sont vraiment excellent et approuvés par ma femme qui est pire que moi question science fiction !
      Dis, tu nous fera un article sur Frazetta ? J’ai vraiment envie d’en savoir plus….
      Conan anti hippies ? Dammned et Carpenter, Mad Max et cie anti punk ?

  • fredspawn  

    Très bon article! Bravo pour toutes ces réferences! ☺

  • Lone Sloane  

    Ta nouvelle chronique sur Conan m’incite à découvrir d’autres films de ce réalisateur.
    Je n’ai vu que L’aube rouge, où l’on retrouve une partie du gang du Brat pack dont feu Patrick Swayze, qui est fun et très réac… j’aimerai notamment découvrir Graffiti Party et L’adieu au roi avec Nick Nolte.
    En parlant de Nolte, c’est marrant mais ton scan avec Conan et son papa, et surement l’évocation de Dallas l’aure jour, m’ont ramené dans la tronche la terrible prestation de l’acteur William Smith dans cette serie télé que j’ai vu gamin:
    http://www.cultfilmfreaks.com/2012/10/fifteen-tv-villains-worth-mentioning.html

  • Jyrille  

    Encore un article lyrique et passionné, Tornado ! Encore une fois, j’apprends une tonne de choses, et ton interprétation de la symbolique de l’épée est très intéressante, tous comme les anecdotes de tournage. Il faut vraiment que je revoie ce film que j’ai quasiment totalement oublié.

    Pour les films de réalisateurs, j’en ai vu quelques-uns récemment : Jack Reacher, Oblivion (deux films avec Tom Cruise) qui ne versent pas dans le film hollywoodien ou disneyen, Ex-machina, Wyatt Earp (bon il date celui-là…). Ca existe encore.

  • Matt  

    Voilà.
    J’ai tout lu.
    Alors ce n’est pas nouveau mais tu sais que je ne suis pas complètement d’accord avec toi sur ta définition d’une bonne adaptation. Mais là je suis d’accord avec toi…parce que tu te contredis presque.
    Euh…je m’explique.
    Tu parles de l’importance de la relecture, même de la « trahison » mais tu mentionnes bien que le personnage de Conan est fidèle dans son comportement au personne de Howard (Milius n’en a pas fait un joyeux drille par exemple) et que l’ambiance et l’atmosphère de l’univers aussi. Et là je suis d’accord pour dire que c’est le plus important et qu’on se fout pas mal si la biographie de Conan n’est pas la même.
    Par contre si le personnage et l’univers sont trop différents, on atteint la trop grande trahison qui ne justifie même plus qu’on appelle le film « adaptation ». C’est juste un film (bon ou mauvais) qui n’a plus rien à voir.

    Tout ça pour dire en fait que je suis d’accord avec ce que tu avances dans cet article. Mais pas forcément sur ta définition d’adaptation qui semble dire qu’on peut complètement oublier le matériau de base^^
    Je ne reproche pas non plus l’absence de magie dans le film (il n’y en a pas tant que ça non plus dans les nouvelles de Howard, ça dépend lesquelles)
    Tu mets en lumière de vraies qualités c’est vrai. J’ignorais toutes ces déboires de production qui ont forcé Milius à s’adapter et qui ont finalement bénéficié aux décors, etc. Intéressant.

    Par contre, je ne fais pas partie des grands fans de ce film. La musique est excellente, la puissance des images aussi. Mais je trouve que pas mal de scènes sont involontairement comiques à cause de Schwarzy qui, même s’il est physiquement taillé pour le rôle, joue comme une patate. Au risque de commettre un crime à tes yeux, imagine qu’avec un pote, on s’est marré à plusieurs reprises face aux expressions ahuries de Conan : « conan découvre une femme nue », « conan réfléchit »
    Ouais, ouais je sais tu vas me dire que je brise le mythe, que j’suis salaud de dire ça…mais c’est tellement dommage.
    Après certains dialogues sont un peu cocasses aussi. Comme quand Conan s’adresse à Crom « si tu m’écoutes, exauce ma prière. Si tu ne m’écoutes pas, va te faire foutre » Hum…ouais, ok. Mais s’il t’écoutais, tu viens de l’insulter là. c’est juste moi ou ça sonne un peu trop comme un one-liner comique qui nous sort du film ?
    Après on est d’accord que le remake est une bouse. Même si pour le coup l’acteur choisi n’était pas forcément un mauvais choix de casting. Il se montrait assez convaincant dans le rôle du barbare Khal Drogo dans Game of Thrones.

    Je trouve juste le film de Milius un peu mou, avec quelques scènes kitsch aussi (comme tu le dis le retour de Valeria d’entre les morts), des dialogues pas toujours inspirés (c’est d’autant plus dommage qu’il y en a pas beaucoup)
    Ah et sinon, c’est juste un caprice de gosse mais j’aurais bien voulu une meilleure baston avec le serpent. Pas un truc de blockbuster d’aujourd’hui, mais puisqu’on parlait de Harryhausen récemment…un truc qui bouge plus que ça quand même. Avec du suspense, de la tension. Là il se réveille juste pour se faire planter le serpent. Mais bon c’est un petit caprice, ça^^

    Je le reverrai avec plaisir à l’occasion, je ne dis pas que c’est un mauvais film. Mais je ne partage pas ton enthousiasme en tous cas.

  • Tornado  

    Il y a aussi le fait que j’ai vu le film à sa sortie. J’étais gamin et, à l’époque, c’était vraiment impressionnant et viscéral. Du « jamais vu » au cinéma comme on dit, avec un niveau de sexe et de violence inédit (je me souviens que je détournais la tête pour les scènes de décapitation, qui me dérangeaient vraiment).
    Au bout du compte, le film a vieilli mais il a une âme certaine. Eu égard à la personnalité de John Milius.
    As-tu lu l’autre article sur les suites ?
    http://www.brucetringale.com/le-conan-show/

    • Matt  

      Oui j’ai tout lu. Et j’ai constaté que tu as vraiment fait un paquet d’articles sur Conan. Gros fan, hein ? Le savage sword, la série de Kurt Busiek, 2 sur le film, 1 sur les suites. J’en ai oublié ?^^

      J’avais laissé un commentaire sur la série de Busiek d’ailleurs. Sans réponse…(hum hum…)

      Pour les suites, rien à dire, je suis d’accord avec toi.

  • Tornado  

    Sur la question de l’adaptation, je pense que nous sommes davantage d’accord qu’il n’y parait. J’écris souvent, à propos des adaptations que j’aime, qu’elles savent « préserver l’esprit au-delà de la lettre ». Je pense que tout est là, dans cette notion d’esprit. Il y a un petit quelque chose qui suffit parfois pour préserver l’essentiel d’un personnage ou d’une oeuvre. IL suffit de trouver lequel et l’adaptation est réussie. Tout le reste est donc superflu et peut être changé. Et les puristes, on en a rien à foutre ! :D

    • Matt  

      Certes mais tu vois pour les adaptations de Sherlock Holmes de Guy Ritchie, je n’y ai pas retrouvé l’esprit. Trop foufou blagounettes blockbuster. Ou alors j’ai loupé des trucs dans l’univers de Conan Doyle.

  • Tornado  

    Il y a une idée géniale dans la version de Guy Ritchie : Quand Sherlock fait du karaté, il anticipe les coups de ses adversaires par le jeu de la déduction. Un sens de la déduction qui lui donne ainsi, littéralement, un COUP d’avance sur les autres. J’ai trouvé cette idée assez géniale et finalement assez fidèle au personnage, d’un certain point de vue…

    • Matt  

      Un truc qui me gêne par contre dans cette approche de relecture, c’est qu’il ne faut pas non plus que ce soit considéré comme un reproche de trop coller au matériau de base. Sauf si ça plombe la narration du film. Mais si c’est réussi, il faut aussi se mettre à la place du mec qui n’a pas lu le roman de base et qui a aimé le film. Venir lui dire que c’est nul parce que ça colle trop à un truc qu’il n’a pas lu…ça ne lui paraitra pas recevable comme argument. L’adaptation peut aussi toucher un autre public qui ne lit pas, ou même être éducative lorsqu’il s’agit d’adaptation en BD de légendes, ou de contes classiques. Réinterpréter systématiquement fait que l’éducation restera du domaine du roman et le divertissement du domaine du film ou BD. Or, la BD peut être un super outil éducatif.
      Je pense juste à ça parce que j’ai vu que Luc Ferry supervise une collection de BD adaptant les mythes grecs. Je ne sais pas du tout ce que ça vaut, hein. Mais je ne peux pas dire que je trouve l’idée mauvaise. Et dans ce genre de contexte, le but n’est pas de réécrire à sa guise les mythes normalement étudiés en roman.

    • Matt  

      En gros je dirais qu’il faut que ça respecte un minimum l’esprit de l’œuvre de base pour justifier le nom d’adaptation, puis que ça tienne la route en tant que film, sans qu’on se soucie outre mesure que ce soit plus ou moins fidèle.

  • Tornado  

    Je suis tout à fait d’accord, il y a de la place pour les deux. C’est exactement ce que je disais dans mon article sur Sherlock Holmes, d’ailleurs.
    Du coup, c’est en partie pour ça que les puristes me gonflent (souvent), car avec eux on ne peut jamais rien faire si ce n’est pas « comme il veulent que ce soit », c’est-à-dire toujours pareil.

  • Thierry  

    Merci pour cette belle analyse thématique et symbolique. Ça me fait encore plus apprécier le film.
    J’étais trop jeune à la sortie du film en salle. Par contre je me rappelle combien l’affiche de Frazetta avait marqué mon esprit. Le visage sombre et la masse musculaire de Conan, son épée ensanglanté plantée sur une montagne de crabes de ses ennemis, une voluptueuse femme à ses pieds. On était loin de Rahan!
    https://tvtropes.org/pmwiki/pmwiki.php/Franchise/ConanTheBarbarian

  • Tornado  

    Merci beaucoup.
    J’avais mis cette affiche dans la 1° partie de l’article. C’est là : http://www.brucetringale.com/lacier-la-chair-et-le-sang/
    C’est effectivement une affiche très marquante. J’ai deux art book de Frazetta à la maison. Je suis vraiment un fan.

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