L’art du sabre

Usagi Yojimbo 9 – Daisho par Stan Sakai

Mes sabres ne sont pas faits pour décorer

Mes sabres ne sont pas faits pour décorer©Dark Horse

AUTEUR : PRÉSENCE

VO: Dark Horse

VF : Paquet

Usagi Yojimbo est le titre d’une série américaine mettant en scène un samouraï appelé Miyamoto Usagi, à l’époque d’Edo, au Japon. Chaque tome peut se lire indépendamment, même si Usagi croise régulièrement certains personnages récurrents. Cette série a été créée en 1984 ; elle paraît sous forme de comics aux États-Unis.

Ce tome fait suite à Shades of death qu’il n’est pas indispensable d’avoir lu avant. Il comprend les épisodes 7 à 14 de la série publiée par Mirage, initialement parus en 1994/1995, tous écrits, dessinés et encrés par Stan Sakai. Ces histoires sont en noir & blanc.

The music of Heaven –

Usagi Yojimbo rencontre Omori Kazan, un prêtre d’une secte zen, en train de jouer de la flute (Shakuhachi) en pleine forêt, son visage recouvert d’un casque en osier (tengai). Mais celle-ci dissimule également un assassin appartenant au groupe Shi.

The gambler, the widow and the ronin –

Dans un village, Usagi Yojimbo se retrouve malgré lui impliqué dans la mésentente entre un organisateur de pari et son combattant au sabre.

Slavers –

Usagi Yojimbo sauve un enfant d’un groupe d’esclavagistes. Il lui promet d’aller aider son père, lui-même fait esclave par ce groupe.

Un joueur de shakuhachi

Un joueur de shakuhachi©Dark Horse

Daisho –

Usagi Yojimbo s’est lancé aux trousses du général Fujii qui lui a dérobé sa paire de sabres (appelée Daisho, c’est-à-dire paire la paire d’épées traditionnelle portée par les samouraïs). Les circonstances l’amènent à accepter l’aide d’Hanako, une femme du village qui connaît les environs, et de 2 chasseurs de prime Gennosuke et Stray Dog.

Runaways –

Dans un autre village, Usagi Yojimbo doit s’écarter pour laisser passer le palanquin de Dame Hirano. Il se souvient de la première fois où il avait croisé son chemin, alors qu’il lui servait d’escorte.

Une mort théâtrale

Une mort théâtrale©Dark Horse

Il est possible qu’il faille un petit temps d’adaptation au lecteur pour se plonger dans un recueil d’Usagi Yojimbo. Stan Sakai écrit des histoires tout public. Il a donc choisi sciemment d’édulcorer la violence. Lorsque 2 personnages se battent à l’épée, les blessures ne sont pas représentées, le lecteur ne voit jamais la lame trancher la chair. Il ne voit pas non plus le sang couler des blessures (une seule exception lorsqu’un ninja est blessé à la gorge). Quand les personnages meurent au combat, ils s’écroulent par terre en faisant des grimaces outrées et théâtrales, presque comiques.

L’autre particularité de la narration de Stan Sakai est d’avoir choisi de représenter les personnages sous la forme d’animaux anthropomorphes. Certes, le lecteur subodore que ce choix tient autant de l’envie de leur donner une apparence agréable à l’œil, que des limites techniques du dessinateur, pas forcément à l’aise pour représenter la forme humaine avec exactitude. Oui, les personnages ont une tête évoquant celle d’un lapin (Usagi), d’un rhinocéros (Gennosuke), ou d’un ourson (Omori Kazan), ou tout autre animal qui passe par la tête du dessinateur. Oui, parfois, ils ont une tête qui ressemble vaguement à celle d’un animal, sans qu’il soit possible de déterminer avec exactitude lequel, et ils ont tous 4 doigts au lieu de 5.

Si le lecteur est allergique à ce genre de parti pris (violence édulcorée + personnages un peu mignons), il vaut mieux qu’il lise autre chose. Sinon, il peut se laisser guider par sa curiosité et se fier à l’introduction dithyrambique de James Robinson (scénariste réputé de comics, telle que la série Starman). Dans la première séquence, il se retrouve confronté à une autre bizarrerie de cette série : la présence de Tokage, des lézards de grande taille, un peu facétieux, une race d’animal inventée par l’auteur. Il contemple également un rônin avançant sur un sentier boueux, revêtu d’un vêtement pluie, et d’un chapeau à large bord. Ce dessin a une apparence simple, facilement lisible, avec une représentation basique de la texture des écorces.

Les tokage

Les tokage©Dark Horse

Ce dessin comprend également beaucoup d’informations visuelles, malgré son apparente simplicité : tenue historiquement exacte, réalité des déplacements (surtout à pied sur des chemins de terre), importance du milieu naturel (faible densité de population). Effectivement, le lecteur a le plaisir de découvrir tout au long de ces histoires que s’il écrit pour un public jeune (y compris des enfants), l’auteur ne prend pas son public pour des idiots. Sans avoir l’air d’y toucher, dans cette première histoire, il évoque l’art musical, par le biais de ce moine jouant de la flûte, ce dernier expliquant ce qu’il essaye d’exprimer par sa musique. Quand on y pense, il s’agit d’un propos ambitieux pour un musicien d’expliquer ce que ses compositions instrumentales essayent de refléter (d’autant plus qu’ici le musicien le fait avec humilité).

Dans le même ordre d’idée, ce même personnage explique pourquoi il voyage avec un tengai sur la tête, masquant son visage. On est loin d’un comics récupérant les conventions graphiques et les stéréotypes des mangas pour les utiliser sans les comprendre. Par la suite, le lecteur bénéficie encore d’une explication sur la fabrication (artisanale) des sabres, ainsi que d’une mise en scène de la force des classes dans ce Japon féodal (ce comics se déroule au début du dix-septième siècle). On est dans une reconstitution historique effectué par un auteur qui maîtrise son sujet. Les histoires ne prennent jamais la forme d’un cours, mais le lecteur peut repérer les éléments qui attestent de la connaissance de Stan Sakai. Il s’agit souvent de détails, comme les techniques de construction des bâtiments (les toits lestés par des pierres), ou les occupations des villageois, souvent des travaux des champs, avec des outils réels.

Vue d'ensemble d'un village

Vue d’ensemble d’un village©Dark Horse

La forme de la narration reste celle d’un récit d’aventure mettant en scène un héros, un rônin errant (un samouraï sans maître) parcourant le pays, et s’attaquant aux injustices, dans sa volonté de s’améliorer. Il se retrouve souvent mêlé à des intrigues entre fiefs, ou à des pratiques plus communes comme l’esclavagisme, ou des drames personnels (une personne souhaitant se débarrasser d’une autre de manière définitive). Dans ce tome, il n’y a pas d’intervention surnaturelle, de type fantômes ou yokais.

Malgré le dispositif très traditionnel du héros redressant les torts, Stan Sakai sait introduire des variations, élevant les histoires au-dessus de la simple dichotomie Bien / Mal. Le joueur de shakuhachi introduit une composante spirituelle à la fois concrète et mystique. Celle avec les paris sur les combats montre Miyamoto (son vrai prénom) Usagi essayant par tous les moyens possibles d’éviter de se battre (la confrontation physique ne résolvant pas tout).

Araignée du matin...

Araignée du matin…©Dark Horse

Dans la suivante, le lecteur rencontre un chasseur de primes antipathique, mais aux motivations inattendues. Avec ce personnage, Stan Sakai rappelle que l’art du sabre a pour fonction de tuer des individus, et que ses pratiquants payent le prix de cet objectif (comme dans les meilleurs mangas de sabre). Dans la dernière, le scénariste oppose les élans du cœur aux aspirations des individus et à leur culture. Tout compte fait, il s’agit de thèmes ambitieux et adultes, sous couvert d’une narration tout public.

La lecture de ces différentes histoires fait bien ressortir le dispositif générique qui veut qu’Usagi effectue un pèlerinage du guerrier qui l’emmène de village en village, et donc d’aventure en aventure. Néanmoins Stan Sakai se renouvelle à chaque histoire avec des personnages secondaires, et des intrigues qui ne se ressemblent pas. Si son caractère reste un peu générique, le lecteur constate qu’Usagi est sensible à l’aspect spirituel de l’existence, qu’il n’est pas bagarreur pour le plaisir de se battre, qu’il n’est pas au-dessus de chercher à se venger, qu’il peut tomber amoureux, et qu’il exècre l’injustice, ou encore la tyrannie de la loi du plus fort. Du fait de sa compétence principale (le maniement du sabre, c’est-à-dire tuer), Usagi Yojimbo échappe à la caricature du personnage mignon et gentil.

Des réclamations ? Des contestations ?

Des réclamations ? Des contestations ?©Dark Horse

Outre la qualité de la reconstitution historique, la lecture de ces épisodes procure le plaisir de se promener dans des lieux d’une autre époque. Il y a bien sûr ces cheminements en forêts, ces petits villages rustiques à faible population, les routes en terre, les grandes étendues herbeuses. Comme le montre la première image, Usagi Yojimbo progresse en devant supporter l’inconfort de la pluie (il n’est pas sec à la page suivante). Si l’artiste ne le montre pas allant aux toilettes, il le dessine en train de se restaurer, ou en train de se reposer. Lorsqu’Usagi séjourne dans une ville, le lecteur peut admirer les différents motifs des vêtements, à l’opposé d’un dessinateur qui représenterait tout de manière standardisée.

Au détour d’une situation, le lecteur peut prendre conscience que l’auteur n’utilise pas cette époque comme un simple artifice décoratif, ou un raccourci narratif. Par exemple lorsqu’un parent indique à un enfant qu’il faudra aller quérir un médecin, Stan Sakai rappelle qu’à l’époque se faire soigner tenait de l’aventure, à la fois parce que les médecins étaient rares et éloignés, mais aussi parce qu’il n’y avait pas d’ambulance. Cet exemple montre également que Stan Sakai prend soin de montrer que les actions des uns et des autres ont des conséquences qui ne disparaissent pas une fois la page tournée.

Un vêtement de pluie d'époque

Un vêtement de pluie d’époque©Dark Horse

Pourquoi ce tome de cette série plutôt qu’un autre ? Il n’y a que le premier pas qui coûte. Alors qu’il s’agit d’une série au long court (> 200 épisodes en 2015), chaque tome peut se lire indépendamment, sans rien perdre à l’intrigue. Dasn ce tome, Stan Sakai fait ce qu’il sait faire, et le fait bien. Il invite ses lecteurs (quel que soit leur âge) à suivre Miyamoto Usagi (un lapin anthropomorphe) qui croise la route d’un joueur de flûte, de ninjas pas commode, d’une belle princesse, d’esclavagistes, au Japon, au dix-septième siècle. L’auteur trouve un équilibre délicat entre aventures, combats au sabre, reconstitution historique et moments plus intimes.

10 comments

  • JP Nguyen  

    Teaser du matin – Des épées et des sais 2/4
    « Ce matin, un ronin, a tué des sabreurs !
    C’était un lapin qui
    C’était un lapin qui… jouait du katana ! »
    Usagi Yojimbo tome 9, chroniqué par Présence sur Bruce lit !
    Les aventures d’animaux anthropomorphes au japon médiéval : des histoires ambitieuses servies par une narration tout public. Avec Stan Sakai, ça chauffe pour les ennemis du lapin ronin !

    La BO du matin : suivez le lapin blanc…
    https://www.youtube.com/watch?v=WANNqr-vcx0

  • Matt  

    Woah ! Euh…je connais ce personnage. Mais…euh… je l’ai vu dans des épisodes de la série animée de 1987 des tortues ninja suite à je ne sais plus quelle intrigue de voyage dans le temps. Moui…c’est un peu différent.
    J’ignorais complètement qu’il avait sa propre BD. Merci pour cet article éclairant et toujours passionné.
    Je ne sais pas trop pourquoi mais je pense à Bone quand je vois les scans. Noir et blanc, personnages mignons, dessin épuré mais joli.

    • Présence  

      Miyamoto Usagi et les Tortues Ninjas – C’est bien le même Usagi Yojimbo. Les Tortues Ninjas sont à la base un comics indépendant de Peter Laird & Kevin Eastman, également créé en 1984. Ces 2 créateurs ont conservé les droits des tortues pendant des années, et ont auto-édité leur propre comics. Ils ont ensuite connu le succès à l’américaine et Eastman s’est beaucoup impliqué dans l’édition de comics, avec des conditions contractuelles favorables aux créateurs (en particulier la création de la maison d’édition Tundra).

      Inclure Usagi dans le dessin animé des tortues était un moyen élégant pour faire connaître le personnage créé par Stan Sakai, tout en s’assurant qu’il en conserve les droits de propriété intellectuelle, et assurer qu’il touche des royalties sur le dessin animé.

      Personnellement, ma curiosité m’a poussé à tenter la lecture de cette série, parce Stan Sakai est le lettreur d’une de mes séries favorites : Groo, de Sergio Aragonès & Mark Evanier. Comme quoi, tous les chemins mènent à Usagi Yojimbo.

      Bruce m’a souvent fait remarquer que je suis plus sensible aux différences qu’aux ressemblances. En lisant ta remarque je vois bien les points communs entre Bone et Usagi Yojimbo (constat que je n’avais jamais fait par moi-même) : noir & blanc, personnage sympathique un peu simplifié par rapport à un être humain, une forme de bonhommie. A la lecture, Usagi est plus adulte dans son comportement que Bone, moins naïf, plus guerrier. L’environnement du Japon du 17ème siècle fait partie intégrante des histoires, à la fois la culture et les coutumes.

      Non seulement, Miyamoto Usagi a sa propre série, mais en plus elle atteint les 30 tomes. La série mensuelle en est au numéro 154, publiée par Dark Horse.

  • Tornado  

    Merci pour ce pan de culture comics (ça ressemble quand même beaucoup à du manga et on peut faire un raccourci facile avec la consonance asiatique du nom de l’auteur).
    Série trop longue et trop loin de mes priorités, pour faire court.

    • Présence  

      On n’a pas assez d’une seule vie pour tout lire.

  • JP Nguyen  

    Merci pour cet article qui donne un bon aperçu de la série et de ses caractéristiques, que ce soit dans la graphisme ou dans la démarche de l’auteur et des thématiques abordées. A l’époque où je lisais beaucoup de blogs VO, les critiques étaient quasi-unanimes sur les qualités de cette série.
    Pour ma part, la longueur aurait quand même tendance à me dissuader.
    Et d’ailleurs, cela me fait penser à une autre série fleuve, chroniquée il y a peu sur le blog : Vagabond.
    J’ai lu sur wiki que le nom du lapin était un hommage/une référence à Musashi ?

    • Présence  

      Oui, le prénom d’Usagi est un hommage à Miyamoto Musashi, indépendamment de la série de Takehiko Inoué. Ayant lu quelques tomes d’Usagi Yojimbo, en parallèle de la série Vagabond, je confirme que certains thèmes sont communs, avec une approche très différente.

  • Jyrille  

    Merci Présence de me faire découvrir des artistes et séries inconnus ! Tu mériterais le titre d’archiviste du comics.

    Encore une fois tu listes ce qui définit la série quasi exhaustivement et le lecteur potentiel sait donc ce qui l’attend. Pour ma part je dirais qu’une fois encore on pourrait faire le parallèle avec Trondheim tant il y a de points communs entre ce comic et Lapinot, surtout le premier, Lapinot et les carottes de Patagonie, 500 planches en noir et blanc.

    Ca n’a jamais été édité en vf ?

    • Présence  

      Bien sûr que ça a été édité en VF, c’est même indiqué en début d’article. 🙂

      De manière assez surprenante, ce comics (j’insiste car c’est bien un comics édité par Dark Horse) est publié par les éditions Paquet, une maison d’édition spécialisée dans la bande dessinée fondée à Genève en 1996 par Pierre Paquet (merci wikipedia). Les tomes 1 à 26 sont disponibles en français, référencés par exemple sur amazon.

      • Jyrille  

        Oui, je m’en suis rendu compte après, le nul… Mais bon, comme Tornado, trop de choses à lire voir écouter écrire et si peu de temps…

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