Law and disorder

Daredevil : Playing to the camera par Bob Gale, Phil Winslade et Dave Ross

AUTEUR : JP NGUYEN

VO : Marvel

VF : Panini/Maxi-Livres

Daredevil, habillé comme par un Mack

Daredevil, habillé comme par un Mack©Marvel Comics

Playing to the Camera est un arc de Daredevil paru en 2001 dans les numéros 20 à 25 du volume 2 de la série. écrit par Bob Gale (co-scénariste de Retour vers le Futur) et illustré par Phil Winslade et Dave Ross.

En VF, il a été publié en kiosque sous le titre « La grande parade » dans les numéros 4 et 5 de la revue Marvel Knights puis compilé en Edition Maxi-Livres, dans un recueil petit format comportant aussi l’arc Tranche de Vide par Joe Quesada et David Mack. En VO, l’histoire est seulement sortie en single issues, sans republication en TPB.

En poursuivant la lecture de cet article, vous certifiez avoir pris connaissance des risques de spoilers et renoncez à engager toute poursuite judiciaire à l’encontre de son auteur.

Voilà un arc un peu méconnu du diable rouge. Alors que les runs de Kevin Smith, Joe Quesada, David Mack, Bendis/Maleev, Brubaker/Lark ont marqué la mémoire des fans de l’homme sans peur et ont fait l’objet de plusieurs rééditions au fil des ans, Playing to the camera n’a pas eu droit au même traitement. Est-ce là une indication sur la qualité de cette histoire ? Objection, votre honneur ! En dépit de quelques bémols sur la partie graphique, cet arc propose une histoire bien construite, racontée sur un ton assez léger mais ne manquant pas de profondeur.

Daredevil se retrouve poursuivi en justice pour des dégâts qu’il aurait causé en affrontant des ninjas de la Main dans la maison de Samuel Griggs, un notable de NYC. Contacté pour représenter ce dernier, Matt Murdock finit par accepter de traduire Daredevil en justice, ce qui va contraindre son alter-ego à se trouver un autre avocat !

Des couvertures à l’esthétique assez éloignée des dessins intérieurs, peintes par David Mack

Des couvertures à l’esthétique assez éloignée des dessins intérieurs, peintes par David Mack©Marvel Comics

Même si la dualité justicier/homme de loi est une composante très forte du concept de Daredevil, à la réflexion, il n’y a pas forcément pléthore d’intrigues judiciaires bien racontées dans l’histoire de la série. La plupart du temps, le décorum légal n’est là qu’en toile de fond ou pour proposer un intermède entre les scènes d’action. Chez Frank Miller, on peut citer l’acquittement de Melvin Potter aka le Gladiateur obtenu par Nelson et Murdock et le procès de Hogman, criminel menacé par le Punisher. Le début du run d’Ann Nocenti comportait aussi un procès opposant Foggy et Matt autour de Kelco, une entreprise pollueuse.

Sur Playing to the camera, Bob Gale a vraiment axé son récit sur le (mauvais ?) procès qui est fait à Daredevil et qui voit notre héros écartelé entre ses deux identités, à la fois sur le banc des accusés et défendant le plaignant. S’il est habitué de séries comme Law and Order, le lecteur pourrait avoir une impression de déjà-vu quand au déroulement de l’intrigue : remise de l’assignation à comparaître, choix de l’avocat de la défense, échec des négociations directes entre les parties, sélection du jury, audience devant la cour et coups de théâtre en pleine séance.

 DD par Phil Winslade, un dessinateur au style plutôt old-school

DD par Phil Winslade, un dessinateur au style plutôt old-school©Marvel Comics

Mais si le schéma de la procédure est classique, Bob Gale parvient avec pas mal de bonheur à y incorporer des ingrédients de l’univers partagé Marvel. Daredevil se voit remettre son assignation à comparaître au terme d’un simulacre de duel face au Pitre, sollicite l’ambassade du Wakanda pour financer sa défense et fait appel à un certain monte en l’air pour jouer les doublures à l’audience. Le supporting cast « sans pouvoirs » est assez étoffé : Elaine Kendrick, enquêtrice du cabinet Nelson&Murdock, Angela Barbato la secrétaire, Claude Unger un avocat médiatique nourrissant une inimitié envers Matt, Samuel Griggs le plaignant et Kate Vinokur l’avocate de Daredevil. Sans oublier l’inoxydable Foggy Nelson, l’ami, confident et conseiller de Matt.

Au rayon des vilains, Gale n’hésite pas à sortir de la naphtaline des vilains comme le Jester (le Pitre en VF) ou le Matador, en confiant de surcroît le rôle de grand maître comploteur à un super-criminel assez kitsch, dont l’identité n’est révélée que dans le dernier numéro.

Au casting, de vieilles connaissances comme le Jester et de nouvelles têtes comme Elaine, l’enquêtrice du cabinet

Au casting, de vieilles connaissances comme le Jester et de nouvelles têtes comme Elaine, l’enquêtrice du cabinet©Marvel Comics

Bob Gale arrive à animer tout ce petit monde de manière assez convaincante, même si les planches sont par moment très bavardes. Les protagonistes ont leur personnalité et des motivations crédibles. Samuel Griggs est un adversaire assez tête-à-claques, caricature de l’homme fortuné imbu de sa personne. Toutefois, sa démarche est sincère dans la mesure où il est convaincu que Daredevil est réellement responsable du saccage de sa propriété.

L’affaire Griggs-DD repose la question de la responsabilité des héros dans la réparation des dommages collatéraux causés par leurs super-bastons. Elle interroge sur la légitimité de l’ identité secrète et de la fragile confiance accordée aux héros masqués. Et c’était avant Civil War ! Mais la comparaison avec l’event boursouflé de Millar-Mc Niven reste limitée, étant donné l’échelle plus modeste de l’intrigue et surtout la nuance dont fait preuve Bob Gale dans le traitement de ces questions. Il ne tranche jamais totalement et expose des arguments en faveur des deux parties, laissant latitude au lecteur pour se forger sa propre opinion.

DD virevoltant sans gêne en collants mais avec un air de Gene Colan

DD virevoltant sans gêne en collants mais avec un air de Gene Colan©Marvel Comics

Au dessin, Phil Winslade, encré par James Hodgkins, livre une prestation très agréable sur les 3 premiers numéros et sur le dernier chapitre. Il n’est pas avare en décors, croque des personnages expressifs avec des signes distinctifs et confère une patine un peu rétro au récit, avec un trait m’évoquant un peu Gene Colan (reconnu comme influence par le dessinateur lui-même, avec aussi Barry Windsor Smith, Glenn Fabry et… Alphonse Mucha !). Cependant, son style tend à exagérer et déformer certains détails (cela est surtout notable au niveau des visages) et peut ne pas plaire à tout le monde. Il n’en possède pas moins une vraie personnalité et une esthétique générale plutôt séduisante.

Les nombreuses scènes de dialogues jalonnant le récit sont donc illustrées de manière variée, avec des découpages et une direction d’acteurs irréprochables. Mention spéciale également aux planches dévolues aux acrobaties aériennes de Daredevil, mélangeant parfaitement grâce, légèreté et puissance.

DD se choisit une avocate (comme par hasard plutôt jolie)

DD se choisit une avocate (comme par hasard plutôt jolie)©Marvel Comics

Hélas, de son propre aveu, Winslade est un artiste assez lent, pouvant difficilement tenir le rythme nécessaire pour une publication mensuelle. Et c’est Dave Ross, déjà vu sur la fin de l’arc Parts of a Hole, qui le remplace sur les numéros 23-24, avec un encrage de Mark Pennington. Le résultat est, au mieux, inégal. A la base, son style est assez éloigné de celui de Winslade et pourtant, il semble qu’il essaye vaguement de le singer sur certaines planches. Sur d’autres, il retourne aux racines du volume 2 et emprunte à Joe Quesada (notamment pour dessiner un cartoonesque Foggy Nelson) sans que cela soit aussi convaincant que dans sa précédente pige. Sur certaines cases, quelques loupés ou approximations anatomiques viennent gâcher l’immersion dans le récit.

Est-ce dû à son statut d’artiste intérimaire et/ou à une volonté éditoriale ? J’ignore les motivations de Dave Ross pour les choix graphiques opérés dans ces numéros mais l’entre-deux pour lequel il a opté n’est au final guère satisfaisant. Son DD est souvent trop bodybuildé et ne bénéficie pas de proportions harmonieuses
Ses deux épisodes rompent un peu le charme de l’histoire car on perd l’ambiance graphique précédemment installée.

Heureusement, Phil Winslade revient pour illustrer le dernier acte et le lecteur peut apprécier le climax de l’arc, où Daredevil est appelé à la barre, face à Foggy Nelson et… Matt Murdock !

 Les avant-dernières pages dessinées par Ross, avec encore un style différent mais pas forcément convaincant (et un Foggy hideux en bas à droite)

Les avant-dernières pages dessinées par Ross, avec encore un style différent mais pas forcément convaincant (et un Foggy hideux en bas à droite)©Marvel Comics

Quand vient le moment de vérité, Bob Gale sort du chapeau une explication ressemblant beaucoup à un deus ex-machina, ou du moins à un hasard bien pratique, pour dédouaner l’homme sans peur de la mauvaise passe où il était engagé.
La conclusion de l’arc n’est que moyennement satisfaisante dans la mesure où, si le procès se termine de manière convenable, d’autres fils narratifs restent en suspens. Mais les subplots démarrés dans Playing to the Camera ne trouveront jamais de résolution, étant donné qu’au numéro 26, commence le long run de Brian Michael Bendis et Alex Maleev, avec un virage vers le polar et une ambiance très différente.

 Gale fait passer DD à la barre, des années avant Mark Waid

Gale fait passer DD à la barre, des années avant Mark Waid©Marvel Comics

Tout comme on n’assistera jamais au maître-plan du méchant de l’arc, on ne recroisera plus tous les personnages secondaires installés par Bob Gale. C’est un peu dommage, car certains d’entre eux (Elaine, Kate et Unger, notamment) avaient du potentiel pour occuper des rôles récurrents dignes d’intérêt. Tout au plus leurs archétypes seront-ils repris à travers d’autres personnages par les créateurs suivants. Ainsi lorsque Nelson&Murdock auront à nouveau besoin d’un investigateur, Ed Brubaker préférera ramener Dakota North sur le devant de la scène. Et avec sa personnalité d’avocate entreprenante et n’ayant pas froid aux yeux, Kate préfigure un peu la Kirsten Mc Duffie de Mark Waid. L’ambiance de cet arc est d’ailleurs similaire à celle du run de Waid, avec une certaine légèreté, de l’humour et le recours à de vieux vilains un peu kitsch, sans grande violence graphique.

Bob Gale, qui a assez peu travaillé pour les comics, ne reviendra pas sur Daredevil. Phil Winslade non plus. En revanche, pour retrouver son trait si particulier, vous pouvez dénicher la mini-série Daredevil/Spider-Man : Unusual Suspects, en 4 numéros, datée de 2000-2001 et scénarisée par Paul Jenkins, un peu dans le même esprit que cet arc, mais avec un final plus surnaturel.

Loin d’être indispensable, Playing to the Camera n’en est pas moins hautement sympathique. C’est une illustration de la possibilité d’un traitement plus léger du personnage de Daredevil. Loin des rades glauques et des ruelles sombres que Frank Miller et d’autres lui ont fait arpenter, Bob Gale a ramené le diable rouge au tribunal pour une intrigue judiciaire savoureuse. Plutôt que de faire table rase du passé, Gale a étoffé le casting de la série pour raconter un autre genre d’histoire, pour ce qui restera une parenthèse optimiste dans une série (et particulièrement un volume 2) à l’ambiance plutôt dépressive.

Malgré ses défauts, j’aime bien cet arc de Daredevil, pour les dessins de Winslade et l’exploration intelligente de la procédure judiciaire dans un univers de super-héros (au passage, Bendis fera moins bien avec Trial of the Century). Enfin, une histoire se terminant par Matt et Foggy partageant un verre et prenant du bon temps dans un bar ne pouvait qu’obtenir mon adhésion !

Après cet arc, fini de rire, Bendis/Maleev débarquent !

Après cet arc, fini de rire, Bendis/Maleev débarquent !©Marvel Comics

13 comments

  • Présence  

    Merci pour cette découverte (effectivement l’absence de réédition en recueil VO fait que je ne les avais jamais vus).

    J’ai beaucoup apprécié tes paragraphes sur le travail de Phil Winslade. Effectivement il n’est pas très prolifique, et ses dessins font un peu datés. Je n’avais pas identifié l’influence de Gene Colan, mais maintenant que tu l’as dit c’est manifeste.

    • Bruce lit  

      « Daredeweek » 2/5
      Coincée entre la fin du run de Kevin Smith et le début de Bendis, « Playing to the cameras » par Bob Gale (le scénariste de Retour vers le futur » !) et Phil Winslade reste une histoire méconnue. C’est pourtant un épisode atypique où Matt Murdock accepte d’assigner Daredevil en justice ! Jean-Pascal Nguyen à la barre et sentence rendue chez Bruce Lit !

      La BO du jour : schizophrénie et justice, c’est aussi comme ça se que se termine (dans la joie et la bonne humeur) « The Wall » … https://www.youtube.com/watch?v=FCMHmDnfD6I

  • Bruce lit  

    Mais la comparaison avec l’event boursouflé de Millar-Mc Niven reste limitée, : la messe est dîte ! Pas moins de trois jours seront consacrés à la Civil War au mois d’avril à l’occasion de la sortie du film !
    PTC est une histoire que j’aime beaucoup. Effectivement, les dessins ne faisaient pas partie de la charte graphique de l’époque, mais passé le cap de la première impression, l’histoire est très chouette tant d’un point de vue scénaristique que graphique. La dichotomie Matt/Dd est poussée à son paroxysme et on y trouve comme tu l’as mentionné plein d’idées qui seront exploitées par la suite : un faux DD pour témoigner devant la cour comme chez Brubaker, une esquisse de Kirsten par Kate ? Je n’y avais pas pensé, mais c’est tellement vrai ! j’avais le coup de foudre pour son personnage pleine de charme, la preuve que je suis cohérent dans mes idylles féminines (l’avantage d’écrire cela en sachant que ma femme ne me lit jamais…).
    La fin ne m’avait pas paru Deus Ex Machina, tant il est vrai que nous avons à faire à une histoire passionnante mais jamais grave. Tout y est plutôt ludique, léger, divertissant sans être bouffon. Exactement ce dont je voulais parler hier à propos de la notion de divertissement en Comics.
    merci de t’être acquitté de cette tache haut la main (droite) JP. J’ai toujours déploré que cette histoire n’ait jamais été rééditée en VO ou VF.

    Par contre je n’ai pas le souvenir de subplots inaboutis ? De quoi s’agit’il ?

    • JP Nguyen  

      Et bien le Ringmaster qui était derrière toute l’affaire laissait clairement entendre que ce n’était qu’une première phase de son plan, et qu’il frapperait à nouveau plus tard…

      • Bruce lit  

        Ah ? ça ? Bon on est chez Marvel, il n’est jamais trop tard….
        Bullseye : il ne tue pas un gardien en crachant un médicament au moment de son évasion chez Miller ?

        • JP Nguyen  

          Hmm, de mémoire, il lui crache la pilule dans l’oeil pour l’aveugler mais il ne le tue pas avec… Ensuite, aveuglé, le garde tire sur ses chaînes et le libère…

  • Tornado  

    Ah ! ça je l’ai et je l’ai lu. J’avais réussi à choper les deux revues de Paninouille.
    j’avais également bien aimé cette petite saga sans pour autant crier au chef d’oeuvre. Par contre je n’aurais pas été preneur de tout un run dans cet état d’esprit parce que je trouve qu’au bout du compte que le scénario manque un peu de caractère au niveau atmosphère (c’est un peu trop « domestique »).

    Je suis surpris que le dessin de Phil Winslade divise car je le trouve excellent. Old-school dans le bon sens du terme mais d’une telle maniaquerie qu’il parvient à donner une pulsation inédite à ses planches, de sorte que le lecteur se retrouve immergé davantage que dans n’importe quel comics. Je me souviens de son travail sur la mini-série DD/Spidey de Paul Jenkins et c’était incroyable car on arrivait à reconnaitre les rues de New-York à travers les parties de voltige des deux principaux personnages ! Soit un idéal de travail old-school iconique, avec quelque chose de plus qui le rend plus artistique que la moyenne (au sens purement plastique puisqu’il apporte une perception supplémentaire à la sensation visuelle).
    Du coup, le passage de relais avec le laborieux Dave Ross était… Pfffiou, pénible !

  • Présence  

    Mais bien sûr : Dakota North une série de 5 épisodes publiés en 1986/1987, par Martha Thomases et Tony Salmons.

    • Bruce lit  

      Hein ? quoi ? quoi ? mais j’ai jamais entendu parler de ça moi !!!! Je veux un article !!

  • JP Nguyen  

    Je connaissais la série Dakota North car elle avait été très partiellement publiée en VF dans un éphémère magazine sur… les Transformers ! (3 numéros parus seulement).
    Le numéro 2 du mag comportait même une guest-appearance de Spider-Man chez les Transformers…

  • Jyrille  

    JP, j’adore res arricles décalés mais celui-ci est de ma haute coltige présencienne ! Tous les passages sur le dessin sont splendides. Je me suis donné un challenge en faisant un article là-dessus mais pour l’instant il n’est pas du tout commencé.

    Je n’avais jamais entendu parler parler de cette histoire mais les dessins ne m’attirent pas. Cela semble pourtant très sympa. Merci encore et bravo !

    • JP Nguyen  

      Merci Cyrille. Pour garder ma patte, j’ai quand même laissé traîner deux-trois calembours…

      • Jyrille  

        Tu auras compris que je parlais de voltige… Je suis nul sur un smartphone. De rien, JP, c’est mérité. Pour les calembours, je n’ai pas fait attention. Mon cerveau n’est pas fait pour ça.

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