Le labyrinthe de la solitude (Astérios, Le Minotaure)

Asterios Le Minotaure par Serge Le Tendre et Frédéric Peynet

Un article de BRUCE LIT

VF : Dargaud

Le tueur s’éveilla avant l’aube et s’élança dans la galerie, puis il…
©Dargaud

ASTERIOS, LE MINOTAURE s’inscrit dans la revisitation de la mythologie grecque par Serge Le Tendre, le scénariste révéré de LA QUETE DE L’OISEAU DU TEMPS. Il s’agit d’une histoire complète de 72 pages illustrée et colorisée par Frédéric Peynet avec qui il signe également un PYGMALION ET LA VIERGE D’IVOIRE tout aussi réussi.

Aucun risque de spoils : tous ces personnages vous les connaissez sans les connaître.

Dans la cité d’Athènes, l’architecte Dédale tue son neveu par accident. Il décide de fuir se mettre au service du roi Minos en Crète pour commencer une nouvelle vie. Les Dieux viennent, comme toujours, foutre la pagaille en lui confiant la garde d’Asterios, un enfant monstrueux né de l’accouplement d’une reine et d’un taureau.

Dédale aime ce mutant comme son enfant mais doit gérer ses accès de colère, ses besoins d’amour contrariés par l’intolérance humaine. Une chaîne d’évènements tragiques vont faire du Minotaure un monstre que Dédale va devoir enfermer dans un labyrinthe.

Pas le monstre que vous attendiez ?
©Dargaud

Cette légende tout le monde la connaît et l’a pratiquée soit au cinéma, en jeu vidéo ou en littérature : Le héros Thésée pour conquérir Arianne va affronter une bête sanguinaire dans un labyrinthe dont il sera le seul à sortir victorieux. Sauf qu’ici Serge Le Tendre prend le contre pied de cette mythologie pour faire du Minotaure un ténébreux, un veuf, un incompris. Une démarche bienvenue qui ajoute du drame à la tragédie.

Avec beaucoup de patience, Le Tendre remonte ce fameux fil d’Ariane où, dans l’engrenage grec, le moindre acte commis par les parents définira la vie, la souffrance et la mort des enfants qui expieront ces péchés.
C’est ce qui fait la force de cette histoire : cette machine à broyer la jeunesse qui commence avec l’acte manqué de Dédale tuant son neveu puis la mesquinerie du roi Minos qui en désobéissant à Poséidon déclenche sa fureur et l’accouplement contre nature entre sa femme et un taureau.

Dédale face au Taureau de Poséidon.
©Dargaud

Lorsque la vie d’Asterios commence il doit composer avec une palanquée de hontes cumulées : celle de sa mère devenue folle d’avoir baisé un taureau, de son tuteur Dédale qui en cherchant une rédemption sera l’architecte indirect du massacre de jeunes athéniens, cette cité avec laquelle il ne voulait plus avoir à faire.
Comme Guillotin à jamais associé à cette machine de mort et d’oppression que fut la guillotine, le nom de Dédale restera prisonnier du labyrinthe qu’il créa pour jeter en pâture des innocents à son fils adoptif.
Bien souvent, Le Tendre sait retrouver à propos de cette histoire d’homme animal, les accents lyriques de Calderon dans LA VIE EST UN SONGE qui voyait également un personnage enfermé pour le bien-être de la cité.

Cet Asterios, Le Tendre l’aime : privé d’amour, d’amitié ou de sexualité, il ne reste au minotaure d’autre échappatoire que de jouer la partition que l’histoire a écrite pour lui tout en observant cyniquement ce que les hommes ont fait de lui : le monstre qu’ils ont créé et dont ils avaient besoin pour transformer leur cruauté en autorité (Minos) et leur lâcheté en héroïsme (Thésée).
Le Tendre s’amuse en effet à imaginer la réalité et la vie quotidienne du Labyrinthe, un univers où le Minotaure laisserait la vie sauve à ses victimes pour les laisser libres de leurs pulsions survivalistes comme les héros de SQUID GAMES.

Le Minotaure offre l’hospitalité à son tueur.
©Dargaud

Quant à Thésée, ce n’est plus le héros que l’on connait mais une marionnette que Le Minotaure a décidé de sculpter pour ses propres ambitions, pour cette histoire qu’il tente d’influer. A certains moments Le Minotaure devient Jesse James conscient que pour pérenniser sa légende il doive être assassiné par le lâche Robert Ford. La tragédie viendra que la liberté dont Asterios pense disposer n’est qu’une illusion.

Le Tendre est ici secondé par le dessin de Frédéric Peynet. Si on a connu ailleurs un minotaure plus effrayant et imposant, Peynet réussit à trouver la juste mesure pour construire un récit susceptible d’être apprécié par des adolescents et des adultes sans tapiner les uns et trahir les autres. Son travail sur les couleurs permet de se sentir écrasé par la chaleur grecque et de s’immerger totalement dans l’antiquité.

Dans son album OUTSIDE, David Bowie (qui jouera dans un film nommé…LABYRINTH !) chantait sa fascination pour le mythe de Minotaure, sur ce que son incarnation racontait des perversités humaines. En plus d’une leçon d’histoire et de culture générale, Le Tendre et Peynet livrent le portrait d’une victime désignée à mourir des péchés des autres dans un thriller lyrique irréprochable. Presque un héros christique, Le Minotaure rejoint ici Judas dans la famille des salauds nécessaires.

Collectionne les tous !
©Dargaud

La BO du jour

Le minotaure célébré par un chanteur aussi beau qu’un Dieu grec.

16 comments

  • Nikolavitch  

    Ah oui, faut que j’aille voir, j’avais vraiment adoré la Gloire d’Héra, notamment

  • Eddy Vanleffe  

    Avec LES REINES DE SANG et ce cycle mythologique, j’ai du franco-belge à rattraper on dirait…^^
    Plus que séduisant cette relecture modernisée sans vraiment l’être. Thésée a toujours un gros fumier manipulateur, opportuniste et sans scrupule…

  • JP Nguyen  

    Hey Boss, tu nous aurais pas confondu Billy the Kid et Jesse James ?
    Et la citation de Nerval, y’aurait pas ténébreux à la place de seul ?

    Sinon, les cases montrées sont belles et la réinterprétation du mythe est plutôt originale…
    A cause du blog, la liste des trucs que je devrais essayer en médiathèque s’allonge sans cesse, jusqu’à dépasser celle des victimes du Joker…

    • Bruce lit  

      Bravo tu as décelé mes pièges comme un vrai Minotaure JP. Je voulais vérifier la concentration de mes lecteurs…

      • JB  

        En même temps, Pat Garrett n’a pas vraiment bonne presse non plus

  • JB  

    J’ai eu ma grande période d’amateur de mythologie grecque jeune ado, il va falloir que je découvre ça. Merci pour cette présentation d’une BD apparemment iconoclaste ou à tout le moins à rebours des adaptations habituelles

  • Tornado  

    Un bon articlke clair et concis, avec les marottes habituelles (ici Bowie).
    Content d’apprendre que Serge Letendre est toujours dans la course. Si j’ai bien sûr été happé par LA QUÊTE dès sa parution originelle, j’avais été déçu ensuite par LES VOYAGES DE TAKUAN. Du coup j’avais lâché la trace de cet auteur. Sa page Wikipedia montre qu’il est extrêmement prolifique ces dernières années.

  • Jyrille  

    Chouette article boss, j’ai dû voir ces couvertures d’un coin d’oeil sans jamais m’y intéresser. Merci donc de nous en faire la présentation qui semble de qualité. A l’occasion peut-être. Quant à cette histoire, j’ai surtout en tête une nouvelle de Jose Luis Borges étudiée en classe de première. Notre prof de français avait fait toute une partie de l’année sur la forme de la nouvelle, on avait fait Poe également, c’était fascinant. De très bons souvenirs, surtout que je n’ai pas continué et tenté de lire Borges par exemple.

    La BO : tuerie. L’album est trop long mais ce titre est splendide. Grosse impression à la fin de SE7EN avec son générique qui descend et la chanson HEART FILTHY LESSONS, bien avant l’utilisation de I’M DERANGED dans LOST HIGHWAY. Tu m’apprends qu’il y parle du Minotaure. Je ne me suis jamais trop penché sur les paroles, j’avais juste saisi qu’il parlait des meurtres comme forme d’art avec une sorte d’enquête tout au long du disque. D’ailleurs je n’ai jamais su si il comptait sortir la suite (le 2) un jour.

    • Bruce lit  

      Ah je serai intéressé de connaître le titre de ce livre Cyrille.
      J’ai une édition de OUTSIDE où Bowie mentionne les titres qu’il affectionne et les autres à jeter. C’est vrai qu’il est long mais c’est un grand disque. J’ai répondu à la question du Minotaure sur le mur Facebook. On parlait pas mal d’OUTSIDE dans l’interview de son biographe http://www.brucetringale.com/interview-jerome-soligny-rainbowman-2/

      • Jyrille  

        Voici la nouvelle : oeuvresouvertes.net/spip.php?article1018

        A priori il est tiré de ce livre : babelio.com/livres/Borges-LAleph/1755

  • Fletcher Arrowsmith  

    Bonjour.

    sympa comme article avec de bien belles références littéraires mais pas que (SQUID GAMES il fallait oser). Comme JB j’ai eu pendant longtemps une période mythologie notamment grecque. Cet album pourrait m’intéresser mais plus comme emprunt à la bibliothèque municipale.

    J’ai comme tout le monde lu la QUETE DE L’OISEAU DU TEMPS de Le Tendre. Bien aimé son LIVRE DES DESTINS avec Biancarelli. Mais Serge Le Tendre avait déjà trempé dans une série dénommée … LABYRINTHES. Prophétique ? Qu’en disait l’oracle à Delphes ?

    Cela m’a fait penser à un autre Minotaure et un autre labyrinthe, récents: ceux de Jeff Lemire et son MAZEBOOK (http://www.brucetringale.com/lacher-le-fil-mazebook/) mais aussi un ovni de la bd franco belge, croisement entre des artistes américains et un format européen : OLYMPUS par Butch Guice et Geoff Johns, que je recommande.

    La BO : je ne connaissais pas ce titre de Bowie car je n’ai jamais écouté plus d’une fois l’album. Pour moi et la famille, David Bowie restera toujours associé à Jennifer Connelly et LABYRINTH de Jim Henson (je reconnais que cela aurait été chercher la facilité).

    • Bruce lit  

      Le hasard a voulu que je lise ce minotaure et le labyrinthe de Lemire dans la foulée. Je n’ai jamais entendu parler d’Olympus.
      Je reste très friand d’adaptations en BD de littérature, de mythologie et d’histoire qui permettent de réviser à peu de frais mes fondamentaux. C’est aussi un format de transmission incroyable avec les enfants comme seule la BD peut en proposer.

      • zen arcade  

        Tu as lu le superbe Médée de Blandine Le Callet et Nancy Pena ?
        Il y a une somptueuse intégrale qui est sortie l’an dernier et que je ne saurais trop recommander.

  • Surfer  

    J’ai aussi lu la QUETE DE L’OISEAU DU TEMPS de cet auteur que j’ai bien apprécié et qui figure encore dans ma bédétheque.
    Je suis passionné de mythologie, les visuels de la BD que tu présentes sont sympas, ta critique est positive … donc pourquoi pas. En tous cas, les pré requis pour une lecture agréable sont là 😉.

    La BO: je dois avoir une quinzaine d’albums de Bowie mais je n’ai pas celui là. Cependant je l’ai écouté. Je l’ai bien apprécié… mais pas au point de vouloir acquérir le disque. Mon épouse non plus d’ailleurs (C’est pourtant une inconditionnelle de l’artiste).

  • Présence  

    Voilà typiquement le genre de production à laquelle je n’accorde qu’un bref regard, pas très intéressé de lire une énième resucée d’un mythe plus ou moins bien assimilé. Visiblement, ma condescendance est pathétique, un a priori infondé par cette série de BD écrite par Serge Le Tendre.

    Je me souviens encore de la première fois où j’ai découvert un récit classique écrit du point de vue du personnage habituellement désigné comme le méchant : Les dames du lac, de Marion Zimmer Bradley, du point de vue de Morgane. Un choc et une révélation.

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