Le prince blanc avec une épée noire (Elric)

Focus : Une sélection des adaptations dessinées d’Elric

Une invocation hasardeuse de JP NGUYEN

Cet article s’intéressera à Elric de Melniboné, personnage emblématique de l’œuvre de fantasy de l’écrivain anglais Michael Moorcock. Prince albinos à la santé fragile régnant sur le peuple décadent de l’île de Melniboné, Elric devient le porteur de Stormbringer, la sombre épée runique buveuse d’âmes, qui lui confère un pouvoir redoutable mais finira par causer sa perte. Anti-héros romantique à la destinée tragique, cette création littéraire fascinante a connu une vie tortueuse, dans les pages des romans mais aussi des comics ! Après une biographie express du Loup Blanc, nous nous intéresserons à quelques-unes des mises en cases les plus marquantes du personnage.

Sâche, ô lecteur, que t’aventurer plus loin t’exposeras à la lame de Spoilbringer !

Non, certes, ce n’est pas un gai-luron… ©Glénat
Non, certes, ce n’est pas un gai-luron…
©Glénat

 

Le Champion éternel

C’est dans Strange 228, datant de 1988, que je croisais pour la première fois Elric de Melniboné. De façon surprenante, l’éditeur LUG avait accordé une pleine page du « mensuel des super-héros » à une publicité de jeu de rôle, qui détonait par rapport aux habituels mots croisés gentillets ou autres articles éducatifs traitant des bisons, des pygmées ou des éoliennes. Partageant l’affiche avec Hawkmoon, Elric brandissait sa légendaire épée, semblant briguer, lui aussi, le titre de « Champion Eternel ». Intrigué, je finissais par consulter un nécromancien expérimenté un camarade de collège plus calé que moi en heroic fantasy. Il me prêta quelques bouquins de poche dont Elric des Dragons que j’abordais naïvement comme le premier récit consacré au prince de Melniboné, puisqu’il racontait comment Elric, trahi par son vil cousin Yyrkoon, fit alliance avec le seigneur du chaos Arioch pour sauver sa cousine Cymoril et se retrouva ainsi en possession de la terrible Stormbringer. En fait, j’apprendrais plus tard que si cette histoire n’était pas la première publiée sur Elric. Elle date de1972 alors que le personnage apparut dès 1961 dans la nouvelle La Cité qui rêve. Mieux ! Moorcock fit mourir Elric dès 1964 dans Le Trépas du seigneur condamné !

Mais l’ordre de publication des aventures d’Elric ne suit pas l’ordre chronologique et cela a permis à Moorcock, au fil des années, d’étoffer la « continuité » de sa création, en revenant sur telle ou telle période. Après avoir renoncé au trône de Melniboné, il débute une vie d’errances et d’aventures où il gagnera le surnom de Loup Blanc. Lorsqu’il revient à Imrryr, comme raconté dans La Cité qui rêve, pour libérer Cymoril, il livre la ville aux pillards et Stormbringer fauche sa bienaimée. Par la suite, Elric trouvera un compagnon de route fidèle en la personne de Moonglum (Tristelune en VF) puis une épouse avec la belle Zarozinia mais, de nouveau, il perdra tout, même la vie, lorsque le destin le rappellera à son devoir de Champion éternel !

L’illustration de JdR aperçue dans Strange provenait en fait d’une courte adaptation publiée dans Heavy Metal  (C) Frank Brunner

L’illustration de JdR aperçue dans Strange provenait en fait d’une courte adaptation publiée dans Heavy Metal
(C) Frank Brunner

Mais au fait, ce titre ronflant de « champion éternel », d’où lui vient-il ? Ce concept, récurrent dans l’œuvre de Moorcock, établit la persistance, à travers tout le multivers, d’un être désigné pour tenir ce rôle et défendre la Balance Cosmique, par-delà l’affrontement des forces de l’Ordre et du Chaos. Ainsi, dans bon nombre de récits de Moorcock (Hawkmoon ; Corum, Erekosë, Jerry Cornelius) le héros est l’incarnation du Champion Éternel. Pour autant, Elric évoque davantage l’image d’un poète maudit que celle du guerrier flamboyant. Initialement de constitution fragile, dépendant initialement de filtres et de potions, il doit sa survie à l’épée Stormbringer, qui vole les âmes et transfère la force vitale à son porteur.

C’est ce mélange de force et de faiblesse qui fait le charme vénéneux du personnage, conçu par son créateur comme un anti-Conan  . L’un est valétudinaire, l’autre rayonne de vitalité. Le melnibonéen parcourt le monde et le multivers, jouet du destin mais sans véritable but ou volonté propre tandis que le cimmérien est en quête d’or, de gloire et de femmes. Elric renonce au trône dès le début de son cycle alors que Conan deviendra roi à l’issue de sa tumultueuse carrière. L’albinos pratique la magie alors que le barbare exècre cette dernière, se fiant avant tout à l’acier de sa lame.

On pourrait quand même leur trouver un point commun dans l’issue tragique de leur grand amour. Conan dut déplorer la perte de son amante Bêlit, reine des pirates tombée au combat. Les dulcinées d’Elric furent par deux fois victimes du destin et de l’épée noire, qui prit la vie de la cousine Cymoril puis de l’épouse Zarozinia, transformée en monstre par le théocrate Jagreen Lern.
Mais dans l’ensemble, presque tout les oppose, et c’est ce qui fait toute l’originalité du héros de Moorcock, assez puissant pour invoquer des dieux mais miné par une enveloppe charnelle bien fragile. Sans cesse balloté par les événements, il traverse les batailles avec mélancolie. Si les aventures de Conan permettent au lecteur de fantasmer une force primale qui surmonte toutes les épreuves, les errances d’Elric sont autant d’occasions de partager le spleen qui colle à sa peau d’ivoire.

 Qui ne se ressemble pas, s’assemble quand même…  (C) Marvel Comics

Qui ne se ressemble pas, s’assemble quand même…
(C) Marvel Comics

Des adaptations… parfois oubliables

Ironie du sort, si on excepte une courte adaptation par Philippe Druillet, dans un portfolio de 20 pages à la diffusion plutôt confidentielle en 1971, c’est chez Marvel Comics, dans les numéros 14-15 de Conan The Barbarian, datés de 1972, qu’Elric fera sa première grande apparition en images et en bulles. Dans cette histoire écrite par Roy Thomas et Moorcock himself (et de son ami illustrateur James Cawthorn), on voyait Conan s’allier à Elric pour combattre Xiombarg, la reine du chaos. Le duo formé par le barbare et le nécromancien ne souleva toutefois pas forcément l’enthousiasme des Marvel-zombies et cette aventure fut sans lendemain. Il faut dire que, côté dessins, Barry Windsor Smith n’avait pas trop gâté le Melnibonéen, en l’affublant d’une terne cotte de mailles et en le coiffant d’un chapeau pointu assez ridicule…

Mais Roy Thomas ne lâcha pas l’affaire et, en 1980, il profita de la collection Epic de Marvel pour confier à P Craig Russell les illustrations d’un Graphic Novel de 64 pages adaptant The Dreaming City, l’histoire du tragique retour d’Elric à Imrryr. Le dessinateur met lui-même en couleurs ses planches et le résultat est remarquable. La finesse du trait, le soin apporté aux détails et les nuances de la colorisation font de ce GN un régal visuel. Après un second récit publié dans l’anthologie Epic Illustrated While the Gods laugh, Roy Thomas emmène la série chez Pacific Comics et Russell ne s’occupe plus que des découpages, confiant les dessins à Michael T Gilbert pour une mini-série en 6 numéros : Elric of Melniboné, qui raconte en fait les « origines » d’Elric et sa rencontre avec son épée maudite. Le trait de Gilbert est un peu moins fin que celui de Russell mais les compositions restent travaillées et l’ensemble est agréable à lire, même si certains designs peuvent interroger (le cousin Yyrkoon ressemble davantage à un bouffon qu’à un dangereux rival). Avec la faillite de l’éditeur Pacific Comics, la série déménage encore, chez First, et d’autres dessinateurs succèdent à Russell et Gilbert pour adapter les recueils de nouvelles de Moorcock en autant de mini-séries.

Extrait de The Dreaming City, magie noire en couleurs…  (C) P. Craig Russell

Extrait de The Dreaming City, magie noire en couleurs…
(C) P. Craig Russell

Longtemps difficiles à trouver car épuisés, ces récits ont fait l’objet d’une réédition VO chez Titan Books depuis 2015, sous le titre « The Michael Moorcock Library » avec déjà 5 volumes consacrés à Elric de parus, ainsi que des recueils dédiés à Hawkmoon, Corum et Erekosë, autres Champions Eternels dont les aventures furent jadis publiées chez First Comics… Elric of Melniboné est réédité dans le tome 1 de cette collection et The Dreaming City dans le tome 3. Ce sont, à mon sens, les deux meilleures adaptations de ce qu’on pourrait appeler la période « Roy Thomas ».

P Craig Russell retrouvera le prince albinos en 1997, cette fois sans Roy Thomas, pour une adaptation en 7 numéros de Stormbringer, co-éditée par Dark Horse et Topps Comics. C’était l’occasion pour lui de mettre en images la « dernière » quête d’Elric, à l’issue de laquelle l’albinos rétablit l’équilibre entre ordre et chaos et souffle dans le Cor du Destin pour faire renaître le monde juste avant de mourir empalé sur son épée, qui s’incarne ensuite sous une forme démoniaque. Paradoxalement, même si le dessinateur était alors plus expérimenté, j’ai été moins séduit par cette mini-série. L’évolution du trait de Russell, plus épuré, la colorisation informatique, le déséquilibre entre textes et images, sont autant de facteurs qui m’ont rendu la lecture assez pénible.

17 ans après, un trait différent et des couleurs moins réussies  (C) P Craig Russell

Une adaptation grandiose et sombre
(C) P Craig Russell

Par contraste, j’ai eu beaucoup plus de plaisir à me plonger dans l’adaptation en cours de publication chez Glénat depuis 2013. Le premier cycle comprend 4 tomes dont 3 sont déjà parus et fait le choix de raconter l’histoire d’Elric dans l’ordre chronologique mais en s’autorisant des ellipses et des modifications. Avec deux scénaristes (Julien Blondel et Jean-Luc Cano) se partageant le travail et, à ce jour, trois dessinateurs (Didier Poli, Robin Recht, Julien Telo) et un coloriste (Jean Bastide), on pourrait craindre un manque d’homogénéité et une production industrielle sans âme, mais pas du tout ! L’histoire, à la fois fidèle et réinventée, est portée par des dessins superbes. Les designs des décors, costumes et créatures sont travaillés et originaux, les planches nous transportent dans un univers sombre et glauque mais aussi grandiose et magique.

Au fil des pages, on peut sentir le souffle épique du récit et le lecteur familier de la saga d’Elric se surprend à désirer ardemment la suite, même s’il la sait inéluctablement tragique… Pour quelqu’un souhaitant (re)découvrir la saga d’Elric en BD, cette adaptation est hautement recommandable, adoubée par Moorcock lui-même en préface du tome 1 (mais bon, il a aussi donné son feu vert pour des trucs assez bof) mais aussi par Alan Moore et Neil Gaiman au début des tomes 2 et 3. Hé oui, ces deux pointures des comics ont aussi été des lecteurs d’Elric !

Une adaptation grandiose et sombre  (C)  Glénat

17 ans après, un trait différent et des couleurs moins réussies 
(C) Glénat

A travers le Multivers…

Dans le texte publié en intro du tome 3, Neil Gaiman avoue sans ambages toute la vénération qu’il voue à l’œuvre de Moorcock et à Elric en particulier. Il relie même le prince albinos à la création de son œuvre phare, Sandman  . Gaiman a d’ailleurs écrit une nouvelle Une vie meublée en Moorcock, première manière, où il raconte l’influence considérable qu’eurent sur lui les lectures moorcockiennes. La nouvelle connaîtra une adaptation en comics par P Craig Russell (encore lui !) qui sera intégrée au TPB de la mini-série de 1997 publiée par Dark Horse / Topps Comics.

Mais dès les années 70, on peut retracer une influence manifeste de Moorcock sur certains comics, en particulier le Warlock de Jim Starlin . Il ne porte pas d’épée mais la gemme à son front dévore aussi les âmes… Et pour éviter l’avènement de son double négatif, le Magus, Warlock finit par se suicider, ne revenant de l’autre monde que pour sauver l’univers de la menace de Thanos sous l’égide des forces de… Master Order et Lord Chaos ! Pourtant, dans une interview donnée à Newsrama en 2014  Starlin affirme n’avoir lu le Elric de Moorcock qu’après avoir écrit son Warlock

L’éternité, c’est long, surtout sur la fin (C) Marvel Comics

L’éternité, c’est long, surtout sur la fin
(C) Marvel Comics

Créé en 1976, le Luther Arkwright de Bryan Talbot  reprend à son compte le concept de « Champion éternel ». Pour le coup, Talbot ne fait aucun mystère de sa source d’inspiration, reconnaissant sans ambigüité  ce qu’il doit à Moorcock (et aussi à son prof de lettres qui lui fit découvrir cet auteur…). On peut toutefois préciser que Luther Arkwright est davantage inspiré de Jerry Cornelius et non pas directement d’Elric de Melniboné : Cornelius est l’incarnation du Champion éternel dans l’Angleterre du XXème siècle et Moorcock encouragea d’autres auteurs à s’en inspirer, comme s’il s’agissait d’un personnage « open source ». Mais s’il salua Bryan Talbot pour son Luther Arkwright, il critiqua en revanche le Gideon Stargrave de Grant Morrison dans The Invisibles car il estima qu’il s’agissait d’un simple plagiat, sans inspiration ou idée nouvelle.

Mais parmi toutes ces incarnations du Champion Eternel, on en revient toujours à Elric. Car c’était le premier. Car il avait formidablement réussi à capter l’esprit des années 60 qui l’avaient vu naître, comme le note Alan Moore dans son introduction à la BD de Julien Blondel & Co, où il établit un parallèle entre le dernier souverain de Melniboné, rongé par l’auto-destruction, et les créateurs des sixties, désireux d’enterrer le vieux monde de l’Empire Britannique. Détruire l’ancien pour rebâtir le nouveau, faire alterner l’ordre et le chaos…
« Le paysage de mes histoires n’est pas physique. Avant tout, il est métaphysique » Cette déclaration de Moorcock résume bien la richesse symbolique de son œuvre, à l’instar de Tanelorn, la cité perdue, refuge des champions éternels, qui existe partout dans le Multivers mais dont le chemin est fort difficile à trouver. Si elles furent aussi longtemps introuvables, les bonnes adaptations d’Elric en comics ou BD sont à présent plus accessibles. Si vous décidiez à présent de partir sur les traces du Loup Blanc, j’espère vous avoir fourni quelques pistes… de lecture !

Méfiez-vous tout de même, cet homme est dangereux…  (C) Glénat

Méfiez-vous tout de même, cet homme est dangereux…
(C) Glénat

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Au hasard d’une publicité publiée dans STRANGE, JP Nguyen découvrit Elric, le héros de Michael Moorcock. Il vous en retrace la carrière chez Bruce Lit ainsi que son influence sur Neil Gaiman, Bryan Talbot, Jim Starlin et Grant Morrison.

La BO du jour :
A votre avis, quel air Elric entonne-t-il lorsqu’il retrouve Hawkmoon, Corum et cie ?

45 comments

  • JP Nguyen  

    @Matt
     » z’avez des apriori plus sévères avec la BD de chez nous. »
    Certes, sur une série US, les changements de dessinateurs font partie des règles du genre.
    Mais même dans ce cas, quand deux dessinateurs se relaient dans un même arc, ça me chiffonne toujours un peu, sauf quand c’est fait astucieusement (si un artiste se charge du « présent » et l’autre des flashbacks, par exemple).
    Dans une histoire, voir un perso changer de tête parce que le dessinateur change, c’est un peu dérangeant.
    Sur des arcs différents, ça m’embête moins, même si c’est parfois regrettable (dans le run de DD par Bendis, l’arc « Trial of the century » souffre de ne pas être dessiné par Maleev).
    Dans Scalped, c’était mieux géré car les dessinateurs remplaçants de RM Guera intervenaient surtout sur des one-shots ou bien des arcs entiers consacrés à des personnages secondaires.

    Là, pour Elric, si j’ai bien compris, d’après une interview en ligne, les différents dessinateurs qui se sont succédés travaillaient ensemble dans le même studio et cela a permis une certaine unité dans le rendu final.

  • Jyrille  

    Je viens de finir de relire Dans l’abîme du temps (vieille édition). Finalement mes souvenirs étaient aussi brumeux qu’un film de Carpenter. Il y a quatre longues nouvelles, la plus connue étant L’appel de Chtulhu, où effectivement Lovecraft ne traite pas les noirs intègrement. On y sent son racisme. Elle date de 1926. Les autres sont ultérieures, notamment une de ses dernières, Dans l’abîme du temps. Avec celle-ci et l’autre longue nouvelle du recueil (Les montagnes hallucinées), Lovecraft est un vrai anthropologue de l’étrange. Et son écriture (ok j’ai lu une traduction) est très moderne. Les montagnes hallucinées, c’est The Thing avant l’heure, en Antarctique, très documentée a priori. C’est beaucoup moins pénible à lire que dans mon souvenir, et très original. Une très bonne surprise même s’il a tendance à rallonger ses paragraphes pour ménager le suspense.

    Sur la page Wiki de la nouvelle du même titre, il y a une superbe illustration pour une édition scandinave.

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