Le soleil levant a rendez vous avec la lune (Marvel mangaverse)

Encyclopegeek : le Marvel Mangaverse

Article de EDDY VANLEFFE

VO: Marvel 

VF : Panini

Les otakus, rêvent-ils de sushis électriques?

Les otakus, rêvent-ils de sushis électriques?

Cet  encyclopegeek  sera consacré à MARVEL MANGAVERSE, le projet qui consista en 2001 à vouloir marier les codes du manga et du comics. Mais qu’en fut-il véritablement?

«J’ai fait les deux écoles et ça n’a rien changé…»

Je sais ce qu’il y a d’incongru dans le fait de citer Michel Sardou dans un premier article sur Bruce Lit. Vous pouvez vous dire, ce mec-là aime la provoc’ gratuite, ce mec est un punk! Mais non, c’est une phrase qui m’est revenue en tête en retombant tantôt sur la saga «Marvel Mangaverse». A l’aube du nouveau millénaire, Marvel vécut un véritable séisme éditorial: l’arrivée de Joe Quesada aux commandes. Ce fut d’ailleurs mine de rien, et quoi qu’on puisse penser du bonhomme l’événement le plus important de cette décennie dans la galaxie comics.

Il récupère un catalogue mal en point et se retrousse les manches pour lui donner un furieux coup de jeune et cela par tout les moyens: gamme Ultimate, gamme Max, label Marvel Knights, quasi reboot des franchises avec des auteurs Vertigo, et…ce Marvel Mangaverse.
C’est un projet destiné à faire le point de rencontre tant fantasmé entre les comics et le manga, de ramener aussi les lecteurs qui se seraient éloignés de Marvel suite à la déferlante asiatique de la décennie précédente.

La promotion annonça des grands noms de la bande dessinée et les bruits de couloirs faisaient état de contacts avec des auteurs japonais. Le projet s’annonçait donc alléchant.
Sur les étals ce fut Ben Dunn le patron d’Antartic Press et l’auteur de Ninja High School qui dirigea la mini-série et plusieurs one shots vinrent compléter l’univers furent écrits par Peter David, C.B. Cebulski, Chuck Austen, Udon studio et Adam Warren, dessinés par Jeff Matsuda, Lea Hernandez ou encore Keron Grant.

All New, All Different

All New, All Different

Le truc all-star quoi et pas un japonais à l’horizon…

Deux explications à cela: lorsque l’on regarde les chiffres de ventes des mangas et des comics, on s’aperçoit que le cinquantième d’un classement japonais vend encore bien plus d’exemplaires que les premières ventes américaines qui plafonnaient en 2002 vers 100 000 ou 120 000 exemplaires. Ce marché pour un auteur japonais n’a absolument aucun intérêt. Ensuite les super héros ne sont pas particulièrement admirés la-bas. Ils ont leurs propres héros d’enfance allant de Sangoku à Ultraman en passant par les Kaiju et ils ne nourrissent pas le fantasme d’aller travailler sur Spider-Man.

Les auteurs ayant explicitement évoqué des influences américaines, il y en a pourtant. Mazakazu Katsura est un fan de Batman travaillant avec un buste du personnage derrière lui dans son studio. Il y avouera son allégeance dans Shadow Lady et Zetman. Le papa de GUNNM aussi fera un vibrant hommage au Frank Miller de  Sin City  dans Ashman et enfin Kya Asamiya lui après avoir aussi flirté avec l’ambiance  Gotham by Gaslight dans Steam Detectives franchira le cap pour faire des comics chez…DC.
Ce fut donc une aventure purement «stars and stripes» que nous avons eu l’occasion de pouvoir lire, un truc structurellement totalement américain. Le coté manga n’apparaît finalement n’être qu’un outil graphique cosmétique sans grande profondeur.

MARVEL MANGAVERSE NEW DAWN & ETERNAL TWILIGHT
Namorita version manga

Namorita version manga

C’est donc Ben Dunn, scénariste, dessinateur d’origine thaïlandaise, qui va s’atteler au projet principal sur deux «giant size» qui formeront un diptyque où il cherchera à recaser le plus possible de poncifs manga à travers les pages tout en restant fidèle à l’esprit de Marvel. Nous aurons donc un Iron Man version mécha; un Hulk métamorphosé en Kaïju, une Tigra en «fille-chat», une Wasp en «tsundere» (la copine du héros qui met des baffes) et un Hank Pym de 16 ans, sorte de génie cool qui parle aux fourmis en jouant de la guitare.
L’histoire est sinon une sorte de «What-if» assez sage:Une catastrophe provoquée par Bruce Banner permet de changer les curseurs de l’univers ordinaire et a ouvert une porte sur la Zone négative que les bad-guys aimeraient bien rouvrir pour mettre un peu de foutoir. Heureusement, l’amour et beaucoup de pyrotechnie à cheval entre Akira et Dragon Ball, viendront à bout de cette menace.

Si je divulgâche comme un goret, c’est que bien entendu, ce n’est pas dans l’intrigue qui va rendre cette bande dessinée intéressante aujourd’hui. Non mais le fait que faire la photographie de ce qui a traumatisé les otakus de l’époque. En 2001 les ombres de certains auteurs connus particulièrement dans le domaine du mécha et du cyberpunk règnent sur les cerveaux. Ainsi nous pourrons profiter d’une multitude de références à Yukito Kishiro (GUNNM), Katsuhiro Otomo (Akira) et surtout, surtout Masamune Shirow dont les Apple Seed et les Ghost in the shell ont changé totalement la façon d’envisager la technologie futuriste dans la bande dessinée mondiale. On peut aussi ajouter une forte influence de Yuzo Takada (3X3 eyes) aujourd’hui un peu oublié. Ainsi peu importe que l’essai ne fut pas concluant pour Marvel, il est devenu un document historique parlant de toute une génération de lecteurs ayant rêvé conjointement de lance-toiles et de machines intelligentes.

MARVEL MANGAVERSE: AVENGERS ASSEMBLE PAR UDON STUDIO
Bioman, Bioman, les forces avec toi....

Bioman, Bioman, les forces avec toi….

C’est le studio UDON structuré sur le même moule que CLAMP au Japon, qui va prendre les rênes d’Avengers, transformant la série en un épisode de Bioman. Certes les Sentaïs sont des séries très populaires au Japon, mais on commence à s’éloigner un tantinet de manga au sens strict du terme. Ici même la structure de l’épisode nous rappelle les vieux X-Or. Une mission, des méchants dans leurs repères qui envoient des sbires avant de sortir le grand jeu pour que tout se termine avec un duel de robots géants. Un graphisme coloré agréable achève de nous conforter dans le sentiment d’être devant la télé dans les années 80.

En tant que comics, les personnages ne sont pas introduits, n’ont pas de personnalités, juste de designs et les combats souffrent finalement de l’inévitable travers typiquement américain qui consiste à s’envoyer des vannes à la con en plein combat. Hommage à part, il reste donc le sentiment d’avoir lu un truc particulièrement vide.

MARVEL MANGAVERSE: GHOST RIDERS PAR CHUCK AUSTEN
Loup y-es-tu? Ah non, juste sur la cover...

Loup y-es-tu? Ah non, juste sur la cover…

L’auteur sans doute, le plus détesté après Rob Liefeld, mais il y a de quoi! Dans cette histoire qui fait d’avantage penser aux dojinshis qu’aux mangas normaux, Chuck démontre surtout son inaptitude à mettre en scène, à dessiner des postures naturelles et son goût pour un humour bas de plafond. Ghost Rider et Hellstorm tentent d’affronter leur sœur. A peu près tout dans cet épisode a le goût de la BD amateure faite par un copain, pas mal mais qui ne fera pas carrière non plus.

MARVEL MANGAVERSE: THE PUNISHER PAR PETER DAVID ET LEA HERNANDEZ
Le Punisher, admirez le crâne remixé dans le nœud du kimono

Le Punisher, admirez le crâne remixé dans le nœud du kimono

Peter David est un peu le Richard Donner du comics, artisan talentueux et appliqué, il livre toujours un travail propre et impeccable. Il est ici associé à Lea Hernandez (Clockwork Angels), spécialisée dans le Shojo steampunk épuré. Elle livre ici son seul travail pour Marvel. Le scénariste change totalement la conception du Punisher le transformant en geisha munie d’un fouet. Outil idéal pour les punitions bien entendu… Ce rajout bondage assez étrange est sans doute une blague quant à la réputation sulfureuse des mangas.

Peter David connaît bien son boulot puisqu’il l’a déjà fait sur Spyboy, et il est bien l’un des seuls à penser à larguer quelques références comme «la malédiction du panda» allusion malicieuse à Ranma ½. Son talent pour le dialogue sauve une intrigue qui va trop vite à voyager entre Yakuza, démons Oni et pouvoir ancestral. Léa quant à elle n’est pas à l’aise dans l’action pure et dure. Encore une rencontre manquée.

MARVEL MANGAVERSE: SPIDER-MAN par KARRE ANDREWS
Tou as toué mon, oncle. Tou vas mourir!

Tou as toué mon, oncle. Tou vas mourir!

Kaare Andrews est un artiste protéiforme qui passe allègrement du registre peint photo réaliste, au cartoon pour s’installer depuis dans le «Frank Miller-like». Ici, il aborde un graphisme cartoon vaguement japonisant racontant une origin story d’un classicisme éprouvé.

C’est l’histoire de Peter Uzumaki…. heu pardon Parker! Il est le dernier descendant d’un clan ninja dont le sensei Ben a été assassiné pendant que le héros avait le dos tourné. Héroïsme, jeunesse, abnégation tous les codes du Nekketu sont ainsi résumés en une vingtaine de pages. Ce n’est pas ce qu’il y a de plus original mais l’histoire fait son office. Derrière l’évidente facilité du scénario, on peut néanmoins discerner la grammaire commune qui unit finalement les héros de tout horizon car voilà la vérité, Spider-Man était déjà une sorte de combat pour la vie, le progrès et le dépassement de soi comme tous les «Luffy» du Soleil levant.

MARVEL MANGAVERSE: THE X-MEN
Regardez, Cyclope et Wolverine, ils sont voyant les auteurs ou quoi?

Regardez, Cyclope et Wolverine, ils sont voyant les auteurs ou quoi?

C’est Jeff Matsuda, le character designer de la série THE BATMAN qui se charge de croquer les mutants qui… ne sont plus vraiment des mutants. Dans un univers où tout le monde est relooké, quelle pertinence peuvent avoir des parias qui n’en sont plus vraiment? Globalement l’histoire reprend les fondamentaux de la série habituelle. Rogue ne se sent pas à sa place, elle fait une fugue qui sera la prétexte à un affrontement avec «The Azure»: le rassemblement des mutants bleus… Ouais, c’est aussi bête que je le dis.

Nous pouvons rigoler un instant devant un Wolverine aux cheveux blanc et un Cyclope rouge ayant un viseur central. Le scénariste serait-il Bendis sous un faux nom? Sinon ce sont les points communs avec l’ère d’Apocalypse qui interpellent le plus. De là il n’y a qu’une pensée pour se poser la question si ce n’est pas cette dernière saga qui n’était pas le vrai «X-Men Mangaverse ».

MARVEL MANGAVERSE : FANTASTIC FOUR PAR ADAM WARREN ET KERON GRANT
Rien à voir avec le manga, rien à voir avec les FF, rien à voir avec l'histoire principale....

Rien à voir avec le manga, rien à voir avec les FF, rien à voir avec l’histoire principale….

Il était naturel qu’Adam Warren (Dirty Pair) «papa du manga américain» soit impliqué dans un projet comme celui-là. Mais à l’évidence si le plus métalleux des auteurs de comics aime dessiner à la japonaise, il écrit surtout comme une sorte de Garth Ennis qui aurait les obsessions de Warren Ellis. Ainsi il adore ironiser sur les super-héros dédaignant régulièrement les codes et les absurdités du genre tout en extrapolant sur le langage hyper-technologique propre à ses obsessions cyberpunks. Nous avons par exemple ici l’intelligence artificielle du Baxter Building qui possède un logiciel de désignation aléatoire de menace, expliquant par le gag, le ridicule de certains noms de vilains, ici Annihilus. L’histoire explique comment un Reed Richards arrogant, beau gosse et volage a formé une équipe de méta-talents pour chasser les organismes étrangers à notre univers. Une rouquine enflammée, un jeune frustré et une quasi-autiste dont les pouvoirs sont les manifestations physiques de leurs psychés. Un combat plus tard, il est déjà temps de ranger les jouets et force nous est de constater, il n’y a pas grand chose de japonisant ni dans le scénario, ni dans le dessin de Keron Grant et encore moins dans la colorisation très sombre. Non, Warren est presque invisible dans ce travail de commande exécuté proprement mais sur un coin de table.

Depuis plus rien, deux malheureuses mini-séries (Spider-Man, X-Men), deux suites timides plusieurs années plus tard, et en fin une autre idée éditoriale appelée Tsnuami d’où sortira Les Runaways et si ça, c’est du manga, vous pouvez m’appeler Eddy Evian.
Plus tard, de vrais points de vue nippons agrémenteront le catalogue Marvel.
Tsutomu Nihei (Blame!) écrira et dessinera un mini intitulée SNIKT sur qui vous imaginez, sans grande attache à la continuité si ce n’est celle de son style propre, livrant un récit bizarre, cyberpunk mutique et planant. Kia Asamiya(Silent Möbius, Dark Angel) lui n’a pas de chance et se tartine un arc des Uncanny X-Men écrit par Chuck Austen avant de retourner au pays. Mizuki Sakakibara (Tiger and Bunny) illustrera de manière quasiment anonyme quelques chapitres d’Exiles. Aucunes de ces initiatives ne portera de fruits glorieux comme si les deux écoles ne pouvaient pas cohabiter.

Logan a enfin obtenu la nationalité japonaise

Logan a enfin obtenu la nationalité japonaise

Récemment C.B.Cebulski fut la proie de la fureur des réseaux (a)sociaux parce qu’il avait osé écrire quelques histoires mineures sous un pseudo japonais et ainsi fait croire un peu plus à cette mythologie du mélange des genre. Une forfaiture coupable? Ou un vrai hommage d’un homme qui a toujours voulu dresser des ponts entre deux façons d’écrire la bande dessinée. Quel que soit ce qu’on peut penser du résultat, je doute franchement que son œuvre (massive) ait fait de l’ombre à qui que ce soit où soit moins justifiée que celle de Takeshi Miyazawa canadienne de son état n’ayant visiblement jamais foutu ses pieds dans le pays de ses ancêtres et qui «emprunte» également aux Manga.
Sans pour autant avoir eu l’impact voulu, le rêve de mélanger les différentes conceptions d’écriture et de sensibilité des deux écoles perdure en réapparaissant sporadiquement un peu partout sur le globe. Le studio Mad House adapte les séries Marvel. En France nous avons nos aficionados de «french comics» ou de manga local sous forme franco-belge ou même en recueil A5 noir et blanc. L’éditeur Ankama et son label 619 porte d’ailleurs fièrement l’étendard national de cette nouvelle mixité séquentielle. Aux states, Bryan Lee O’Malley (Scott Pilgrim) ou Adam Warren continuent également.

Sont-ils également des voleurs de culture, colportant clichés et ragots par leur passion un peu trop monomaniaque? Car si l’on reproche à C.B.Cebulski son imposture, c’est aussi une façon de dire qu’il faut laisser le manga à ceux qui savent le faire, niant toute curiosité vers l’autre, tout tentative de regarder ailleurs et in fine, toute empathie envers une culture qui n’est pas celle dont on est issu.
Alors imposture? Peut-être mais cela vaut mieux que l’Apartheid librement consentie qui semble devenir une façon de penser trop ordinaire dans nos illustrés jadis porteurs de rêves et de voyages.

C.B. Cebulski alias Akira Yoshida

C.B. Cebulski alias Akira Yoshida

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Le p’tit nouveau de la Bruce Team : Eddy Vanleffe vous parle de la tentative de Marvel au début des 00′s d’adapter ses héros en version Manga. Pour le moyen et souvent le très pire. 

La BO du jour : Mais c’est la meuf de Spider-Man ! 

39 comments

  • Matt  

    Tiens ça me fait penser que Marvel a une équipe de héros japonais : les big hero 6 dont j’ignorais tout avant le film d’animation Disney. Bizarre de ne pas en avoir fait un manga. Le film était plutôt sympa, bien que très prévisible.

  • Arnaud  

    Merci de cet article pour ma culture.

  • Leo mais aussi Stéphane  

    Bienvenue, Eddy.
    Et ça commence fort, super chronique :)

    Ben Dunn, Udon Studio, Chuck Austen, Adam Warren, Jeff Matsuda… ça fait assez mal de lire ces noms, ça me rappelle ce que j’ai connu d’eux
    Kia Asamiya… J’avais lâché X-Men quand Mr Silent Mobius était arrivé. Mais vu que c’est du Chuck, au « scénario » je n’essaierai jamais. J’aimais bien, d’ailleurs, Silent Mobius que je lisais chez Viz.
    Cebulski fait des trucs parfois sympa…
    Tiens, Big Hero 6… maintenant que l’on en reparle… La mini série était marrante et sans prétention dans la fin des 90s, liée à Alpha Flight, si je me rappelle bien, avec Kaijus et robots géants! Il faudrait que je retrouve mes numéros pour jeter un oeil, à nouveau.

    C’est bien dommage que de grands auteurs Japonais ne furent pas invités à ce qui aurait pu être une belle rencontre, et une jolie création artistique. Plus facile à dire qu’à faire, bien sûr…

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