Letter 44, la vérité est ailleurs

Letter 44, par Charles Soule et Alberto Alburqueque

Couverture du premier volume paru chez Glénat

Couverture du premier volume paru chez Glénat©Glénat

AUTEUR SONIA SMITH

VO : ONI Press 

VF : Glénat comics 

Letter 44 est une série scénarisée par Charles Soule et dessinée par Alberto Albuquerque.  Le deuxième tome sort le 12 novembre en France chez Glénat. 

Un président américain fraichement intronisé dans ses fonctions, des tentatives d’assassinat, des secrets d’Etat et des extra-terrestres, bienvenue dans Letter 44, récit politique mâtiné de science-fiction (ou l’inverse) sorti de l’imagination du prolifique Charles Soule, l’homme qui a tué Wolverine, relancé les Inhumains et repris Daredevil.

Sur Letter 44, point de super-héros mais une atmosphère de conspiration mêlée de rencontre du troisième type. Le récit commence avec la prise de fonction du 44e président des Etats-Unis, Stephen Blades. Il succède à Francis T. Carroll, qui, après deux mandats, a laissé le pays exsangue et a précipité les Etats-Unis dans deux conflits meurtriers… La comparaison avec notre réalité est sans nulle doute assumée, n’oublions pas que, dans notre monde, le 43e président des Etats-Unis n’est autre que Georges W. Bush et que son bilan est étrangement similaire à celui du Francis T. Carrol de Charles Soule.

Peut-on dire que son successeur serait le Barack Obama de Letter 44 ? Il semblerait que oui : le nouveau président n’est certes pas noir, mais il est idéaliste, préoccupé des problèmes sociaux et soucieux de dire la vérité aux Américains. Mais ses bonnes résolutions résisteront-elles à la Realpolitik ?

La prestation de serment et le début des ennuis

La prestation de serment et le début des ennuis©Glénat

En effet, à peine le nouvel homme le plus puissant du monde entre-t-il dans son bureau qu’il trouve une missive laissée à son attention par son prédécesseur qu’il méprise ouvertement. La lettre est surprenante et révèle au nouveau président un secret qui le bouleverse : des entités extra-terrestres ont été détectées par la NASA il y a sept ans et il semble qu’elles réalisent des constructions sur une ceinture d’astéroïdes située entre Mars et Vénus. C’est pour préparer les Etats-Unis et le monde à une potentielle invasion extra-terrestre que Francis Carroll a engagé des conflits visant à entrainer les troupes et améliorer l’armement, ce qui a eu pour conséquence de ruiner le pays économiquement et de laisser le système de santé dans une état de déliquescence avancé.

Parallèlement, un vaisseau d’observation, le Clarke, dont l’équipage se compose de neuf membres, sept hommes et deux femmes, civils, scientifiques et militaires, est en route vers la zone suspecte depuis trois ans. Les mœurs sont assez libres au sein du Clarke, ce qui a des conséquences inattendues, mais il faut dire que trois ans confinés dans un même vaisseau, cela crée une certaine intimité ! L’équipe est donc découpée de manière traditionnelle entre scientifiques curieux jusqu’à l’inconscience et militaires pétris du sens du devoir. Les rôles sont bien partagés sans caricature toutefois. Cette partition classique n’est pas dénuée d’intérêt même si des caractères plus originaux ou plus tranchés auraient rendu le groupe plus attachant ou plus intéressant alors que, dans ce volume, l’équipage passe clairement au second plan.

Dans l’espace, personne ne vous entend crier…ou presque

Dans l’espace, personne ne vous entend crier…ou presque©Glénat

En effet, deux histoires se déroulent finalement en parallèle, celle de l’équipage, qui est, pour partie une forme de huis-clos, et celle du président et de son entourage. Ces deux univers se croisent et se parlent mais ne se comprennent pas forcément, les premiers cherchant avant tout à faire leur devoir de renseignement et de prélèvements scientifiques alors que le second cherche à concilier ces nécessités avec le cynisme politique et la volonté de protéger le peuple américain d’une menace indéterminée tout en l’empêchant de céder à la panique.

Le personnage de Stephen Blades, le président, est la figure centrale de l’ouvrage. Dans un premier temps, il apparaît sympathiquement naïf, ce qui est tout de même assez étonnant pour un homme qui a du gravir tous les échelons du système politique américain. Malgré cet idéalisme, il cède toutefois à la langue de bois politique lorsqu’il prépare ses discours : appel à la raison des Américains pour accepter une politique d’austérité, frilosité vis-à-vis du mariage gay alors qu’il avoue lui-même qu’il ne voit pas où est le problème sinon de froisser quelques conservateurs…bref, Blades n’est pas une oie blanche. Il sait aussi se montrer sans pitié avec ceux qui le trahissent. Épaulé par une femme brillante rappelant davantage Hillary Clinton que Michelle Obama et par un chef de cabinet dévoué jusqu’à la mort, Blades est tout de même seul au sommet du pouvoir. C’est ce que lui explique d’ailleurs son prédécesseur.

Si la menace qui pèse sur le monde n’était pas d’origine extra-terrestre, ce premier tome de Letter 44 pourrait très bien se lire comme un thriller politique classique : un nouveau président qui divise, quelques fidèles, des traîtres, des militaires rétifs affidés au président précédent, tous les topoï du genre sont là et n’offriraient pas une grande originalité sans la nature du péril qui plane au-dessus de notre hémisphère.

Quand on vous dit de ne pas toucher…

Quand on vous dit de ne pas toucher…©Glénat

Sur le plan graphique, l’espagnol Alberto Jiménez Albuquerque excelle dans le dessin spatial. Sa représentation des vaisseaux et des structures aliens est souvent bien réalisée. La représentation humaine fait l’objet d’un trait vif et tranché qui mériterait de s’affirmer encore davantage afin d’affiner sa traduction des émotions. Sans vraiment qu’il ait de similitudes très nettes, ce dessin me fait penser aux atmosphères créées par Matteo Scalera dans Black Science, mais cela n’engage bien sûr que moi.

L’originalité de Letter 44 réside surtout dans la manière dont est représentée la vie extra-terrestre. Ici, pas d’OVNI qui se promènent dans les cieux ou qui se crashent dans un désert…pas non plus de formes humanoïdes qui se mêlent aux humains et qu’on ne reconnaîtrait que par la longueur de leur doigt ou par le fait que, sous leur peau, ils sont en fait de gros lézards. On ne voit des aliens que les structures qu’ils sont en train d’édifier, on ne connait d’ailleurs pas le but de leur construction. Les aliens n’envoient pas de message de paix ou de menace, pas de petite musique, aucun signe d’intérêt pour l’humanité. Pourtant, leur simple présence est vue comme un danger. A tort ou à raison ? Ce premier tome ne résoudra pas l’énigme bien qu’on aperçoive des formes de vie assez inhabituelles qui change vraiment de la représentation traditionnelle des petits hommes verts…mais sont-ce vraiment des organismes vivants ? des robots ? Là encore, il faudra attendre le prochain volume pour avoir les idées un peu plus claires.

Il est sympa le lustre du salon non ?

Il est sympa le lustre du salon non ?©Glénat

Une fois encore, les formes de vie extra-terrestres sont inévitablement pensées comme hostiles, même lorsqu’elles se trouvent à des années de voyage de la planète Terre. La simple présence d’une forme de vie aux « frontières » de la Terre fait craindre une menace. Avant même de connaitre les intentions de ces aliens, la réaction de la race humaine est de s’armer jusqu’aux dents pour éviter toute mauvaise surprise. Les humains n’ont aucune envie de rencontrer d’autres êtres, ils veulent soit s’en protéger, soit, au besoin les exterminer ce qui en dit long sur l’époque angoissée dans laquelle nous nous trouvons.

Cette lecture est donc agréable, il s’agit d’un premier tome d’installation. L’histoire débute assez tranquillement, mettant en place sagement toutes les pièces du puzzle. Les traîtres ont commencé à s’agiter, le personnage central s’affirme peu à peu et n’est pas le simple idéaliste qu’on aurait pu imaginer, l’équipage agit et provoque des réactions en chaîne…Comme l’ensemble est plutôt bien amené, la curiosité est au rendez-vous et mérite qu’on aille vérifier dans un second tome si les hypothèses que le lecteur a pu échafauder sont justes et si les formes de vie rencontrées sont bien hostiles.

9 comments

  • JP Nguyen  

    Merci pour cet article très clair mais préservant quand même des surprises pour le lecteur. Je tenterai peut-être cette série, à l’occasion. La notation me parait un peu faible (3 étoiles seulement ?) eut égard à ce qui est rapporté dans l’article mais bon…

    Les jeux de mots avec le patronyme du scénariste :
    « Charles, il nous Soule grave, lui ! »
    « Il ne Soule-lève pas les foules »
    « Quelqu’un a vu la Soule-licitation du prochain tome ? »

    Par ailleurs, sachez que cet auteur est interdit d’interview, en effet, la Soule-locution est interdite !

    Bonne journée à tous (Soule la pluie voire Soule les flocons…).

  • Bruce lit  

    « Outsiders ! » 1/7
    Où notre Sonia Smith préférée ouvre le bal avec « Letter 44 » le creator owned de de Charles Soule, l’homme qui a tué Wolverine et nouveau scénariste de Daredevil et des Inhumains. Conspirations à la X-Files mâtinées de rencontres du troisième type, Bruce Lit vous offre la review de ce premier arc tandis que le deuxième vient de paraître dans nos contrées.
    La BO du jour: bon on va pas se fouler, c’est lundi hein ? https://www.youtube.com/watch?v=rbBX6aEzEz8

  • Présence  

    Ça valait la peine d’attendre. Un article très qui donne assez d’informations au lecteur pour se faire sa propre idée, et en plus j’ai appris un nouveau mot que je pourrais recaser dans les miens (topoï).

    Pour l’instant, je n’ai rien lu de Charles Soule qui me donne envie de tenter ses productions chez des éditeurs indépendants. Ton article fait envie (en particulier l’absence de petits gris ou petits verts traditionnels), mais comme JP ta notation me refroidit. J’attendrai l’article sur le tome 2.

    • Jyrille  

      Super article Sonia ! Comme Présence, j’ai appris un nouveau mot (le même), j’adore, va falloir que je m’en souvienne. C’est intrigant et ça donne envie de lire la série, mais je sais qu’avec mes derniers achats et cadeaux, je ne peux plus partir dans l’inconnu… A l’occasion donc.

  • Sonia Smith  

    Bonjour à tous, la notation est moyenne car j’attends effectivement de savoir comment cette histoire va évoluer. Il y a de belles choses vraiment, mais aussi un petit manque d’originalité parfois. Peut-être est-ce pour mieux nous dérouter dans le tome 2, je l’espère vraiment. Je vous tiens au courant très vite puisque Bruce m’a demandé la suite !

    • Bruce lit  

      Je suis pratiquement sûr de ne pas vouloir lire ça ! Parce que la mort de Wolverine, toute contrainte éditoriale mise à part, est sûrement l’une de mes pires expériences de lecteur de ma vie et que ce monsieur a la malchance d’écrire un Daredevil de retour dans la dépression et affublé d’un sideckick. Si quelqu’un peut m’expliquer ce que ce Soule-man a fait pour obtenir autant de crédits, je suis preneur.
      Ton article est assez complet Sonia, rien à dire là dessus. Depuis la série 24, le président des Etats Unis revient souvent dans les fictions post 11 septembre. Les dessins ne m’attirent pas du tout, pas plus que la thématique embrayant directement sur la fin de X-Files.
      Donc au final: notation moyenne d’une lectrice sûrement plus indulgente que moi + thématique déjà vue ailleurs + dessins bofs + un auteur un peu hype = je garde mes sous pour autre chose. Mais, oui, Sonia, j’attends quand même ta review du numéro 2.

  • Tornado  

    Le sujet me plait. Mais par soucis de sélection, l’enthousiasme n’est pas suffisant pour me décider. Qui plus-est, le parcours de ce Charles qui Soule, c’est bizarre non ? Je n’arrête pas de lire des critiques tièdes sur ce type, et on le voit partout ? Il faudra qu’on m’explique pour le coup.
    Les auteurs de comics deviendraient-ils ce que les Bruel, Pagny, Maé et autres Merde Pokora, Black Merde, Merdji et Merde Gimms sont à la variété française d’aujourd’hui : Plus on te voit partout, meilleur tu es ?

    • Bruce lit  

      Le teeaser du soir: Outsiders ! » 1/7
      Le 44ème président des États-Unis trouve sur son bureau une lettre de son prédécesseur, relative à la présence d’extraterrestres entre Mars et Vénus. Sonia Smith vous invite à la Maison Blanche et dans le vaisseau des astronautes.

      @Tornado et Leo: c’est pas beau de dire des gros mots bordel ! Et n’oubliez pas Fiori, Garou,Rihana, Beyoncé, Miley Gaga; Kathy Spears et côté rock Foals, Two Doors Cinema Down….

      @qui-voudra-me-lire: j’en profite pour dire que ces Comics font partie de la vague Glénat Comics au même titre que Shaolin Cowboy, Sex Criminals ou Infinite Loop. Un joli format. Où j’ai acheté Denver de Paliotti qu’il m’a signé et dont je vais me débarrasser tellement c’est horrible à lire et regarder….Un truc mineur comme les States en pondent au kms….

  • Tornado  

    Ah ouais, je suis très fier de mon merd’of ! 😀

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