Liberté, égalité, décapité !

Innocent 4 à 6 par Shin’ichi Sakamoto

Une psychopathe au féminin : Marie-Josèphe Sanson

Une psychopathe au féminin : Marie-Josèphe Sanson

VO: Shueicha

VF: Delcourt

Innocent est une série japonaise en cours écrite et dessinée par Shin’ichi Sakamoto et publiée chez Delcourt. A ce jour 6 volumes sont sortis. Sakamoto est connu pour être l’auteur de la série Ascension. En raison de la représentation explicites de scènes de tortures et sexuelles non censurées, le manga ( et cet article) est réservé à un public averti.

Cet article portera sur les tomes 4 à 6. Les tomes précédents ont été chroniqués ici. Le sens de lecture est japonais. Et des spoilers seront présents dans les deux sens de lecture….

Basé sur les faits historiques de l’historien Masakatsu Adachi dans Les Sanson, éxecuteurs des hautes oeuvres, Innocent retrace la vie et la carrière du boureau Sanson qui tua Louis XVI, Danton, Robespierre mais aussi plus de 3000 personnes. Et la question qui tue : un homme que l’on oblige à tuer contre son gré et soumis à une autorité supérieure, à une filiation auquel il ne peut se soustraire, peut il être considéré comme coupable du sang sur ses mains ?

Compassion et décapitation : Sanson connaît la chanson

Compassion et décapitation : Sanson connaît la chanson

Et de faire de Sanson un humaniste, un fils des Lumières, contraint de mettre ses convictions à l’épreuve face à la sauvagerie des peines de mort de l’époque.
Ces trois nouveaux tomes mettent en scène la vie et le supplice de  François Damiens, écartelé pour avoir donné un coup de canif à Louis XV. Accablé par la misère, les impôts injustes, la famine et un fils mourant, Damiens, un homme d’honneur en entaillant le roi, souhaite lui montrer qu’il n’est qu’un homme capable de souffrir comme ses sujets et, de ce fait, de leur venir en secours.

Malheureusement pour Damiens,la Révolution Française n’aura lieu que 32 ans après sa mort. Celle-ci prouvera prouvera que le Roi n’est pas un descendant de droit divin mais un justiciable comme les autres. Toujours est il qu’en 1757, la peine prononcée contre un régicide est épouvantable : torture, mutilation à la chaux, os écrasés, écartèlement vivant sur la place publique. Le cadavre est ensuite brûlé, sa maison détruite, sa famille privée de son nom et bannie….

Damiens après une souffrance sans nom, prend le Stairway to heaven

Épouvanté de ce que cet homme va devoir subir de sa main,Sanson va tenter de rendre cette exécution la plus humaine possible. C’est sans compter avec les complots d’arrière cour qui souhaitent faire du trépas de Damiens un exemple dissuasif.
De ce côté Sakamoto n’épargne rien à son lecteur : toutes les étapes du calvaire du condamné sont passées en revue pour prendre le lecteur à la gorge et ne jamais le lâcher.

Innocent est une lecture éprouvante qui ne plaira pas à tous. La peine de mort y est montrée dans toute sa sauvagerie, son immondice, et son inefficacité à combattre ce qu’elle veut enrayer. A aucun moment, le lecteur normalement constitué n’en vient à regretter l’abolition de cette barbarie. Et Sakamoto ne fait aucun effort pour esthétiser la violence et sublimer la mort.

Mince, si même le condamné fait le pitre….

Non content d’être executé pour presque rien, Damiens pour cause de complot politique va être écartelé pendant 1h30 avant de succomber à ses blessures ! Il faudra les premiers hauts le coeur de la foule et l’humanité de Sanson pour mettre fin au carnage. Et Sakamoto de démontrer l’infinie technique de ce porteur de mort dont le professionnalisme n’était pas seulement reconnu par sa capacité à prolonger ou abréger les souffrances d’un supplicié mais aussi dans mille et un détails presque cocasses : vérifier la solidité d’une potence, la fraîcheur de la paille d’un bûcher, la distance de sécurité entre le public et le condamné !

Lorsque Sanson prépare l’écartèlement de Damiens, cette exécution n’avait plus été pratiquée depuis 150 ans, le dernier régicide étant Ravaillac. Sanson doit sélectionner alors des chevaux robuste capables de démembrer rapidement le condamné (mon dieu, mais cette chronique est atroce !).  Il doit aussi évaluer la bonne distance pour que le sang ou les membres du supplicié ne viennent pas atterrir sur le public. Dont on apprend que, comme au théâtre, les places pour l’exécution étaient stratégiques et sociales : du parvis de l’actuel hôtel de ville de Paris aux balcons d’appartements (où Sakamoto tire une scène cocasse avec le célèbre Casanova en plein coït faisant jouir sa maîtresse sous la boucherie à leurs pieds).

Un divertissement comme un autre : en haut à gauche Casanova soigne sa réputation, en bas Marie Josèphe âgée de 10 ans jouit avant l’heure, et le petit peuple se croit au cinéma

Cet arc est sûrement le meilleur de la jeune série. Outre sa valeur historique, il finit de démontrer la corrélation entre la naissance de l’humanisme des lumières et la révolte contre la peine de mort. Car au final, l’agonie interminable de Damiens serait selon l’auteur la première pierre de la révolution française 30 ans après : la foule venue se délecter d’un divertissement populaire (finalement être avachi devant un bon film d’horreur est inoffensif , quand on termine un tome d’Innocent)  réalise que finalement, ce Damiens était un des leurs et que la démonstration de force du Roi leur est proprement insupportable.

Les archives témoigneraient que ce Damiens dont le roi voulait annihiler le souvenir fut le martyr avant l’heure du Tiers-Etat qui aura le temps de compter les points jusqu’à la décapitation de Louis XVI.
Et Sanson dans tout ça ? Et bien, il pleurniche de moins en moins et s’affirme de plus en plus, il découvre même le sexe dans les bras de la future favorite de Louis XV.

Et d'un ! plus que trois autres !

Et d’un ! plus que trois autres !

D’un point de vue de l’intrigue, on sent que Sakamoto ne va pas se contenter d’une intrigue uniforme sur un bourreau et ses condamnés. Il introduit des scénettes où l’on entraperçoit le jeune Mozart âgé de 6 ans faire la cour à une Marie Antoinette à peine plus âgée en Autriche. On y parle aussi, d’un jeune musicien encore inconnu JS Bach, dont la musique apaise le stress post traumatique de chaque exécution de Sanson.

Enfin, Delcourt publie de savoureux repères historiques où l’ on comprend la signification de l’écusson de la famille Sanson (une cloche brisée = sans son) , où l’inventaire des méthodes d’exécution est listé ainsi que la description du mode de vie de la famille Sanson: exemptée de dîme, vivant de revenus très confortables et avec l’autorisation de soigner les pauvres gratuitement et de faire cracher les riches au bassinet ! On apprend également que Balzac était fasciné par ce personnage aux premières loges de la mort de la monarchie et fut l’inspirateur de la Comédie Humaine !

Wolfgang et Marie

Wolfgang et Marie

Et puis, encore et toujours ce dessin absolument sublime de Sakamoto où rien n’est laissé au hasard : un trait si fin qu’il en est parfois imperceptible, soulignant ici le raffinement de Samson contre une époque qui n’est pas la sienne.  La plupart des personnages ont un physique assez inquiétant. Les femmes ressemblent aux hommes et inversement.

Sakamoto se permet de très belles allégories plutôt que de montrer des scènes à l’état brut : Damiens et Sanson s’enlaçant devant des buildings du 20ème siècle en rêvant d’une dépénalisation de la peine de mort, une victime de viol représenté sous forme de poupée qui se brise, un léviathan de corps manipulés pour montrer la puissance du roi ! Innocent c’est d’abord une mise en scène virtuose au service d’une histoire peu banale.

La France n'est qu'un corps au service du roi !

La France n’est qu’un corps au service du roi !

Hélas au volume 5, notre auteur sacrifie à quelques clichés en mettant en scène Marie-Josèphe, la soeur cadette de Sanson, sorte de psychopathe armée d’un sabre qui rappelle parfois Hitgirl….
En mettant en scène une proto-punk, capable de glisser de son cheval et de trancher une dizaine de têtes lui tenant…tête, Sakamoto opte pour de l’action, certes divertissante mais fait une concession agaçante à ce que le lecteur a envie de lire : des bastons et des sabres alors que le récit privilégiait jusque là l’intimité d’un récit jusque là parfait.

Simple incident de parcours mauvais choix scénaristique ?

Marie Josèphe se prend pour Hit-Girl (à moins que ce soit son ancêtre)....

Marie Josèphe se prend pour Hit-Girl (à moins que ce soit son ancêtre)….

11 comments

  • Bruce lit  

    « Maximum security » 5/6 :
    Au 18eme siècle, comment divertir et dissuader le peuple de tuer son bon roi ? Par un écartèlement pardi ! Suite des aventures historiques passionnantes de Sanson, le bourreau de la révolution française obligé de tuer malgré ses convictions humanistes ! Où peine de mort rime avec peine tout court…

    La BO du jour : notre ami Sanson a le blues : sa vie est faîte de décapitations, écartèlements et pendaison…entre devoir et remords, le voilà crucifié…Exactement comme les clowns d’Army of Lovers qui ont dû piocher dans sa garde robe….https://www.youtube.com/watch?v=lwu1-kAd9ic

  • Patrick 6  

    Curieusement après avoir lu ton article j’ai envie de manger un bon tartare de bœuf ! Me demande bien pourquoi……
    Quoi qu’il en soit si une âme charitable ( ! ) ne m’avait pas déjà prêté l’intégrale de la série je me précipiterai sans doute pour aller l’acheter !

  • Jyrille  

    Je me souviens de cette histoire de Damiens. Mon prof de français de 4ème nous en avait parlé. Je n’ai jamais été un féru d’histoire et je ne suis pas un fan de glauque ou de violence (qu’elle soit physique morale ou sexuelle) mais tu m’intrigues tellement que j’ai bien envie d’essayer ! Je mets donc une option dans ma liste d’achats.

  • Présence  

    Je suis subjugué par la finesse et la méticulosité des dessins.

    Ton article montre une ambition littéraire incroyable, comparable à celle d’un grand écrivain.

    Mon dieu, mais cette chronique est atroce ! – Pour avoir lu de nombreux mangas, y compris des moins fréquentables, il est vrai que les auteurs ne semblent avoir aucun tabou et qu’ils sont capables d’une expressivité sans équivalent dans les comics, et très rarement atteinte dans les BD.

    La planche avec la légende « Et d’un ! plus que trois autres ! » semble être le fruit d’un artiste qui s’est projeté dans la situation jusqu’à en imaginer tous les détails pratiques jusqu’à l’écœurement. Impossible d’y rester insensible.

  • Tornado  

    Punaise ! Les planches sont magnifiques, le sujet est passionnant… Il suffirait qu’un jour j’ai envie de lire à l’envers pour me jeter dessus je pense…

    • Bruce lit  

      Le Facebook du soir :
      « Maximum security » 5/6 :
      Innocent, de Shin’ichi Sakamoto, tomes 4 à 6 : être bourreau ce n’est pas de tout repos. Pour écarteler François Damiens (coupable d’avoir donné un coup de canif à Louis XV), il faut choisir des chevaux, évaluer la distance de projection du sang… Toute une logistique à organiser.

      @Tornado : Têtu hein ? C’est vraiment, vraiment, vraiment pas si dur. POur toi qui est en rupture avec Marvel, c’est un si bel horizon qui t’attend. Au bout de deux heures, c’est acté. Deux heures dans une vie de lecteur, c’est, voyons, la durée d’un Avengers au cinéma. Pour ma part, c’était vraiment l’envie de découvrir plein d’histoires extraordinaires, audacieuses, moins puritaines, plus adultes quoi !

      @Présence : subjugué , oui, c’est le mot. La seule chose que je trouve Kitch sont certaines planches à la LAdy Oscar et les couvertures où les personnages montre un excès de préciosité qui peuvent rebuter au premier abord. Tu as tout à fait raison sur l’implication de l’auteur. Innocent est une vraie dissertation sur le devoir d’empathie envers l’autre et ses souffrances. Comme dans un grand huit, nous accompagnons chaque victime vers le trépas….

      @Cyrille : j’attends avec impatience que l’auteur évoque la révolution française !

      @Patrick ? A demain ! 😉

  • JP Nguyen  

    Malgré ce deuxième article élogieux, je ne suis pas encore emballé par ce Sakamoto (je suis trop grand pour rentrer dans un sac de moto, de toutes façons). Peut-être la préciosité mentionnée par Bruce. Ou la perspective d’une série de manga donc potentiellement très longue…
    Ceci dit, si je tombais dessus en médiathèque ou en visite chez un pote, je dirais peut-être pas non…

  • Lone Sloane  

    Diable, pour paraphraser l’infortuné Robert-François Damiens j’ai le sentiment qu’après la lecture de ce manga « la journée sera rude ».
    Ta première chronique était une invitation originale, celle-ci est plus brutale et destinée aux amateurs de sensations fortes. Et la chute incite à être prudent sur la tournure des aventures macabres de la famille Sanson, j’attendrai une nouvelle chronique pour voir où souffle le vent du Bruce avant de devenir bourreau par procuration.

  • Matt  

    Ce manga a piqué ma curiosité. ça semble très intéressant et les dessins sont vraiment magnifiques. ça semble pas mal violent. A voir si ce n’est pas trop parsemé d’horreurs gratuites à mon goût. Je testerai sans doute.
    Apparemment la série est terminée au Japon et fait 9 tomes. Il y aura une « saison 2 » appelée « Innocent – Rouge » apparemment. Je ne sais pas si le tome 9 se terminera sur un cliffhanger où si on pourra se contenter de la saison 1. Je dis juste ça parce que je n’aime pas me sentir engagé à acheter des tomes pendant les 10 ans à venir. Donc s’il y a une sorte de fin au tome 9, c’est bien.

  • Matt  

    Bruce, as-tu fini de lire les 9 tomes ? ça appelle une suite ou non ?
    Je vois que « Innocent – Rouge » arrive en avril.

    • Bruce lit  

      Hello Matt,
      Merci de l’info. Pour l’instant je n’en suis qu’au tome 8 et je trouve que le volet action a pris l’ascendant sur l’historique qui m’intéressait d’avantage.
      Je pense qu’une deuxième saison sera indispensable pour couvrir la révolution française, Marie Antoinette étant à ce stade de l’histoire encore une enfant.

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