On ne se baigne jamais deux fois dans le même fleuve (Walking Dead Revisited)

Walking Dead 12 – Un monde parfait par Robert Kirkman & Charlie Adlard

Un article de PRESENCE

VO : Image Comics

VF : Delcourt

Monter à la capitale 
© Delcourt / Image Comics

Ce tome fait suite à Les chasseurs (épisodes 61 à 66) qu’il faut avoir lu avant. Pour comprendre les liens entre les personnages, il faut avoir commencé la série par le premier tome. Il contient les épisodes 67 à 72, initialement parus en 2009/2010, écrits par Robert Kirkman, dessinés et encrés par Charlie Adlard, avec des aplats de gris appliqués par Cliff Rathburn.

Rick Grimes se tient sur une hauteur et regarde la ville en contrebas. À son grand désarroi, elle est infestée de zombies. Il fait demi-tour et retrouve son fils à quelques pas de là. Il lui indique la présence des zombies, et puis passe à la question de fond, suite à l’aveu de son fils à la dernière page du tome précédent. Ils rentrent au camp et indiquent aux autres qu’ils n’ont quasiment pas trouvé de nourriture ou de matériels récupérables. Le groupe étant maintenant très proche de Washington, Rick Grimes demande à Eugene Porter la permission d’utiliser la radio. Ce dernier y est fortement opposé et il s’en suit une petite altercation à l’issue surprenante.

À la surprise de tous, à la tombée de la nuit, un individu sorti de nulle part se présente à Rick Grimes et Abraham Ford, les mains vide et mises en avant. Rick échange quelques paroles avec Aaron et l’estourbit sans prévenir. Il est hors de question de prendre des risques vis-à-vis de ce gugusse. Aaron se réveille assis par terre, avec les mains attachées dans le dos. Il subit le feu roulant des questions de Rick. Aaron indique qu’il s’est fait connaître à eux pour les inviter à rejoindre une communauté d’un peu moins de 40 individus. Il explique qu’il est mandaté pour recruter de nouvelles personnes, après les avoir espionnées pour s’assurer de leurs intentions. C’est le moment où surgissent quelques zombies qui les attaquent. Parmi la douzaine d’individus du convoi de Grimes et Ford, plusieurs ont déjà pris leur décision irrévocable.

Un nouveau site prometteur vu de loin 
© Delcourt / Image Comics

Hors de question de rater le début de ce premier tome, ne serait-ce que pour connaître la réaction de Rick à l’aveu de son fils. Bien sûr le lecteur grimace en voyant que le premier épisode ne s’ouvre pas avec cette réaction. Néanmoins, Robert Kirkman s’occupe de cette situation dès la page 6. D’un côté, le lecteur apprécie la réaction compréhensive du père, de l’autre il ne peut que constater l’application de 2 poids et 2 mesures. Les 2 personnages versent toutes les larmes de leur corps, Adlard dessinant une coulée de larmes, encadrée par 2 traits, Cliff Rathburn les contrastant en laissant le blanc de la page pour les larmes, par rapport à la surface légèrement grisée du visage. Le lecteur est partagé entre l’expression de l’amour paternel, le poids de la culpabilité et une étrange forme de morale à 2 vitesses. Tout au long de ce tome, les personnages vont devoir faire des choix basés sur leur propre expérience, ce qui induit un décalage avec les autres personnages, engendrant une forme de malaise tenace.

La découverte effectuée par Rick Grimes dans la deuxième scène ôte tout sens à l’idée de se rendre à Washington. Par contre, fidèle aux conventions des récits sous forme de feuilleton, le scénariste en profite pour intégrer un événement inattendu qui promet la perspective d’un autre lieu sécurisé où s’installer, en profitant de l’hospitalité d’une communauté plus importante. C’est donc l’occasion de recommencer à poser des questions fondamentales, mais avec un nouveau point de vue. Depuis le tome précédent, le lecteur avait pu voir que Rick Grimes retrouvait sa superbe progressivement. Abraham Ford lui demandait son avis, et les postures des personnages avaient évolué, montrant Rick Grimes plus droit, et Abraham et les autres moins agressifs vis-à-vis de lui, voire déférents. Lorsqu’il faut choisir de s’en remettre ou non à Aaron et accepter son invitation, l’esprit du lecteur revient quelques tomes en arrière quand plusieurs habitants de la prison avaient demandé des prises de décision par comité. Avec cette courte scène, la question se repose très brièvement de l’intérêt personnel (chaque membre du convoi) et de l’intérêt de la communauté.

Dans mes bras mon fils
©  Image Comics

Par la suite, le lecteur assiste à une scène de sauvetage dans les rues de Washington (Heath & Scott coincés dans une rue, le deuxième étant blessé), menée par Rick, Abraham et Aaron. Mais à leur tour, ils ont besoin d’être sauvés. Charlie Adlard est en très grande forme pour dessiner les rues, les trottoirs souillés par de petits déchets non identifiables, les façades des immeubles, les zombies avec leurs globes oculaires tout blancs et leurs gestes maladroits. L’auteur fait à nouveau souffrir ses personnages, mais d’une manière très inattendue. Rick Grimes se retrouve dans une situation désespérée et il est secouru par des individus mieux préparés, plus efficaces, une forme de providence, mais aussi d’humiliation puisqu’il n’était pas à la hauteur, ce qui remue forcément des souvenirs traumatiques.

Les montagnes russes émotionnelles se poursuivent pour Rick Grimes, avec l’accueil dans cette communauté bien installée, la découverte de douches fonctionnant et délivrant de l’eau chaude, et même une réception avec cocktail pour leur souhaiter la bienvenue. À ce stade du récit, les auteurs n’ont même plus besoin d’insister ou de souligner pour que le lecteur se dise qu’il y a anguille sous roche et que c’est trop beau pour être vrai. Rick Grimes indique explicitement à Abraham Ford que quand quelque chose est trop beau pour être vrai, c’est généralement le cas. Pourtant les auteurs réussissent à faire douter le lecteur.

Sauvés par d’autres mieux organisés  
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Aaron et Eric disposent d’une méthode éprouvée pour observer les groupes passant dans la région, et pour se faire une opinion sur leurs intentions, sur leur mode de fonctionnement. Douglas Monroe (le chef de la communauté) a mis au point un mode opératoire pour une intégration progressive dans une société bien organisée. Il expose à Rick Grimes les projets d’expansion de ce petit village fortifié dans la ville d’Alexandria. Par voie de conséquence, l’état émotionnel de Rick Grimes passe par des hauts et des bas, de la défiance la plus totale, à une véritable élation à l’idée de bénéficier de la paix de ce havre.

Robert Kirkman et Charlie Adlard se livrent à un jeu avec le lecteur, en lui donnant des indications allant dans des directions différentes. Suite à son aveu, Carl se met à pleurer à grandes eaux, donnant l’impression qu’il s’en remet à la compréhension de son père, qu’il souhaite reprendre une position de petit garçon normal. Plus tard, il fait le constat qu’il est incapable de revenir à l’état intérieur, de redevenir un petit garçon, au point de souhaiter reprendre la route avec les dangers qu’elle implique. Les dessins montrent tour à tour la détresse du garçon, puis son air buté, puis sa frustration sans possibilité de la gérer par lui-même. Bien que plusieurs épisodes soient déjà passés, le lecteur se souvient des traumatismes subis par Carl, de la mort de ses proches, aux confidences nocturnes de Rick et Abraham, en passant par la conviction de la mort de son père, et donc son rapprochement de sa mère dans une nouvelle phase du complexe d’Œdipe. Dans ce tome, il peut à nouveau voir les difficultés de construction de son identité. Tout du long du séjour dans la zone d’Alexandria, Carl conserve le chapeau de son père vissé sur la tête, avec l’ombre qui lui mange le haut du visage, montrant un enfant qui souhaite cacher son visage, et se mettre en retrait.

C’est pour vidéo-gag ?
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Les auteurs jouent de la même manière avec le comportement de Rick Grimes, pour mieux déstabiliser le lecteur. Il est bien sûr impossible d’oublier toutes les épreuves qu’il a traversées et les traumatismes successifs. Au bout de tant de page, le lecteur est fortement investi dans l’existence de ce personnage, souhaitant qu’il revienne à son état normal (chef d’une communauté), tout en espérant que ces précédentes catastrophes ne soient pas oubliées. Il observe la réponse de Rick suite à l’aveu de Carl, avec une incrédulité teintée d’une forme de compréhension car il reste son fils. Il voit l’impact émotionnel de la détresse de Carl sur son père qui se met lui aussi à pleurer, attestant qu’il éprouve encore une forte empathie. Le lecteur est pris par surprise quand Rick estourbit Aaron sans sourciller. Il comprend à nouveau les raisons de son geste, sans pour autant pouvoir le cautionner à 100%. Les dessins secs et pragmatiques d’Adlard soulignent l’absence de toute bienveillance chez Rick Grimes à ce moment-là.

L’incertitude relative à l’état émotionnel de Rick Grimes gagne encore en ampleur avec l’arrivé à Alexandria. Le lecteur peut voir les coups d’œil qu’il lance à gauche et à droite, mémorisant chaque minuscule détail. En apercevant un enfant avec un œil au beurre noir, Rick Grimes y voit immédiatement une maltraitance, la preuve qu’il y a quelque chose de pourri dans cette communauté paradisiaque. Le lecteur ne sait plus du tout quoi penser. Doit-il anticiper un secret honteux qui permet à la communauté de prospérer ? Comme à leur habitude, les 2 auteurs n’y vont pas avec le dos de la cuillère. Lorsque Heath prononce le nom de Davidson devant Douglas Monroe, ce dernier explose dans une expression de colère sincère. Et toc !

Tout en nuances, au cas où le lecteur ne comprenne pas…
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Kirkman sous-entend sans aucune nuance, qu’il y a bel et bien un secret inavouable, et Adlard souligne le fait avec une réaction physique de Monroe très vive, très appuyée. Quand Rick aperçoit l’œil au beurre noir, le dessinateur consacre 2 cases à un gros plan sur le visage de Rick, bien fermé, durci au possible, avec des aplats de noir pour en accentuer le sérieux et la noirceur. À l’opposé, quand Andrea suggère à Rick que leur groupe va se faire éjecter parce que leurs hôtes vont finir par prendre conscience de toutes les horreurs qu’ils ont commises, Rick apparaît sincèrement étonné, comme s’il ne peut pas envisager qu’on puisse lui demander de partir.

À contrario, le lecteur peut-il envisager qu’un groupe d’humains a réussi à établir une communauté stable capable de prospérer ? Robert Kirkman prend le temps de montrer le calme régnant à l’intérieur de la petite ville. Charlie Adlard représenté des scènes de la vie quotidienne que le lecteur pensait qu’il ne verrait plus dans cette série. Il règne une ambiance de résidence pavillonnaire, avec voisins agréables et à l’écoute, pelouses proprettes, enfants jouant à l’extérieur, maisons bien alignées et bien entretenues. L’artiste a conçu une apparence pour Douglas Monroe qui lui donne un air avenant, sage, ayant conservé un entrain certain. De son côté, le scénariste a imaginé les différentes étapes de la phase d’intégration, de nature à assurer la sécurité des hôtes, tout en donnant confiance aux nouveaux arrivants.

Quand les choses ont l’air trop belles pour être vraies…
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Le lecteur ne peut pas anticiper cette bienveillance, dénuée de naïveté. Il apprécie lui aussi de pouvoir souffler un peu. Il n’est pas dupe du fait que pour compenser le récit comprenait 2 attaques de zombies, coup sur coup, à la fois pour jouer sur le contraste entre ces moments violents et agressifs par rapport au calme d’Alexandria, mais aussi pour que le lecteur fasse le plein d’action avant des épisodes plus calmes.

En mettant en confiance Rick et son groupe, ainsi que le lecteur, les auteurs parviennent à semer la graine du doute dans leur esprit. Est-ce qu’une telle zone sécurisée ne serait pas effectivement possible ? Le deuxième effet de cette possibilité est plus pernicieux. Dans la mesure où il n’est pas possible d’écarter cette possibilité, voire qu’elle est fortement vraisemblable, les survivants du groupe de Rick Grimes sont-ils capables de s’y adapter ? Est-ce qu’en s’installant dans cet endroit, ils ne perdraient pas l’utilité des compétences qu’ils ont acquises, de leur aptitude à la survie ? À nouveau Robert Kirkman se montre beaucoup plus fin que ne le laisse croire son mode narratif. Il laisse le lecteur se poser les questions tout seul. La défiance de Rick Grimes semble disproportionnée. Il donne l’impression d’être un individu toujours aux aguets, redoutant le pire à chaque instant, alors qu’à l’évidence il est en sécurité.

Qu’est-ce que je fais là ? 
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Plusieurs autres personnages ne semblent plus en capacité de revenir à une vie trop prosaïque. L’une des femmes du groupe se retrouve incapable de tenir une conversation banale. Avoir passé environ 14 mois à survivre chaque jour en a rendu certains incapables de supporter la banalité de la normalité, le calme de la sécurité. À partir de là, le lecteur peut se faire un film dans sa tête, supposant que la paranoïa les a gagnés, ou qu’ils sont devenus dépendants d’une vie perpétuellement sous adrénaline. En tous cas, le scénariste et le dessinateur ont réussi à montrer des individus qui ne supportent pas un quotidien tiède et sans enjeux. Le lecteur voit dans une dispute conjugale entre Maggie et Glenn, un signe affligeant de l’horreur de la banalité de la vie.

Plus ça continue, plus c’est la même chose : Rick et son groupe réussissent à surmonter les obstacles jusqu’à arriver dans une ville clôturée où ils peuvent s’installer, tout en se méfiant des autres résidents. Plus c’est la même chose, plus Robert Kirkman et Charlie Adlard prouvent que le récit de genre, même aussi codifié et restreint que celui de l’infestation de zombies, permet de sonder des facettes de la condition humaine, avec un regard pénétrant. Les épreuves atroces ont changé le regard des protagonistes, leur façon de voir la vie et de l’envisager. Ils ont beau être de retour à la normale (ou pas loin), ils ne sont plus les mêmes.

Le rêve américain : un pavillon pour chacun  
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12 comments

  • Surfer  

    C’est toujours un plaisir de lire une chronique sur quelques épisodes de la série WALKING DEAD.

    Je l’ai suivie à ses débuts jusqu’à sa fin. Avec toujours la même impatience à aller me procurer le nouveau tome en Librairie.
    J’envie les nouveaux lecteurs qui découvrent la série aujourd’hui et les nombreuses heures de lecture qui les attendent.

    La BO: Depuis HALLOWEEN , je n’ai jamais douté des talents de compositeur du cinéaste. Même si sur ce morceau, il a été aidé par le fils du guitariste des KINKS.

    • Présence  

      Les nombreuses heures de lecture : ce fut également une grande aventure de lecture pour moi.

  • Eddy Vanleffe  

    Walking dead je trouve ça sympa mais je n’arrive pas à me passionner, c’est un peu long et c’est quand même pas lumineux, je ne sais même pas si on a des moments d’espoir dans ce bouquin

    • Présence  

      Je confirme : ce n’est pas lumineux.

      L’espoir est sous-jacent tout du long : tant qu’il y a de la vie, il y de l’espoir, tant que les personnages sont en vie, ils continuent.

      • Eddy Vanleffe  

        En ce moment j’ai tendance à accuser une lassitude vis à vis de l’écriture américaine et j’avoue que je suis plus attiré par DRAGON HEAD sur le même type de sujet que par me refaire Walking Dead. je ne sais pas à quoi c’est dû.
        les polémiques certainement, c’est évident que ça fout le moral en vrac d’être toujours en chamaillage et que ce milieu en est perclus….
        j’ai ma propre responsabilité, là dedans je le sais….
        Bref!
        Walking dead je connais l’histoire pour avoir lu une bonne vingtaine de tomes mais l’un des points forts de ce comics, c’est le danger permanent dans lequel baigne le casting.
        l’ennui c’est les personnages sont souvent l’ancrage profond de mon assiduité sur une série…
        quand tout le monde claque progressivement, je décroche pour ne plus venir que de loin en loin.
        Ceci-dit c’est une tuerie, le concept est celui le plus « honnête » depuis houlà très longtemps. Kirkman a gagné ses galons de « grand »

        • Présence  

          Les personnages sont souvent l’ancrage profond : Bruce en avait fait les constat, il devient difficile de s’attacher aux nouveaux personnages au fur et à mesure du décès des personnages présents depuis le début.

          Je trouve aussi que Robert Kirkman a gagné ses galons de grand.

        • Bruce lit  

          Purée Eddy : Il y a de l’espoir dans WD, la possibilité d’une reconquête de la vie tandis que DRAGON HEAD c’est l’être et le néant.

  • Tornado  

    Alors je m’excuse si ça n’a strictement rien à voir (et désolé si avec le temps je me suis complètement désintéressé de WD), mais j’ai vu que sortait ces jours-ci en VF une intégrale des CHRONIQUES DE WORMWOOD. Je voulais savoir si quelqu’un l’avait lu et si c’était du grand Ennis, ou pas…

  • Jyrille  

    Désolé Présence mais en fait je crois que je vais plutôt tout relire et lire chacun de tes articles ensuite. Déjà que j’ai une paire de bds que tu as chroniquées que je n’ai pas encore lues (comme les Rochette par exemple), ça ne fera qu’ajouter mon retard.

    • Présence  

      Je me faisais une réflexion similaire en relisant mon article ce matin, écrit il y a déjà 4 ans : il faut avoir les épisodes un peu en tête pour qu’il soit vraiment parlant. En revanche en sélectionnant les images pour Facebook ce soir, ces épisodes me sont rapidement revenus en mémoire. Ils m’ont vraiment marqué.

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