PsyKoLoGeek : La castration

PsyKoLoGeek : La castration

ParOMAC SPYDER
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PsyKoLoGeek : la rubrique qui parle psychanalyse et culture geek ! Un thème abordé avec des exemples issus de la culture comics, manga, ciné, jeux vidéo pour porter un regard décalé sur tout ce que nous connaissons déjà, ou croyons connaître.

La castration : ça paraît d’emblée un mot pas très sympathique, voire un peu effrayant. Il signifie pour « faire court » justement : la fin de la toute-puissance. Du coup, cette notion pourrait sembler contradictoire avec notre univers peuplé de héros surpuissants, en collants moulants ou armures High Tech, aux armes et gadgets faisant rêver, et aux pouvoirs incommensurables ! Et si nous pouvions voir au fond que la castration est en fait dans l’ADN même des héros cultes ?

SanGoku se fait arracher la queue par son grand-père Une question de transmission tranchante ! © Toei Animation/Source : http://www.dragonball-ultimate.com/wp-content/uploads/2015/06/gokus-tail-cutted-by-gohan-200x199.jpg

Goku se fait arracher la queue par son grand-père; Une question de transmission tranchante !
© Toei Animation/Source :  Dragon Ball Ultimate 

AVEC OU SANGOKU

Premier candidat à notre illustration : SanGoku, de Dragon Ball (puis Z puis GT puis Super). Ce qui est intéressant ici, pour notre jeune SanGoku, est qu’en dépit de sa puissance phénoménale qui se développe d’épisode en épisode, puis de saga en saga, notre petit Goku semble bien avoir subi une castration nécessaire.
Souvenez-vous. Il était une époque où le petit Goku se transformait en singe géant chaque nuit de pleine Lune. Un singe géant et destructeur représentant le potentiel de puissance du petit Goku, mais incontrôlable. Goku était alors comme un enfant « piquant une crise » et détruisant tout sur son passage, tel un petit dans sa chambre qui se met à tout saccager sous le regard impuissant de son entourage. Goku était ce petit monstre surpuissant, défaisant une armée entière (celle du Ruban Rouge), et qui de plus pouvait tout ravager la pleine Lune arrivant.

C’en était trop, même pour notre petit héros ! Trop de puissance pour ce petit monstre à queue de singe. Et c’est justement ce petit bout de queue représentant par métonymie (c’est-à-dire en prenant une partie pour le tout) sa colossale puissance qui dut faire les frais afin de contenir ce monstre simiesque. Cela n’a ainsi rien d’anodin que le petit Goku dut se résoudre à couper cet appendice velu pour cesser de montrer sa puissance destructrice et incontrôlable.

Voilà donc la castration arrivant chez notre petit héros : accepter de perdre une part de sa puissance pour devenir plus humain, et continuer son cheminement vers l’âge adulte. C’est ce renoncement qui inscrit ce petit homme dans la progression. La castration fait ainsi passer de l’âge du tout petit tout puissant à l’enfant qui accepte de ne plus l’être mais s’engage ainsi sur le chemin de l’enfance, de l’adolescence et de l’âge adulte avec cette perte symbolique. Il s’agit d’accepter de ne plus être une sorte de King Kong cassant tout !

Les ciseaux de Puer coupent court au Gorille surpuissant © Toei Animation/Source : https://qph.fs.quoracdn.net/main-qimg-ba52f7c3bbe788949be71cb031b97d53

Les ciseaux de Puer coupent court au Gorille surpuissant
© Toei Animation/Source : Qph 

Alors est-ce que la castration serait seulement ce petit passage de rien du tout : on renonce à une toute-puissance imaginaire, « lunaire », et hop ! le tour est joué. Cela n’est pas toujours aussi simple, et les réactions de nos héros à la castration en racontent beaucoup sur leur devenir.

SKYWALKER AND SON : « ACTION…COUPEZ ! »

Puisque nous parlons castration, il allait de soi que la famille Skywalker allait être convoquée ! Père et fils sont des illustrations parfaites pour nous parler de la castration et des implications concernant les réactions à celle-ci.

Ainsi que chacun s’en souvient dans la trilogie originelle, Luke Skywalker en plein apprentissage de la Force se retrouve dans un duel face à son propre père. Dans ce combat qu’il perdra, en réchappant de justesse, il perdra aussi un élément qui peut paraître anecdotique sur le moment mais qui veut dire beaucoup : sa main droite. La main chez les Jedi est particulièrement importante puisqu’elle tient notamment le sabrolaser, symbole de la maîtrise de la Force. Perdant son sabre et sa main, notre apprenti Jedi Luke en sera pour ses frais, devant fuir ce combat la queue entre les jambes, récupéré par la Faucon Millenium avec sa main en moins. Il ne restera pas manchot pour autant puisque la technologie lui offrira une main robotisée flambant neuve. Mais la perte symbolique est là : il a perdu la main face à ce père qui la lui a tranchée.

La main (et pas que !) tu perdras © Lucasfilm Ltd/Source : https://qph.fs.quoracdn.net/main-qimg-62230cf3f9845f5d5e94a0b5239f04f6-c

Même pas mal !
Une opération nulle, Anakin restera tête de mule
© Lucasfilm Ltd/Source : i.stack.imgur.com

Voilà la castration à l’œuvre. Le petit homme, ou l’apprenti Jedi dans le cas présent, se confronte inévitablement à la puissance paternelle afin d’éprouver la sienne propre, et, lorsque les choses se déroulent correctement, y perd un bout de sa toute-puissance au passage. Le père, s’il réalise son œuvre sans encombre, castre le petit enfant voulant se hisser trop rapidement plus haut que lui, le replaçant à sa place dans l’ordre des générations. Une façon de lui dire : « Attends ton tour ! ». C’est d’ailleurs après ce moment que Luke pourra faire son « retour du Jedi » : après être passé sous le couperet de la castration. Et c’est consécutivement à cette castration qu’il cessera de convoiter Leïa, en comprenant, ou en acceptant de voir, qu’elle est sa sœur. Et donc qu’une relation charnelle est tabou, en dépit du baiser échangé rapidement à la fin de l’Empire contre-attaque. La castration renvoie bel et b(i)en (Kenobi) à du renoncement !

Au regard de la castration, Luke et son père Anakin ont un cheminement différent. Là où Luke subit la perte dans un aveu d’impuissance et admettant qu’il lui faudra du temps pour revenir en tant qu’homme ou Jedi, Anakin lui flambe les étapes. Dans la prélogie, nous voyons très clairement ce petit garçon en pincer pour une femme plus âgé, puis un jeune homme transgresser l’interdit de célibat des Jedi, un apprenti visant la place de son Maître et une place au Conseil, réservé aux Jedis les plus sages et aguerris. Il se précipité couramment sur ses ennemis, y perdra un bout lui aussi, face au Comte Doku.

Mais loin de le freiner, il sera l’agent castrateur de l’empereur coupant la tête du même Comte quelques temps plus tard. Et enfin, point important, Anakin ne pourra jamais accepter la mort comme réalité. L’angoisse de mort est aussi une figure de l’angoisse de castration, en ce sens où elle représente une finitude. Anakin aspire à l’infinitude : être le plus puissant et vaincre la Mort elle-même. Refusant la castration, c’est-à-dire une limite à son pouvoir, il s’engage dans une voie où la perte réelle sera plus terrible que la perte symbolique. Les deux jambes coupées par son ami et mentor, il ne cessera toujours pas d’aspirer à dépasser les limites humaines. Ainsi sa transformation en un Vador froid et mécanique, immuable derrière son masque, sera inéluctable.

Même pas mal ! Une opération nulle, Anakin restera tête de mule © Lucasfilm Ltd/Source : https://i.stack.imgur.com/X9xBn.jpg

La main (et pas que !) tu perdras
© Lucasfilm Ltd/Source : Qph  

La réaction face à la castration et l’angoisse qu’elle peut produire chez le petit homme comme chez nos héros est donc un élément distinctif. Cette réaction indiquera en germe le devenir. Accepter ou refuser, avec les conséquences !

Mais pourquoi tout le monde devrait-il passer sous les fourches caudines de cette satanée castration ? Pour quelle raison les petits humains ont-ils cette drôle d’épreuve de passage ? Freud y répond dans un essai « Totem et Tabou » dans lequel il relate un mythe de la horde primitive. Dans cette horde primitive (faisons court !), Freud imagine un Père de la horde qui lui ne serait pas castré, et qui amènerait chacun des autres hommes à l’être. Parce qu’il ne peut y en avoir qu’un, pas castré ! Cela vous semble étrange comme mythe ? Et pourtant, nous avons notre remake geek…

HIGHLANDER : THERE CAN BE ONLY ONE… NOT CASTRATED

Nous avons ici notre propre mythe de la Horde ! Et on peut dire que ça tranche à tour de bras, que ce soit dans les films ou les épisodes de la série éponyme. Le principe est simple : « il ne peut en rester qu’un ». Oui, mais… Ne vous êtes-vous jamais demandé pourquoi ? Parce que le principe n’est pas qu’il ne reste qu’un camp : les bons ou les méchants. Mais qu’il n’en reste qu’un seul, unique, un seul membre de ces immortels qui ne soit pas castré.
Alors qu’est-ce que ça raconte, du coup, cette histoire ?

Dans « Totem et Tabou » Freud décrit des hordes primitives aux origines de l’humanité, dans lesquelles le mâle le plus âgé et le plus fort se réservait les femmes et les filles de la horde. Dans ce mythe, les fils se révoltent et tuent le père. Puis ils le mangent (ce qui fera dire au dessin animé éponyme « pourquoi j’ai pas mangé mon père »). Après ce meurtre, les fils de la horde ressentent un fort sentiment de culpabilité, et vont établir un Totem, représentant la figure paternelle, et des tabous : ne pas se partager leurs mères et leurs sœurs mais chercher des femmes dans les autres tribus. Le Totem paternel est ainsi créé, et représente celui qui n’a pas dû passer par ces règles et tabous pour assouvir ses pulsions et désirs. Il n’y en a qu’un qui ne subit pas la castration (il se fait juste trucider), et qui se trouve érigé en Totem imposant les tabous et les fêtes rituels pendant lesquelles on mangera l’animal totémique mais pas le totem lui-même. Pour Un qui n’est pas castré, tous les autres le sont. C’est ainsi que se situent les hommes, castrés face à un Père mythique qui ne l’est pas.

« Coupez-lui la tête ! » Qu’il n’en reste qu’un mais sans commettre d’un-père ! © 20th Century Fox/Source : http://thenerderypublic.com/wp-content/uploads/2015/12/np_hl_1.jpg

« Coupez-lui la tête ! »
Qu’il n’en reste qu’un mais sans commettre d’un-père !
© 20th Century Fox/Source :thenerderypublic.com 

Si nous revenons à nos petits immortels de « Highlander », le mythe est le même, sauf qu’il procède dans l’autre sens : on cherche à retrouver celui qui n’a pas la tête coupée et qui sera donc le dernier des immortels. Nous avons là une reconstitution à rebours du mythe de la horde primitive. Tous auront la tête coupée, l’autre récupérant ses forces au passage, pour aboutir à un ultime affrontement d’où émergera le Père de la Horde des immortels.
Bien sûr que c’est un mythe qu’a construit Freud, afin d’expliquer des phénomènes psychopathologiques. Et puisque c’est un mythe, nous ne verrons jamais dans Highlander cet avènement du Père de la Horde, chacun pouvant imaginer qu’il s’agira du Highlander lui-même, celui qui vient des « Hautes Terres », mais l’issue ne sera qu’imaginaire, jamais réalisée en tant que telle.

THOR : CELA CRÈVE LES YEUX

De façon plus récente, on voit dans le film « Thor Ragnarok » l’outil de Thor se briser dans la main de sa sœur cachée, Héla, le laissant sur le carreau. Si l’on peut admettre qu’il s’est débrouillé comme un manche (sic !) c’est un peu le début de la fin pour notre Dieu Viking puisqu’il perdra un œil quelques minutes plus tard dans un combat où on se demande s’il voit le coup venir…Une « coupe » de cheveux dans l’intervalle, et c’est tout le personnage qui se trouve transformé. Et devant faire face à la mort du Père. Haut d’un… mètre quatre-vingt-dix, Thor se retrouve bien petit devant les dangers qui menacent la Horde des Asgardiens.

L’appendice brisé dans la main de sa sœur : Désordre familial en Asgardie ! © Marvel Studios/Source : https://imgix.ranker.com/user_node_img/50066/1001316477/original/mjolnir-isn_t-indestructible-photo-u1?w=650&q=50&fm=jpg&fit=crop&crop=faces

L’appendice brisé dans la main de sa sœur :
Désordre familial en Asgardie !
© Marvel Studios/Source : imgix. ranker 

Histoire de famille cachée, perte d’un membre : le marteau apparaît comme un prolongement du bras de Thor, œil crevé par sa propre sœur, voilà bien une affaire familiale qui agite la castration sous le nez ! Devant affronter plutôt que nier cette perte afin d’accéder à son véritable pouvoir (« Tu n’es pas le Dieu des marteaux », lui soufflera son père), Thor doit apprendre à faire sans. Sans cet outil de pouvoir fabuleux qui réglait les problèmes à sa place ; ce que l’on voit dans la scène d’introduction face à Surtur pour le sortir d’une fâcheuse posture. Thor apprend à ne compter que sur ce qu’il a à l’intérieur de lui. Il réapprend à marcher sans cet appendice magique. Et il faudra qu’il y perde un œil, quand Œdipe en perdit deux, pour y voir plus clair.

Bien sûr nous n’avons pas fait le tour, mais il nous faut couper là. Que la castration s’invite chez nos héros pour leur plus grand bien leur apporte un caractère plus humain, et explique les ressorts psychologiques sous-jacents. Cela nous en dit « un petit bout » sur nous-mêmes aussi. Etes-vous d’accord, ou dans le déni? A vous… de voir.

PsykoLoGeek reviendra en 2019.

La castration pour devenir un homme ? Mon œil ! © Marvel Studios/Source : https://cdn.vox-cdn.com/thumbor/cmD5dlIutl-Z66dEg5fIOgUyYXY=/0x0:3360x1388/920x613/filters:focal(1412x426:1948x962)/cdn.vox-cdn.com/uploads/chorus_image/image/55844801/Screen_Shot_2017_07_23_at_3.51.21_PM.0.png

La castration pour devenir un homme ? Mon œil !
© Marvel Studios/Source : cdn vox 

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Parce qu’il faut parfois vérifier que tout est en place : and checking everything is in place »…
Passée la castration, on sait qu’on ne devra trouver sa propre façon de marcher.
« I can’t dance, I can’t talk, the only thing about me is the way that I walk… »
La Genèse de la rubrique méritait son Genesis!

55 comments

  • Tornado  

    Mais il n’y a que ça de la mauvaise foi chez les critiques de musique ! C’est pour ça qu’ils ont inventé des notions insupportables comme « le musicalement correct » ou « le rock intègre » ! C’est complètement de la mauvaise foi ! Ils ont voulu imposer une doctrine des oreilles !
    La musique, c’est un univers fourre-tout. C’est génial !
    Dans mon i-phone, j’ai mis un peu de tout, sauf les genres de musique que je déteste (hip hop notamment). tu trouveras autant de trucs importants que des musiques bien kitsch ou commerciales. J’adore les deux.
    Au cinéma c’est pareil, j’ai autant de films d’auteurs que de nanars. Il n’y a qu’en lecture que je suis plus snob ! :D (et encore, je me soigne)

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