Reconstruction personnelle (Daredevil Lone Stranger)

 Daredevil: Lone Stranger par Ann Nocenti et John Romita junior

AUTEUR : PRESENCE

1ère publication le 2/08/17- MAJ le 16/03/19

Vers une justice plus primaire ?

Vers une justice plus primaire ?©Marvel Comics

VO : Marvel

VF : Semic, Panini

Ce tome fait suite au recueil Typhoid Mary (épisodes 254 à 263) qu’il vaut mieux avoir lu avant pour comprendre l’état d’esprit de Matt Murdock. Il comprend les épisodes 265 à 273, initialement parus en 1989, écrits par Ann Nocenti, dessinés par John Romita junior (en abrégé JRjr), encrés par Al Williamson, avec une mise en couleurs de Max Scheele (sauf pour les épisodes 266 et 267 mis en couleurs par Gregory Wright).

Ces épisodes ont pour partie (265 à 270) été réédités dans le recueil A touch of Typhoid (épisodes 253 à 270, Punisher 10). L’épisode 264 n’a pas été réédité dans Typhoid Mary, ni dans Lone Stranger car il s’agit d’un épisode dessiné par Steve Ditko (pendant le voyage de noces de JRjr) sans rapport avec les autres.

L’intégralité de ce run a été publiée dans les Versions Intégrales de Semic et toujours aux abonnées absentes chez Panini.

Faire face au vide émotionnel

Épisode 265 – New York est envahie de démons tourmentant les newyorkais. Daredevil est mutique et vient aux secours des uns et des autres de manière mécanique.

Des démons s'en prennent au newyorkais

Des démons s’en prennent au newyorkais ©Marvel Comics

Épisode 266 – C’est Noël, Daredevil (dans son costume de superhéros) descend quelques bières au comptoir dans un bar de quartier. Il est abordé par une femme âgée attendant un gentleman, par un divorcé lui vantant les mérites du célibat, puis par une autre femme au maintien impressionnant, lui parlant de l’importance relative des actes d’un individu, au regard de l’Histoire de l’humanité. Dans le fond, 2 frères évoquent le repas familial à venir avec leur mère.

Épisode 267 – Toujours à New York, Daredevil intervient dans une bagarre de rue entre enfants pour éviter que Lance se fasse malmener. Il suit l’enfant jusqu’à l’appartement qu’il squatte. Son père (Bullet, un supercriminel) arrive sur ces entrefaites.

Daredevil aide encore les plus faibles

Daredevil aide encore les plus faibles ©Marvel Comics

Épisode 268 – Matt Murdock a pris le train pour quitter New York et aller vers le Nord. Il s’arrête dans une petite ville où il prend une chambre chez l’habitant. Son ouïe lui permet de comprendre que la femme s’inquiète pour le mari, ce dernier collectant de l’argent auprès de débiteurs, pour le compte de son frère usurier.

Épisode 269 – Dans une autre petite ville, Daredevil essaye de sauver la jeune Amanda, une mutante. Quelques heures plutôt, Pyro et Blob de l’organisation gouvernementale Freedom Force (transportés par Spiral) sont arrivés en ville pour capturer Amanda qui ne s’est pas fait recenser (obligation légale en vigueur dans l’univers Marvel de l’époque, appelé Mutant Registration Act).

Épisode 270 – Un peu à l’écart d’une ville, une zone enherbée et envahie de ronces a été le théâtre de nombreux actes répréhensibles et de lâcheté. Le dernier en date fournit à une créature surnaturelle l’énergie négative qui lui manquait pour naître au monde : Blackheart, le fils de Méphisto. Daredevil et Spider-Man (Peter Parker) sont dans les parages lors de sa première apparition en public, dans un parc d’attraction en province.

Spider-Man à la rescousse pour lutter contre Blackheart

Spider-Man à la rescousse pour lutter contre Blackheart ©Marvel Comics

Juste avant ces épisodes, Wilson Fisk a recruté Typhoid Mary pour détruire Matt Murdock, à la fois dans sa vie privée, et dans sa vie de superhéros. Le plan ne s’est pas déroulé comme prévu, mais l’objectif a été atteint. Matt Murdock a succombé aux charmes de cette femme, a trahi Karen Page, et a dû affronter plusieurs de ses ennemis qui l’ont laissé pour mort dans une parcelle de terrain vague inaccessible. Quand il refait surface, c’est en plein Inferno (événement généralisé de l’univers partagé Marvel, au cours duquel des démons surgis des enfers tourmentent les habitants de New York). Il doit lutter contre une rame de métro transformée en dragon, avec des passagers encore à l’intérieur.

Tel Saint Georges, il terrasse le dragon, sans montrer aucune réaction émotionnelle. Il souffre d’un manque d’empathie, d’implication, refusant d’envisager l’avenir plus loin que les quelques minutes à venir, souffrant d’un dégout de soi, d’un mépris pour lui-même au vu des actes qu’il a accomplis. Il n’a plus goût à rien et se contente de continuer à reproduire ses comportements habituels, c’est-à-dire sauver des gens en difficulté.

Saint George contre le Dragon

Saint George contre le Dragon ©Marvel Comics

En entamant cette tranche d’épisodes de la série Daredevil, le lecteur sait qu’il plonge dans le passé, avec un mode narratif peut-être daté (oui, il y a des bulles de pensées, mais pas à tous les épisodes), avec une continuité révolue, et une mise en couleurs limitée par les moyens de l’époque. Son premier constat a trait à la densité narrative. Ann Nocenti a pris le parti de raconter une histoire par épisode et il s’agit à chaque fois de l’équivalent d’une nouvelle bien fournie. Ensuite, il remarque que dans un premier temps, seul Daredevil apparaît. Il faut attendre la deuxième moitié de l’épisode 267 (soit le troisième épisode) pour que Matt Murdock quitte son costume de superhéros.

Dans le tome précédent, Ann Nocenti semblait avoir répété l’intrigue de Born Again de Frank Miller & David Mazzucchelli : à nouveau Matt Murdock est dépossédé de tout, à nouveau tout a été manigancé par Wilson Fisk. Sauf qu’Ann Nocenti choisit un autre chemin pour reconstruire le personnage. Cette scénariste a succédé à quelques numéros d’intervalle à Miller. Born Again va du numéro 227 à 233, et Nocenti a écrit les aventures de Daredevil du numéro 236 à 291 (à l’exception de 3 numéros : 237, 248 et 258), soit de 1987 à 1991. John Romita junior a dessiné les épisodes de la série Daredevil du numéro 250 au 282 (à l’exception des 248 et 264). Dès l’épisode 266, le lecteur peut mesurer l’écart existant entre Miller et Nocenti.

Il reste des moments 100% superhéros

Il reste des moments 100% superhéros ©Marvel Comics

La scénariste doit faire avec une invasion de démons, situation ne ressortant pas de l’ordinaire des aventures urbaines de Daredevil. Pourtant le lecteur retrouve les éléments urbains auxquels il s’attend. D’un côté Daredevil vient au secours de newyorkais l’un après l’autre, en luttant physiquement contre les démons qui les assaillent ; de l’autre une partie des newyorkais continue de vaquer à son traintrain quotidien en se contentant de se plaindre des effets induits par cette invasion. Le mélange des 2 est aussi inattendu que bien intégré. La scène d’ouverture montre un dentiste agressé par ses outils possédés par un démon, puis possédé lui-même et fusionné à sa fraise et autres appareillages de sa profession. JRjr s’amuse à dessiner ces protubérances piquantes et tranchantes. Mais quand il le voit passer, ses clients dans sa salle d’attente ne lui adressent que des paroles banales, comme dans une forme d’indifférence, générée par la lassitude du quotidien, blasé par des années de faits divers, désensibilisés par la routine.

Ainsi par petites touches, la scénariste va faire ressortir toute l’agressivité de la vie en milieu urbain : pollution par les gaz d’échappement aggravant le trou dans la couche d’ozone, désensibilisation à ce qui arrive à autrui, promiscuité, voisinage bruyant, incivilités, agressivité réelle ou imaginée des SDF, trous dans la chaussée, fumée de cigarette importune, etc. Ces remarques en passant de quelques newyorkais finissent par dresser le portrait d’un environnement agressif et usant, contre lequel chaque individu se protège en atténuant sa capacité à percevoir et à ressentir. Il émerge alors un mode de vie totalement aliénant, nocif pour l’individu. Dans le même temps, l’intrigue montre les habitants voyant apparaitre Daredevil, puis celui-ci se battre contre les démons.

Nuisances de voisinage, promiscuité, ultra moderne solitude

Nuisances de voisinage, promiscuité, ultra moderne solitude ©Marvel Comics

JRjr rend aussi bien compte des éléments fantastiques (les appareillages pointus et articulés du dentiste) que des éléments ordinaires. Il intègre des éléments très banals et concrets, tout en préservant le côté plus grand que nature associé aux aventures de superhéros. Ainsi sur la première page, le lecteur peut voir les lacets des chaussures du dentiste, ses chaussettes plissées, et même la zone poilue entre le haut des chaussettes et le bas du pantalon. Il donne une apparence spécifique à chaque personnage, même les figurants n’apparaissant que le temps d’une page ou même d’une case avec leurs propres vêtements, forme de visage, coiffure. En même temps, il dessine un Daredevil musclé mais pas bodybuildé, svelte et gracile, au visage fermé, dénué d’expression, la mâchoire bandée dans des pansements. Il reprend des codes graphiques hérités de Jack Kirby pour faire apparaître l’énergie surnaturelle. Il dispose d’un encreur de luxe (ancien dessinateur vedette des EC Comics) qui manie avec sophistication les traits fins et l’art d’habiller les surfaces avec des traits parallèles. Le lecteur observe également au niveau visuel le mariage harmonieux du quotidien ordinaire et des conventions visuelles des récits de superhéros.

Cet épisode 265 (premier du recueil) a donc établi que Daredevil est troublé, traumatisé par sa trahison vis-à-vis de Karen Page et par la dérouillée organisée qu’il a subi des mains d’Ammo, Bullet, Bushwacker (Carl Burbank) et Typhoid Mary. Dans les épisodes suivants, Ann Nocenti dresse le portrait d’un individu qui réapprend lentement à ressentir, à reconnaître les valeurs qui sont les siennes. Il s’agit d’un long chemin qui commence par une rencontre avec le diable (Méphisto dans l’univers Mavel) qui le soumet à une forme de tentation morale (épisode 266), et qui continue par un face-à-face avec un ennemi récurrent (Bullet) pour tester la résolution du héros de trouver d’autres solutions que l’affrontement physique comme solution (épisode 267).

Abandonne et renonce !

Abandonne et renonce ! ©Marvel Comics

Ensuite, Ann Nocenti a la cruauté de faire brûler ce qu’il reste des affaires de Matt Murdock, par Daredevil. Puis il prend la route et doit redécouvrir ses propres valeurs dans des situations conflictuelles, avec un enjeu moral : aider un mari à sortir d’une voie criminelle (épisode 268), stopper 2 supercriminels plus forts que lui sans que leur combat ne détruise la ville (épisode 269), affronter une créature surnaturelle semblant invincible (épisode 270).

Dans des interviews, Ann Nocenti a expliqué qu’elle concevait ses scénarios d’abord sur la base d’un thème ou d’une question, puis qu’elle développait après une intrigue. Cette approche explique que Daredevil (ou Matt Murdock au fur et à mesure des épisodes) et les autres personnages aient des dialogues assez écrits. La scénariste n’adopte pas une approche naturaliste, mais plus une approche littéraire. Les individus réfléchissent à leurs actions, au sens de leur comportement, à leur dimension morale. En fonction des épisodes, Nocenti peut choisir une forme de phrases concises éventuellement nominales, dont l’accumulation au fil des pages aboutit à un flux de pensée collectif (épisode 265). Elle peut aussi intégrer une écriture livresque le temps de quelques cellules (épisodes 270). Il arrive aussi qu’elle revienne aux rappels sur l’intrigue en début d’épisode, comme il était d’usage à l’époque.

Des ronces et du texte, comme dans un livre de conte

Des ronces et du texte, comme dans un livre de conte ©Marvel Comics

Ann Nocenti épate le lecteur et le tient sous le charme en montrant un individu ayant perdu le goût à la vie, privé de compas moral, devant réapprendre ce qu’il tenait comme des certitudes. Alors qu’il remet tout en cause, il redécouvre ses valeurs, à commencer par son sens de la justice. De toute évidence sa dépression n’est pas de type suicidaire et il n’a aucune intention de se laisser mourir, par contre il doit retrouver un sens à sa vie. Au fil des différents épisodes, Daredevil recommence à zéro pour conforter ses choix. Il refuse la violence comme seule solution et même comme première solution (le tête-à-tête avec Bullet). Il ne peut pas rester inactif devant l’injustice et les coupables doivent être châtiés par lui s’il est le seul à en avoir les capacités (l’affrontement contre Blob et Pyro).

Quels que soient les risques, il est hors de question de se soumettre ou de se résigner à la loi du plus fort (Blob & Pyro). Il est convaincu de la possibilité d’une rédemption, d’une seconde chance (Bullet). Il existe des actes qui relèvent du mal absolu, celui qui ne peut pas être relativisé, qui ne connaît pas de circonstances atténuantes (confrontation contre Blackheart). Le lecteur se rend compte qu’au travers de ces épisodes, Ann Nocenti revisite et redonne du sens aux convictions et aux valeurs de Matt Murdock, lui redonne son statut de héros au sens noble du terme, effectue une réflexion honnête sur la justice et l’engagement personnel, et certainement parle pour partie de ses propres valeurs.

Un combat contre un adversaire beaucoup plus fort

Un combat contre un adversaire beaucoup plus fort ©Marvel Comics

De la même manière qu’Ann Nocenti écrit des histoires qui vont au-delà du simple divertissement de qualité et qu’elle s’investit à un niveau personnel, John Romita junior et Al Williamson ne se contentent pas d’une mise en image efficace. Ils imaginent également des visuels qui restent longtemps en tête. Impossible d’oublier des dessins en pleine page comme Méphisto tenant Daredevil à bout de bras, ou Pyro déchaînant une giclée de flammes, avec Daredevil bondissant hors de portée.

D’une certaine manière, le lecteur s’attend à ces pages qui font partie des conventions des comics de superhéros, même si ça ne retire rien à l’élégance de leur efficacité. Il s’attend moins à voir apparaître dans l’épisode 268, 3 pages colorées en rose par Max Scheele dans une approche chromatique osée (et contrainte par la technologie de l’époque). JRjr illustre un état d’esprit par le biais d’une imagerie sadomasochiste douce (collier et laisse), pour un effet indélébile. De même, le paysage en début de l’épisode 270 est barré par des ronces en premier plan, plus l’impression de ronce qu’un rendu botanique, pour une image qui a la puissance d’évocation d’un conte (les ronces de la Belle au Bois Dormant).

Attaché à un arbre par une chaîne et un collier

Attaché à un arbre par une chaîne et un collier©Marvel Comics

Le lecteur se rend également compte que d’autres images moins spectaculaires lui restent en tête. Impossible d’oublier cette case où Daredevil se baisse pour ramasser des détritus au sol et les mettre dans une corbeille de rue (épisode 265), ou la manière dont il est penché sur sa bouteille de bière au comptoir, ou encore Blob claquant ses mains sur les oreilles de Daredevil, etc. à condition d’y prêter attention, le lecteur prend la mesure de l’apport d’Al Williamson. Son encrage fin éloigne les personnages de l’impression toute en force de gros bourrins se tapant dessus. Ses lignes parallèles habillent les arrière-plans, jusqu’à parfois devenir un motif abstrait qui pourtant s’apparente à une texture. Par exemple dans la scène du confessionnal de l’épisode 267, les traits courant parallèlement les uns aux autres (purement abstraits) en arrière-plan donnent l’impression de refléter les aspérités du matériau mis en apparence par une faible lumière.

Ces 6 premiers épisodes forment une succession d’épreuves pour Daredevil. Dans la plus pure tradition des superhéros des années 1960 et 1970, Ann Nocenti transforme les affrontements physiques, en des affrontements moraux ou idéologiques. La personnalité de Matt Murdock a complètement disparu après l’œuvre destructrice de Typhoid Mary (commanditée par Wilson Fisk), au point qu’il ne quitte plus son costume de superhéros et qu’il détruit tout vestige de son ancienne vie en brûlant ses papiers personnels. L’homme a disparu et il ne reste plus que la fonction de redresseur de torts, l’individu n’ayant plus la capacité d’éprouver des émotions de ressentir de l’empathie.

Une pause entre 2 épreuves

Une pause entre 2 épreuves ©Marvel Comics

Confrontation après confrontation, Daredevil constate, comme s’il était extérieur à lui-même, quelles sont ses réactions et ce qu’elles révèlent comme valeurs morales consubstantielles de son être. Cette démarche ambitieuse d’Ann Nocenti bénéficie des dessins de John Romita junior et d’Al Willaimson, pour une narration visuelle impeccable, capable de respecter les conventions des comics de superhéros, tout en les habitant avec une sensibilité plus nuancée, un soupçon de romantisme, une attention portée à ces individus qui apparaissent fragiles.

Se reconstruire dans un monde complexe

Épisodes 271 à 273 – Matt Murdock continue de fonctionner en mode automatique, dans le costume de Daredevil. Sa route l’amène à une exploitation d’élevage porcin et aviaire, propriété de Skip (un trafiquant d’armes qu’il a sauvé dans l’épisode 267). Brandy (la fille à papa de Skip) prépare un acte de sabotage contre cet élevage industriel, pour protester contre les cruautés faites aux animaux. Elle convainc Daredevil de l’accompagner. L’intervention prend des proportions inattendues, et les 2 complices prennent en charge une jeune femme appelée Numéro 9, produit d’expériences génétiques pour fabriquer la femme parfaite. Après cet acte de sabotage, Skip embauche Shotgun, un mercenaire, pour trouver et châtier les coupables, et récupérer Numéro 9.

Avec ces 3 épisodes, Daredevil entame une phase suivante dans sa reconstruction personnelle. Ann Nocenti affine également son écriture. Par rapport aux épisodes précédents, la séquence d’ouverture est beaucoup plus mesurée. Certes la scénariste avait déjà mis un point d’honneur à rendre les antagonistes de Daredevil plus humains : l’empoisonneur des petits pots pour bébé (lors de la confrontation contre le Punisher), ou encore Bullet par sa relation avec son fils (il y en avait d’autres restés à l’état d’ébauche, comme Ammo ou Bushwacker). Pour cette histoire, elle consacre la première scène à Skip, le propriétaire de l’élevage en batterie. Elle ne fait pas allusion à son activité de contrebandier en armement. Au contraire elle le présente comme un simple dirigeant d’entreprise, avec la tête sur les épaules, et un pragmatisme fondé sur le bon sens et le capitalisme.

Élevage en batterie

Élevage en batterie ©Marvel Comics

Ann Nocenti présente le point de vue de Skip avec une réelle honnêteté intellectuelle. Voilà un entrepreneur qui adapte son outil de production aux exigences du marché. Les clients veulent des produits (de la viande) moins chers, il rationalise ses moyens de production, en cherchant des solutions techniques pour augmenter le rendement de son élevage intensif en batterie. Nocenti explicite la conséquence, à savoir des conditions d’élevage contre nature : densité de poulets au mètre carré, comportements aberrants de cannibalisme des animaux, veaux élevés dans l’obscurité pour provoquer une anémie et aboutir à une viande plus blanche (= plus conforme aux attentes du consommateur), projet de supprimer les pattes des cochons pour éviter qu’ils n’attrapent des maladies par ces extrémités.

Mais, par l’entremise de Skip, elle énonce également les conditions qui ont conduit à ces modes de production : une exigence de manger de la viande à tous les repas, une volonté de mettre la viande à portée de la bourse de tous les consommateurs, soit une généralisation de la consommation de viande et une démocratisation de l’accessibilité de ce produit. Elle expose aussi l’incohérence des comportements de ces consommateurs, prêts à manifester contre les conditions d’élevage, mais pas à se priver de viande, encore moins à renoncer au cuir pour les chaussures ou les vêtements (et tout ça en 3 pages).

Danse avec les cochons

Danse avec les cochons ©Marvel Comics

En ayant ainsi donné la parole d’abord au propriétaire d’un élevage en batterie, elle a expliqué l’historique du moyen de production, et la responsabilité individuelle de chaque consommateur. Du coup, le lecteur éprouve des réticences à accorder sa confiance à Brandy qui souhaite saborder cet élevage. Bien intentionnée, elle apparaît quand même un peu irresponsable en voulant détruire pour attirer l’attention de l’opinion, sans réfléchir aux conséquences de ses actes, à commencer par le devenir d’animaux ayant toujours vécu en captivité. Ce jugement de valeur est encore renforcé par l’attitude de Daredevil qui ne souhaite pas la soutenir dans cette entreprise. Alors que les valeurs humanistes de l’auteure ne font pas de doute, elle refuse d’adopter le discours d’une rebelle capable de détruire pour protester, mais pas de construire ou même concevoir une alternative.

Ce premier épisode impressionne par la maturité de l’approche des enjeux de l’agroalimentaire, et du refus de la diabolisation de l’entrepreneur. En 1989 (année de parution de ces épisodes), Ann Nocenti tient déjà un discours écologique et économique élaboré, commençant par renvoyer le consommateur face à sa responsabilité individuelle. Elle incite le lecteur à réfléchir à la manière dont son bien de consommation (y compris sa nourriture) a été produit avant de le consommer et de participer ainsi à la perpétuation de méthodes aux implications éthiques discutables.

T'as vu mes muscles et mon flingue ?

T’as vu mes muscles et mon flingue ? ©Marvel Comics

La suite du récit mine un peu ce démarrage exceptionnel parce qu’il s’avère que Skip continue à participer à un trafic d’armes, qu’il utilise un programme de recherche génétique à des fins condamnables et qu’il est partie intégrante du complexe militaro-industriel, incarné par Shotgun, un antagoniste caricatural, jouissant de l’usage des armes feu, surtout les plus puissantes. Pourtant, même ce développement à l’orientation appuyée n’efface pas les précédents points de vue sur la responsabilité citoyenne et l’efficacité toute relative des actes de protestation basés sur la seule destruction.

Contre toute attente, le lecteur n’a pas l’impression de lire un pamphlet écologique ou économique. Ann Nocenti écrit bien une aventure de superhéros (Matt Murdock porte son costume rouge tout du long de ces 3 épisodes, et fait usage de ses superpouvoirs), avec de l’action (le troisième épisode est consacré à l’affrontement entre Daredevil et Shotgun). Elle prépare les intrigues suivantes, en intégrant un fil narratif secondaire sur les Inhumains (Black Bolt, Karnak, Gorgon, Medusa) dont elle avait écrit un récit complet (graphic novel 39) illustré par Brett Blevins. Elle réussit même à incorporer un autre thème majeur : celui de la condition féminine par le biais du personnage de Numbre 9, jeune femme génétiquement améliorée pour répondre aux attentes sociales explicites et implicites pesant sur les femmes (bonne épouse, bonne mère, aimante, bonne cuisinière, canon de la beauté, etc.).

Vous êtes sûr d'être dans la bonne série ?

Vous êtes sûr d’être dans la bonne série ? ©Marvel Comics

Le lecteur retrouve avec plaisir John Romita junior (dessins) et Al Williamson (encrage) pour ces 3 épisodes. Comme dans les épisodes précédents, leur association fait des merveilles. Al Williamson reproduit avec application et respect les lignes de JRjr, ajoutant des traits fins parallèles pour habiller les surfaces trop simplifiées. Visuellement, cette approche contrebalance l’aspect massif des mises en scène, pour apporter des détails délicats, sans nuire à l’immédiateté de la lecture.

Dans ces pages, John Romita junior semble capable de faire passer toutes les situations et toutes les émotions avec une justesse quasi surnaturelle. Le lecteur suit Skip parlant à son adjoint, dans les bâtiments abritant les enclos d’élevage, et toutes les informations visuelles nécessaires sont présentes sur la page pour donner corps à ces lieux. Il réussit même à faire exister une salle d’essai d’armes à feu (quand Shotgun essaye son fusil à $10.000), sans dessiner d’arrière-plan. Ce n’est qu’en revenant sur ces 2 pages que le lecteur prend conscience qu’il a lui-même imaginé le lieu.

L’artiste se montre tout aussi convainquant dans les séquences d’action, utilisant un découpage en case qui donne l’impression au lecteur de voir les mouvements des personnages : Brandy en train de s’entraîner aux barres asymétriques, Numéro 9 en train de danser, la même en train de découper frénétiquement des légumes, ou l’affrontement sans pitié entre Daredevil et Shotgun dans la forêt. Alors même que le lecteur peut avoir l’impression qu’il n’y a pas beaucoup de traits pour définir les personnages, il voit des individus visuellement inoubliables.

JRjr conçoit avec maestria des gens normaux, pourtant avec une apparence marquante. Daredevil reste un homme élancé et musclé sans exagération, gracieux dans ses mouvements. Brandy est une jeune femme pas encore complètement formée. Numéro 9 correspond à une forme féminine plus épanouie, pour rendre compte de sa perfection. Shotgun est massif à souhait, avec une musculature qui atteste des heures passées en salle, et d’une forme de vanité quant à son apparence. Skip est un quadragénaire qui arbore une belle moustache, preuve de sa confiance en lui et d’une forme de fierté (méritée au regard de sa réussite sociale).

De la viande pour tous !

De la viande pour tous ! ©Marvel Comics

Comme dans les épisodes précédents, le lecteur constate l’incroyable complémentarité des 3 créateurs. Au détour d’une page, il tombe sur images qui restent gravées dans sa mémoire pour plusieurs années. Il en va ainsi de la page 16 de l’épisode 271 qui montre des individus en train manger de la viande. Il s’agit d’une juxtaposition de têtes de différentes personnes en train de mordre dans un morceau de viande préparée de diverse manière. À la fois, il s’agit d’un geste anodin, à la fois cette juxtaposition suscite un moment de haut-le-cœur devant cette accumulation. Dans l’épisode suivant, le lecteur se frotte les yeux devant Numéro 9 en train de danser au milieu des cochons ayant été libérés et cherchant quoi faire de leur liberté, une image à la fois grotesque et poétique.

Ces 3 épisodes forment une expérience de lecture exceptionnelle. Les 3 créateurs (scénariste, dessinateur, encreur) sont en phase. Ils respectent à la lettre les conventions du récit de superhéros, tout en réalisant une œuvre d’auteur engagé et intelligent. À la fin de ces années 1980, Ann Nocenti développe déjà le concept de la responsabilité écologique des consommateurs, de la nécessité de s’intéresser au mode de production de ce que l’on consomme. John Romita junior & Al Williamson forment un duo complémentaire, réalisant des planches vivantes, au niveau de l’être humain normal, tout en sachant utiliser à bon escient les codes des combats physiques de superhéros, sans proscrire une sensibilité dépourvue de testostérone. La scénariste tient un discours lucide sur les limites des confrontations physiques comme solution pour résoudre des problèmes complexes : ce n’est pas en tapant sur les autres que les questions d’éthique liées à l’agroalimentaire progresseront.
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Pour beaucoup, le run d’Annie Nocenti et de JrJr sur DD rivalise avec celui de Miller tout en étant souvent oublié. Présence répare l’affront avec ce superbe dossier d’une période où Matt abandonne Ny pour un pèlerinage à la campagne loin d’être reposant.

La BO du jour : alors ça fait quoi de ne plus rien avoir, d’être un parfait étranger et surtout de plus avoir de foyer, hein ?

54 comments

  • Fred Le mallrat  

    Pour moi aussi le run de Nocenti est au niveau de Miller (hors Born Again, meilleur comics Marvel ever).
    (je ne parle pas de Man Without Fear qui pour moi est une hérésie de Miller envers sa popre continuité rien qu en sabotant Elektra qui n’a plus rien a voir avec le personnage qu’il avait animé jusque là).

    • Présence  

      C’est donc avec une grande émotion que j’ai vu arriver le recueil 14 de Daredevil Epic Collection, avec les épisodes 271 à 282 que je n’ai jamais lus (sauf 2).

      • Fred Le mallrat  

        Je l’attend aussi même si j’en ai déjà lu la grande partie.

  • Thierry Gagnon  

    Une autre fine analyse de Présence!
    C’était un moment béni, cette synergie entre scénariste, illustrateur, encreur et coloriste, au milieu d’une époque Marvel où de tels miracles étaient plutôt rares. Je ne peux m’empêcher de penser que Romita Jr s’y était impliqué personnellement comme il l’a rarement fait.
    J’avais moi aussi apprécié combien les petits détails et les relations entre les gens étaient importants dans ces récits. C’était un Daredevil très proche du peuple de la rue, des récits pleins de compassion. Merci pour les souvenirs!

    • Présence  

      Content d’avoir pu partager ces souvenirs avec quelqu’un qui les apprécie. Avec cette relecture, j’ai eu la surprise de retrouver les émotions de la lecture initiale.

  • Bruce lit  

    Feuilleté en librairie jeudi soir : papier mat + traduction de Laurence Bellingard.
    Je vais devoir investir sur la VO en Epic Collection.
    J’insiste : ce sont des épisodes indispensables !

    • Présence  

      C’est rigolo cette remarque sur le papier mat parce que ma première lecture de ces épisodes s’est faite avec les numéros mensuels. Or ils étaient imprimés sur du papier dont la qualité est celle du papier journal par tout à fait blanc, c’est-à-dire une qualité bien pire que celle des éditions Panini.

      • Bruce lit  

        Euh oui quand même, les choses ont évolué depuis les années 80. Le Comic Book se vend en trade et a la prétention à être exposé en bibliothèque avec de belles reliures. Celle de KLAUS par exemple est vraiment sympa.
        Je pense quand même qu’enfant, les albums de type AU ROYAUME DE KAZAR avait plus de gueule que NOVA, non ;)
        Je ne suis pas collectionneur plus que ça. Mais avoir une VF à presque 40 € , mal traduit avec du papier tellement épais que le volume prend le double de la place sur les étagères, ben ça fait pas envie.

  • Présence  

    Panini a publié 2 recueils :

    - Daredevil par Nocenti et Romita Jr T01 en juillet 2018 : épisodes 250 à 257, 259 à 263, et 265 à 266

    - Daredevil par Nocenti-Romita Jr T02 en ars 2019 : épisodes 267 à 282

    Ann Nocenti a écrit la série jusqu’à l’épisode 291.

  • frank66  

    Trés bonne analyse pour ce qui demeure etre l’une des plus belles périodes de la série.Par contre je n’ai jamais compris pourquoi les premiers épisodes de Nocenti au scénario n’ont jamais été traduits en vf.

    • Présence  

      Merci pour le petit mot gentil.

      Pour l’instant la réédition VO (Epic Collection) commence à l’épisode 253. Il manque donc aussi le début : épisodes 236, 238 à 245 et, 247 à 252. Il manque aussi la fin.

    • Bruce lit  

      @Frank : je pense que épisodes n’ont pas été republiés non plus en VO.

  • Matt  

    OK alors question : le découpage VF n’est pas le même. Un tome 2 est sorti sur le run de Nocenti mais comprend donc les épisodes 267 à 282.
    Donc la question : après l’épisode 273 (dernier du recueil chroniqué ici), ça vaut quoi ?

    • Présence  

      Je ne saurais te répondre car pour l’instant je ne me suis pas encore aventuré plus loin, même si le recueil suivant (jusqu’à l’épisode 282) m’attend dans ma pile.

      • PierreN  

        « ça vaut quoi ? »

        C’est très bien (Ultron + Méphisto + N°9 + les Inhumains + fill-in de Leonardi).

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