SANS DIEU NI MAITRE ! (Le cri du peuple)

Le cri du peuple par Tardi et Vautrin

Un article de PATRICK 6

1ère publication le 22/04/15- MAJ le 10/05/20

VF : Casterman

J'prendrais bien une cerise moi !

J’prendrais bien une cerise moi !© Casterman

Le cri du peuple est une histoire en  noir et blanc écrite et dessinée par Jacques Tardi et Jean Vautrin publié en 4 volumes, de 2001 à 2004 chez Casterman. Une édition regroupant l’intégralité en un seul volume de 312 pages existe également, incluant un CD de chant Communard (dont le fameux « Temps des cerises »)

Nous avons tous en mémoire ces bd supposément éducatives comme « L’histoire de France en BD » qui servirent surtout à prendre la poussière dans nos chambres d’enfant… Tardi lui aussi s’est lancé à maintes reprises dans la BD  Historique  (La première guerre mondiale  Putain de guerre , La seconde guerre mondiale  Stalag II B …) mais attention on joue ici dans une tout autre catégorie !
L’auteur a su utiliser le contexte historique pour mettre en valeur son propre scénario… Petite et grande histoire se retrouvent dans une œuvre passionnante et émouvante, particulièrement dans le sujet qui nous occupe aujourd’hui : La Commune de Paris !

La révolution est en marche !

La révolution est en marche !© Casterman

Le sujet étant quasi systématiquement absent des programmes scolaires il n’est pas inutile de rappeler brièvement le contexte historique : En 1871, Napoléon III alors au pouvoir ne trouva rien de mieux à faire que de déclarer la guerre à la Prusse. Mauvaise idée, le neveu du nabot Corse est défait (c’est la fin du second Empire) et Paris se retrouve assiégé ! Affamés pendant des semaines les Parisiens se sentent trahis par le nouveau gouvernement d’Adolphe Thiers qui prépare la capitulation. La révolte gronde. Thiers prend peur et s’enfuit à Versailles… C’est le début de la Commune !

Pour un peu plus de deux mois Paris sera indépendant et autonome (et accessoirement servira de référence à tous les révolutionnaires pour les 144 ans à venir).  Le temps des cerises (Célèbre chanson de la Commune) sera cependant court, à peine un peu plus de 2 mois, le temps pour Thiers de regrouper son armée à Versailles puis de marcher sur la capitale. Il appliquera une répression aussi sanglante qu’impitoyable (environ 30.000 exécutions sommaires). Adolphe Thiers après la chute de la Commune déclarera : « Le sol est jonché de leurs cadavres; ce spectacle affreux servira de leçon » (Comme quoi certains prénoms sont prédestinés…)

Le Cri du peuple  de Tardi adapté du roman du roman éponyme de Jean Vautrin, se déroule donc du 18 mars au 28 mai 1871 (soit la durée exacte de la Commune) le talent de l’auteur aura été de mêler polar, fresque historique et chronique sociale du Paris de l’époque.

Grondin ancien bagnard recherche le Capitaine Antoine Tarpagnan qu’il tient pour responsable du meurtre de sa fille adoptive. L’intrigue se complique quand Tarpagnan est emporté dans la tourmente de la Commune, quittant l’armée et prenant fait et cause pour les « Communards » ! Durant cette quête de vengeance la vie des deux personnages va se mêler dévoilant les zones d’ombres de leur propre histoire …

Le Paris de 1871 vu par Tardi : On est précis ou on ne l’est pas !

Le Paris de 1871 vu par Tardi : On est précis ou on ne l’est pas !© Casterman

Soucieux d’enraciner son histoire dans la réalité des événements Tardi fera intervenir des personnages ayant réellement participés à la Commune : Jules Vallès, Louise Michel, le peintre Gustave Courbet… Il faut dire que la maniaquerie de l’auteur pousse à l’admiration ! Tout à été étudié dans les moindres détails, d’un intérêt quasi-documentaire, le dessinateur a manifestement procédé à des recherches très poussées sur le Paris de 1871 !

D’un réalisme cru il décrit à merveille la Commune de l’intérieur et le Paris des petites gens, l’argot d’époque y est parfaitement restitué. (Même s’il prend par la même le risque de perdre son lecteur en cours de route ! Un glossaire de l’argot d’époque est même proposé en fin d’ouvrage pour nous aider à y voir plus clair). Les lieux, les événements, les coutumes d’époque… Tout est authentique ! La précision obsessionnelle de l’auteur sur son sujet n’est pas sans évoquer un autre ouvrage pharaonique :  From Hell d’Alan Moore ! (qui dans son pavé de 500 pages détaillait avec la même précision l’Angleterre de Jack l’éventreur)

Pour mieux mettre en valeur son trait à la fois précis et brut (on s’attend parfois à voir surgir un personnage avec une patate à la place du nez, cher à l’école Franco-Belge) Tardi a choisi le format horizontal « A l’Italienne » qui n’est pas sans évoquer le cinémascope tant la précision des décors se prête à l’horizontalité, nous offrant de véritables fresques riches en détails. Cependant pour éviter de tomber dans l’énumération de superlatifs il convient de reconnaître que, sans doute emporté par son sujet, l’auteur est parfois trop pointu quitte à manquer de clarté pour tous ceux qui ne maîtrisent pas l’histoire de la Commune… Trop d’informations tue l’information et on est parfois écrasé par trop détails. Il faudra donc au lecteur fournir un effort afin d’assembler par lui-même pièces du puzzle…

Les plus méritants seront néanmoins captivés par cette fresque historique à l’intensité dramatique sans pareil. Sans angélisme aucun, l’auteur n’étant pas complaisant avec les Communards, un vibrant hommage est rendu à cette insurrection doublée d’utopie politique, ainsi qu’à ces hommes et femmes qui se sont battus pour leurs convictions.

Vive la Commune !

Le semaine sanglante » La Commune finira dans un bain de sang

Le semaine sanglante » La Commune finira dans un bain de sang© Casterman

 

17 comments

  • Présence  

    Merci beaucoup pour cet article didactique et détaillé.

    Je prends toujours beaucoup de plaisir à lire une BD de Jacques Tardi, où à chaque fois son amour de Paris transparaît. L’image avec la légende « Le Paris de 1871 vu par Tardi : On est précis ou on ne l’est pas ! » montre à quel point il s’investit dans la représentation des éléments architecturaux, et dans la véracité de la reconstitution historique.

    Le décalage de ce mode de représentation est saisissant, par rapport à celui utilisé pour les visages, et pourtant cela ne m’a jamais gêné. Étrangement, les visages demeurent très expressifs.

  • Bruce lit  

    Je suis très tenté, même si apparemment cette histoire souffre des défauts de bon nombre de ce genre d’ouvrage : un manque de pédagogie envers ceux qui découvre cette période de l’histoire. Je confirme n’avoir jamais entendu parler de ce carnage lors de mes études. Je ne comprends toujours pas comment je peux travailler à côté d’une Avenue Thiers….
    J’ai trouvé la comparaison avec From hell très judicieuse, même si effectivement on n’est pas sur la même palette graphique. Les planches où la jeune femme est sur le point d’être fusillée un bébé dans les bras sont assez saisissantes, notamment avec le type en bas à droite hilare de les tuer…. Leur composition m’a évoqué le 3 de mayo de Goya.
    De Tardi l’édition du Voyage au bout de la nuit, et Stalag 2 qui m’attend dans ma pile de lecture à mon retour de vacances.

    L’histoire de France en BD, je me rappelle avoir parcouru gamin en long, large et travers, le numéro consacré à la mort de Roland….

  • Tornado  

    Tardi, c’est effectivement un auteur qui demande une implication de la part du lecteur. J’ai commencé « Stalag II B » il y a un moment, et je l’ai mis de côté pour y revenir plus tard car je le trouvais trop dense et pas assez divertissant. Résultat, je ne l’ai jamais fini !

    J’ai visité son exposition à Sollies-ville, près de chez moi. C’est très bien.
    Que dire de plus ? Ce n’est pas un auteur qui me parle. C’est comme ça.
    J’ai bu un verre à la table à côté de la sienne il y a un an ou deux, à la terrasse d’un café de Solliès-ville, à l’occasion du festival de BD. Il dessinait pour des amis à lui et mon fils ne l’a pas quitté des yeux. Le vieux bonhomme a adressé plusieurs sourires à mon petit, sans que j’ose lui adresser la parole !

    Merci pour cet article, car il développe mes connaissances d’un auteur avec lequel je n’ai pas d’affinités particulières.

  • Tornado  

    Pour le titre, il y avait la chanson culte de Léo Ferré : « Ni Dieu Ni Maitre » ! On aurait eu le titre et la BO d’un seul coup !

  • Lone Sloane  

    Un article engagé sur une BD mémorielle dont le titre est un hommage à Jules Vallès.
    Il faut louer Tardi pour l’exactitude historique de son travail, qui confirme qu’il est la mémoire d’un Paris encore populaire avant sa mutation en métropole des classes supérieures (et son travail sur les adaptations de Leo Malet est aussi une aubaine pour les amoureux du Paris du siècle dernier).
    Mais j’ai la nostalgie d’Adèle Blanc-Sec et d’un Tardi au trait plus léger et qui cultivait autant le goût du fantastique steam-punk avant l’heure que du soucis du détail historique dans les cases de ses BD.

  • Parick 6  

    Merci à tous pour vos messages !

    @ Présence : Oui c’est tout à fait ça, on est saisi par le hiatus entre la précision des décors et la « naïveté » visages… C’est un peu sa marque de fabrique !

    @ Bruce tu travailles à coté d’une avenue Thiers car tu travailles dans une ville (trééés) à droite ;)
    En tous cas nous avons manifestement eu la même DB sur Roland :)) Le hasard n’existe pas !

    @ Tornadao : L’idée de Stalag II B est géniale (mettre le journal intime de son père en BD) mais là aussi la demande un certain investissement… J’ai adoré le premier mais je n’ai pas encore eu le courage de commencer le 2eme tome (qui traine avec ma pile de BD à lire)
    Concernant ce vieil Anar’ de Ferré je ne serais absolument pas surpris d’apprendre qu’il a fait une chanson sur la Commune :))

    @ Lone Sloane : En effet les Adèle Blanc-Sec sont nettement plus légers et faciles d’accès… Par contre curieusement comme je ne les ai jamais lu étant plus jeune je ne suis que peu tenté de les reprendre maintenant… A tort sans doute.

    • Bruce lit  

      « L’idée de Stalag II B est géniale (mettre le journal intime de son père en BD) mais là aussi la demande un certain investissement… J’ai adoré le premier mais je n’ai pas encore eu le courage de commencer le 2eme tome (qui traine avec ma pile de BD à lire) » : Voilà, je sais avoir à faire à une oeuvre exigeante, et n’ai pas encore le temps de cerveau disponible….

  • JP Nguyen  

    C’est un article qui suscite de l’intérêt chez moi mais… pas pour la BD (je ne suis pas fan de Tardi) mais plutôt pour la période historique évoquée.
    J’ai recherché des infos sur le Net sur la Commune mais je n’ai pas encore trouvé de site où l’info me semblerait exhaustive ou du moins non partisane.
    En fait, l’évocation de cet énième massacre dans l’histoire de France aurait plutôt tendance à me faire remettre en question les « leçons » que nous donnons à certains pays (la Chine avec Tien An Men, la Syrie et j’en oublie). C’est assez pessimiste comme constat car contrairement aux histoires de super-héros, ce ne sont pas toujours les « bons » qui gagnent à la fin. Ou plutôt, si un pouvoir fort est aussi assez malin pour se maintenir, il écrira l’histoire et se fera passer pour « bon » aux yeux de la postérité…

  • Jyrille  

    Historiquement, je suis nul, je suis donc très intéressé par tous ces évènements. Comme JP, je trouve que l’on en apprend de plus en plus sur nos heures sombres et cela n’est pas plus mal. A l’armée, j’avais été écoeuré par un colonel qui, dans son discours d’introduction de la défense de la patrie à nous, pauvres appelés sans cervelle, ne citait pas la guerre d’Algérie mais uniquement celles de 1870, 1914 et 1939. Quelle hypocrisie.

    Concernant Tardi, je suis comme Lone Sloane. Je l’ai toujours admiré car c’est une référence de la bd, sans lui, pas de Blutch ou de Sfar. Il fait partie des précurseurs, avec Moebius et Druillet et Gotlib… J’adore ses bds d’après Léo Malet mais ma préférence va vers les Adèle Blanc-Sec et son univers humoristique et dépaysant malgré son amour de la ville de Paris. Et puis je suis loin de les avoir tous lus. Un jour, j’achèterai une réédition de Ici-bas…

    Lorsqu’il est plus sérieux comme ici, je crois que je décroche, je n’ai pas forcément la capacité à m’investir suffisamment. Mais cela doit être un bel objet et un livre nécessaire pour ce qu’il raconte. Merci donc, Patrick, pour cet article.

  • Jyrille  

    Merci pour le lien, Patrick, c’est fascinant ! Je regarderai plus souvent ton blog à l’avenir… Enfin j’espère :)

    Maintenant que j’y repense, j’ai dû lire ce Tardi, mais j’en ai un souvenir diffus. C’était il y a longtemps, huit ou neuf ans.

  • Lone Sloane  

    Je mets un lien ici parce que cette entreprise lyonnaise mérite d’avoir la diffusion la plus large possible et que les idéaux de ce collectif sont une petite résonnance de ceux de la Commune:
    http://www.actuabd.com/Olivier-Jouvray-Avec-Les-rues-de
    Par ailleurs, Olivier Jouvray est le scénariste de la très recommandable série Lincoln, parue aux éditions Paquet.

  • Bruce lit  

    Je viens de finir le Stalag de Tardi. Je n’ai pas beaucoup aimé. Une écriture un peu maniérée, des dessins souvent statiques, je n’ai jamais été ému, tant la colère de Tardi prend le lecteur en otage de son indignation. Je l’ai nettement préféré en tant qu’illustrateur du Voyage au bout de la nuit et de mort à Crédit dont je chéris les éditions.

  • Patrick 6  

    J’ai fini le volume 2 il n’y a pas longtemps et j’ai été un peu déçu, le premier volume est nettement meilleur.
    L’idée est tout simplement géniale (mettre le journal intime de son père en BD) et encore une fois la grande histoire rencontre la petite. Le concept est très finalement très émouvant.
    Le volume 2 est plus bavard et totalement dépourvu d’action mis à part être trimballé d’une ville à l’autre… Pour le coup c’est en effet l’aigreur du personnage qui ressort.

  • Tornado  

    Stalag : Je n’ai lu que le volume 1. Je suis mitigé. Comme le dit Patrick, l’idée est géniale et le concept est émouvant. C’est du bon boulot.
    Mais comme le dit aussi Bruce, c’est très maniéré. Je ne sais pas si c’est donneur de leçon, mais j’ai senti, en lisant ça, un arrière-goût de mépris pour la bande-dessinée populaire. c’est bizarre, je ne sais pas trop comment le formuler…

  • Eddy Vanleffe  

    Fabuleuse fresque qu’on ne peut que conseiller à tous, Merci Patrick avec 5 ans de retard

  • Nicolas B  

    Grand fan de Tardi je dis merci pour ce bel article que je découvre tardivement et quand je lis « maniaquerie de l’auteur pousse à l’admiration » je dis oui !!!

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