SERGE BRUSSOLO: L’IMAGINATION AU POUVOIR

Encyclopegeek Serge Brussolo

Une descente aux Enfers par la face Nord signée EDDY VANLEFFE

Brussolo est partout. He’s gonna get ya no matter how far!
©Serge Brussolo

Cet article aura pour but de présenter un peu la figure de cet auteur singulier qu’est Serge Brussolo tout en s’attardant sur cinq œuvres afin de mieux illustrer le propos.

Il vous arrivera parfois de lire sur une quatrième de couverture une comparaison douteuse entre les livres de Serge Brussolo et ceux de Stephen King. Rien n’est plus mensonger. Nul doute que l’accroche est bien intentionnée et faite pour attirer le lecteur vers un écrivain relativement inconnu, mais rien à faire, lire Brussolo n’a rien à voir.

Le bonhomme est né en 1951 et commence à se faire un nom dans la collection «ANTICPATION» des éditions Fleuve Noir vers la fin des années 1970, début des années 1980. Il se fait rapidement remarquer pour ses récits où planent en permanence une certaine dose de folie pure, que ce soit celle des personnages, des peuples ou civilisations décrites, ou tout simplement celle de son écriture, incisive, mordante, concise et pourtant très imagée.

Il démarre donc dans le gironde la science-fiction, dont Brussolo n’explore finalement que les aspects les plus excentrés et les plus aventuriers. C’est donc assez naturellement qu’il se dirige vers une forme très personnelle de Fantasy.

Sur la planète Almoha, il imagine une grande muraille séparant le monde en deux. D’un côté un désert boueux où la pesanteur rend les hommes lourds patauds et stupides et des cités riches emplies de vices au-delà. Évidemment, le héros fuyant ces nuages de métal qui explosent parfois en orages de shrapnels meurtriers, ne voit plus de d’autre salut que de tenter le tout pour le tout afin d’atteindre le mur pour rejoindre l’autre côté. Vous voyez, et ce n’est que le début d’une exploration sans fin aux confins de mondes inimaginables tous les plus fous les uns que les autres. Serge Brussolo reviendra sur ce manuscrit plusieurs fois, preuve qu’elle doit revêtir une importance symbolique dans son œuvre. L’histoire, répartie en deux volumes est disponible dans édition définitive aux éditions Milady.

A chaque livre l’écrivain ira plus loin dans les idées délirantes.

Dans A L’IMAGE DU DRAGON, il revient sur une planète séparée. Cette fois deux peuples se disputent la surface. Celui du soleil, Hydrophobe fuyant la moindre goutte de pluie sous peine de voir son épiderme se distordre mollement jusqu’ à devenir une sorte de méduse et celui de la pluie qui hibernent les mois d’été sous forme de Statues. Nath est un chevalier Hydrophobe qui s’élance dans une quête pour détruire le plus possible de statues avant que la saison des pluie ne reviennent et avec elle son cortège de dragons dressés à attaquer leurs cités. Pour l’accompagner, une jeune esclave muette dont les seins sont remplis d’un sable «absorbeur d’humidité» afin de mieux l’aider à supporter l’humidité ambiante. On est d’accord qu’on est dans un truc de barge, non? Ce livre fut adapté en un film d’animation plus édulcoré et plus abouti: LES ENFANTS DE LA PLUIE.

Mais à présent il est temps de s’attarder sur le premier livre qui a un jour attiré mon attention.

1-LE ROI SQUELETTE (L’INTEGRALE)
«Le trône de fer, c’est pour les chouineuses à leur mamans»
©Serge Brussolo/Bragelonne

Ce livre est la version remasterisée de deux romans parus aux éditions Fleuve Noir (LE DRAGON DU ROI SQUELETTE et LE TOMBEAU DU ROI SQUELETTE).

Si Michael Moorcock avait conçu son Elric comme une sorte d’anti-Conan, il en avait quand même conservé une certaine mélancolie dans son errance romantique. Serge Brussolo va bien plus loin dans sa volonté de casser les codes traditionnels de la Fantasy. Son personnage d’abord, Shagan est un cul-de jatte maudit avant sa naissance. Si sa mère avait suscité la jalousie en tant que messagère pour sa rapidité à la course, lui ne saurait jamais s’extirper du sol et serait condamné à se tordre comme un ver de terre. Mais ayant bouffé de la graine du survivant, il finit par développer une agilité et une force sans pareil dans ses bras. Refusant tout auto-apitoiement, il travaillera pour un forgeron magicien aussi roublard que malhonnête. Junia quant à elle est une Ooni, c’est-à-dire une ogresse appartenant à un peuple d’amazones-mantes religieuses qui ont la curieuse habitude de se repaître de la cervelle de leurs amants choisis parmi les plus vaillants. Horrifiée par cette coutume, elle se jure ne jamais succomber à ce genre d’appétit, même si pour ça, il faut faire vœu de chasteté. Malheureusement pour oublier ses instincts carnassiers, elle se rue à la saison du rut, sur la nourriture de manière irraisonnée, détruisant sa silhouette. Massillian le sorcier forgeron, la recueillera également, tout heureux de sa main d’œuvre exceptionnelle.

Ensemble ils forment une sorte de monstre à quatre bras. L’infirme fièrement juché sur les épaules de la géante obèse au moyen d’un harnais, ils incarnent ainsi le guerrier le plus effrayant du pays.

Massillian les envoie à travers la contrée pour livrer divers objets de sa fabrication. Pour se garantir leur indéfectible loyauté, il les a progressivement accoutumés à la fournaise de sa forge pour que dorénavant, il n’en supporte plus l’éloignement. Ainsi s’ils leur prenaient l’envie de fausser compagnie à leur bienfaiteur, ils seraient condamnés à mourir de froid à plus ou moins longue échéance.

Aux prises régulièrement avec les forces du Roi squelette (une sorte de martyr qui aurait pris le chemin totalement inverse de Jésus Christ), ils vivent régulièrement des aventures plongeant un peu de leurs racines dans la truculence de La TERRE MOURANTE de Jack Vance et de la Loose sublime de son héros Cugel. S’ils se perdent un temps dans une cité où les habitants construisent sans s’arrêter des ponts suspendus dans le vide sans jamais les quitter, ils iront par la suite camper dans une plaine emplie de squelettes, qui la nuit venue, veulent se revêtir de chair humaine pour retrouver un semblant d’humanité.

Si la peur d’un effet de lassitude pourrait intimider un lecteur perdu sous l’avalanche d’idées absurdes et de détails picaresques, ce serait bien mal connaître l’écriture de l’animal, qui sait se faire expéditive et jubilatoire. De même la récurrence des thèmes chers à Brussolo vient donner un corps et un décor parfaitement adapté à ce genre d’univers. Le Roi Squelette est donc un anti-Conan qui aime donner un coup de pied dans la fourmilière. Ici pas de conquérants, mais des esclaves, des exclus. Junia et Shagan sont des moutons noirs quasiment au sens biblique. Ils se heurtent au fonctionnement de micro sociétés ressemblant dans leurs folies jusqu’au-boutiste à des sectes. La spiritualité est perpétuellement corrompue par des hommes incapables de s’extraire de leurs bas instincts pour accéder à un réel niveau de conscience. La volonté de pouvoir et de faire mal domine finalement à chaque fois et la rédemption se fait donc très rare. Dans un monde désolé oublié des Dieux (qui ont préféré s’endormir et laisser l’humanité à son sort) qui ressemblerait au Tartare, chacun vit comme un automate son propre supplice, sourd et aveugle à la souffrance d’autrui.

Pourtant, Brussolo n’hésite pas à concevoir d’autres destinées à ses héros. Bien plus tard dans LES CAVALIERS DES PYRAMIDES et LE MASQUE D’ARGILE l’auteur les ré imagine dans un monde bien plus proche de nous en tant que gladiateurs dans la Rome Antique. Ils ont donc la capacité de se dupliquer sous formes d’avatars pour vivre des versions complémentaires de leur destinée semblant finalement vouée à se répéter. Une vision sombre et amère du «champion éternel»: le «perdant éternel» en quelque sorte.

Le spectre de sa vison cauchemardesque de l’humanité viendra hanter toute l’œuvre de l’écrivain qui travaille à un rythme frénétique comme si sa plume était elle aussi sous l’emprise d’une urgence incontrôlable.

Il trouve il est vrai un certain épanouissement dans le territoire très vaste et très flou du fantastique et de la science-fiction tant ses livres brouillent parfois les cartes des genres. Serge n’aime pas les carcans, ou plutôt il aime les faire sauter. Ses idées continuent d’être fulgurantes Dans MA VIE CHEZ LES MORTS, il esquisse des camps de concentrations pour zombis surdoués. LE SYNDROME DU SCAPHANDRIER joue avec le flou d’un monde des rêves et un réel dictatorial et aliénant évoquant parfois BRAZIL. L’HOMMEAUX YEUX DE NAPALM invente un bagne pour jouets ayant des accents de TOY STORY 3. La fête peut être un forme de guerre insidieuse, les tatouages vivants et véhicule de maladies. LA PLANETE DES OURAGANS fait à ce sens donc partie des cycles les plus ambitieux. Sur plus de 700 pages, la Planète Santale évidemment dangereuse, se dessine sous nos yeux avec son cortège de prêtres tarés et de dangers climatiques délirants avec en prime une gamine perdue accompagnée de son doberman.

Pourtant Serge est toujours confiné au monde de la littérature de gare et l’essor de la science-fiction noble américaine asphyxie peu à peu les vapeurs enivrantes des collections populaires. La collection «Anticipation» et «Présence du futur» ferment leurs portes, forçant Brussolo à changer son fusil d’épaule. A l’image des survivants qu’il aime à décrire, le conteur fait ses nouvelles armes dans n genre bien plus balisé et propre sur lui: le polar.

Bien entendu le bougre va s’y débattre et triturer le format pour y décrire ses villages défiant toute raison, ses excentriques obsessionnels et trouvera son décor idéal: Les U.S.A. Ses décors immenses où il est facile de se perdre au propre comme au figuré. Le pays où tout est possible, le pays qui vit en même temps sa propre légende et sa propre science-fiction.

Après s’être un peu calmé avec LA MOISSON DE L’HIVER (son livre le plus tout public) et CONAN LORD où il ne fait que réinventer le mythe de Fantômas. Il plonge la tête la première dans les vices parfois plus terrifiants par leur tangibilité.

2-LE CHIEN DE MINUIT
Yamakasis VS vétéran du Vietnam
©Serge Brussolo/Hachette

Certains vont citer LE NUISIBLE comme livre charnière, une étape transitoire entre les mondes imaginés et notre quotidien trop étroit.

Non LE CHIEN DE MINUIT est un livre encore plus symbolique de la manière dont Brussolo parvient à rester lui-même au sein d’un courant dominé alors par Mary Higgins Clark. Il va mettre une nouvelle fois en scène les réprouvés. Son héros David, qui lui aussi est un fil rouge de l’écrivain connaissant milles vies différentes, est un écrivain raté tombant peu à peu dans la spirale infernale de l’isolement et de la pauvreté. Il vit désormais dans les rues où un nouvel univers se juxtapose à celui que voient habituellement les passants avant de se calfeutrer dans le confort de leurs intérieurs douillets. Un monde sauvage sort des brumes de la nuit: le monde des gangs de rues. Tous plus ou moins SDF, ils ont mis en place une hiérarchie, un système où parfois quand les trottoirs sont trop peuplés, les toits prennent le relais. Un immeuble est ainsi réputé inaccessible pour ces nouveaux montent-en-l’air, gardé par un vigile aussi mystérieux que dangereux.

Pour protéger les locataires, ce dernier n’hésite pas à précipiter dans le vide quiconque aura l’audace d’escalader le bâtiment jusqu’à sa terrasse au sommet. On le surnomme le Chien de minuit. David ne doit sa survie dans ce milieu que grâce à la protection de Ziggy un ancien surfeur dont l’oreille interne faisant parfois des siennes, l’obligeant à renoncer à son sport. Presque malgré lui, David pénètre de manière aveugle dans la bâtisse se jetant dans la gueule du loup de manière désespérée, confinant son attitude en une sorte de réflexe suicide. Il ne devra son salut que grâce à une charmante locataire. Réussiront-ils à atteindre le fameux toit? Pourront-ils planter le signe distinctif de la tribu de David? Le lecteur halète au rythme d’un huis clos des plus étouffants et des plus éprouvants.

S’il est le protagoniste principal, David échappe pourtant à toute définition du héros que l’on puisse se faire. Une manière encore pour Brussolo de déjouer les codes. Ceux du thriller, du happy end et de la morale. Ici les réprouvés, les exclus sont de nouveau décrits comme des fauves prêts à dévorer la part du gâteau qu’on leur a toujours refusé.

Pourtant l’animal Brussolo sans être dompté, a appris à cajoler son lecteur et la partie polar est sans doute le versant le plus commercial de l’auteur. Même s’il va dépecer les laboratoires pharmaceutiques dans LE SOURIRE NOIR ou encore explorer les obsessions carabinées d’étranges milliardaires aussi esthètes que malsains comme le maniaque de la sécurité dans SECURITE ABSOLUE ou l’actrice dérangée à la retraite du CHAT AUX YEUX JAUNES. Souvent le prétexte est à illustrer le sentiment d’enfermement et celui de l’isolement. Brussolo impitoyable, observe son petit monde comme dans une boite de Pétrie.

Pour ceux qui auraient besoin de se voir conseiller un film voisin des ambiances grotesques et malsaines de Serge, je conseillerais le film TUSK de Kevin Smith où un bloggeur fait la rencontre d’un vieil homme obsédé par les Morses. Une bobine qui alterne le vomi et le rire.

3-L’ARMURE DE VENGEANCE
Un Moyen-Âge vraiment pas magnifié…
©Serge Brussolo/Hachette

On pourra le deviner, l’imagination bouillonnante d’un auteur aussi fiévreux que Serge Brussolo a pourtant bien du mal à être contenue dans le cadre stricte d’une enquête policière, se passant dans un monde réel, procédurier dont il faut expliquer et expliciter le moindre détail. En revanche, Umberto Eco et son NOM DE LA ROSE nous a prouvé que l’Histoire pouvait être un magnifique terrain de jeu. Serge va donc s’orienter naturellement vers le thriller médiéval, retrouvant là le contexte idéal pour encore mieux explorer les recoins sombres de l’âme humaine. La superstition, le pouvoir et la folie se mélangent délicieusement sous la plume acide de l’écrivain.

Toujours à la frontière chien et loup du réel, du détail historique et du rêve d’un moyen-âge obscurantiste fantasmé, l’écrivain plonge une imagière, un écuyer ou un chevalier errant au cœur de complots particulièrement tarabiscotés. Dans ce sous-genre à part entière j’ai particulièrement retenu LE CHATEAU DES POISONS, LE MANOIR DES SORTILEGES, LES PELERINS DES TENEBRES LA PRINCESSE NOIRE et L’ARMURE DE VENGEANCE.

…Un peu comme ici, la rue appartient aux fanatiques, aux forts et aux teigneux.
©François Bourgeon/Delcourt

Dans une atmosphère que ne renierait pas Bourgeon dans ses COMPAGNONS DU CREPUSCULE, L’ARMURE DE VEANGEANCE, roman qui fait suite au CHATEAU DES POISONS, revient sur la figure de Jehan de Montpéril, ancien bûcheron anobli par son suzerain au cours d’une bataille tant il faisait merveille avec sa hache. Malheureusement, l’argent ne vient pas forcément avec le titre et il se fait routier. Il gagne sa vie en participant à des tournois ou en servant ponctuellement divers seigneurs pour des missions délicates. C’est donc dans une auberge digne de Donjon et dragons qu’il rencontre un jeune moine craintif qui lui propose d’enterrer une armure réputée maudite. Ce costume de métal a été conçu pour rendre invincible celui qui le porterait, mais elle serait également somnambule et parviendrait à garder en mémoire les mouvements appris durant la journée. L’armure a donc tuée toute une famille de nobliaux. Pour rompre le mauvais sort, le moine préconise donc de l’enterrer au fin fond de la forêt et d’en tenir la garde au moins un an. Jehan accepte cette mission saugrenue, bien content d’être à l’abri du besoin pendant toute une année. Bien entendu, l’armure change promptement de main et l’inquiétante malédiction reprend de plus belle. Cette fois le châtelain est bien décidé à découvrir le mystère qui se cache derrière cette armure baladeuse. C’est donc en compagnie d’une troupe de foire que Jehan assiste, bien plus qu’il n’enquête sur les événements funestes qui s’en suivront enchaînant rebondissements roublards et révélations plus que surprenantes.

En fait l’intrigue est d’avantage un excuse pour décrire avec force de vocabulaire immersif, un Moyen-Âge en pleine déliquescence empli d’odeur s nauséabondes et de couleurs criardes toutes en rapport avec les effusions de sang. En film on obtiendrait une version de LA CHAIR ET LE SANG réalisé par Dario Argento. Jusqu’à la dernière page le lecteur se fait balader en compagnie de Jehan de Montpéril dans une fresque où se croisent la difformité d’un Gaston Leroux et les accents orduriers du PARFUM de Süskind. Révoltant et fascinant.

4- PEGGY SUE ET LES FANTOMES
Les Bisounours de Brussolo sont des ordures. ©Serge Brussolo/Plon

A la croisée des années 90-2000, le fantastique perd de son potentiel de vente et les collections qui ont fait les beaux jours des éditions J’ai Lu, Pocket et Fleuve noir fondent comme neige au soleil. Irrité de voir son catalogue condamné à disparaître, Serge Brussolo remixe et transforme ses propres livres en bouquins jeunesse car du propre aveu de l’auteur, La littérature jeunesse reste le seul endroit où l’on tolère l’imaginaire en France à ce moment-là.

Espérant se couler dans le succès de Harry Potter, il propose des versions édulcorés de ses livres sur Almoha et reprend son personnage de Peggy l’héroïne fouineuse de LA MAISON DE POUPEE ou BAIGNADE ACCOMPAGNEE, la rajeunit, lui donne une famille et la replonge dans un monde dont il le secret. Car Brussolo pour les gosses, ça reste Brussolo. Peggy donc, est une petite fille qui peut voir des fantômes ou plutôt des êtres invisibles qui font de cruelles farces aux humains à leur insu. Bien que Peggy soit impuissante face à ces spectres immoraux et qu’elle assiste parfois à des meurtres passant pour des accidents, elle irrite fortement ces êtres facétieux. Aussi ont-ils décidé de l’affubler d’un terrible de sort de cécité auquel elle échappe de justesse devenant ainsi seulement fortement myope. Derrière d’épais verres magiques, Peggy n’en garde pas moins cette étrange faculté que d’être immunisée ou en tout cas de garder sa lucidité quand tout s’affole. Parce que vous vous doutez bien que tout va dégénérer de manière exponentielle.

D’abord il y aura ce soleil bleu. Les habitants deviennent grâce à ses radiations, subitement plus intelligents. Peggy sait que quelque chose va foirer parce que ce sont les Invisibles qui ont placé une lentille spéciale devant le soleil et ils ne sont jamais bien intentionnés. Le délire va débarquer en douceur puis exploser dans tous les sens. Les animaux aussi deviennent intelligents et il y a ce clébard moche dont personne ne veut qui devient bleu et télépathe. Il se met en tête de prendre la direction de tout le règne animal et pourquoi pas le pouvoir tout court? Les scènes hallucinatoires s’enchaînent alors, puisque tous les tissus issus d’animaux s’animent soudain dans une folle sarabande. Un fauteuil se met à galoper furieusement sur la place du village en meuglant. Les habitants sont terrorisés d’autant plus qu’ils régressent peu à peu. Si Peggy se pense impuissante, elle devra puiser dans son ingéniosité pour rétablir la situation.

En lissant son propos et en l’adaptant à son nouveau public, il troque le ton qu’il avait jusque-là contre une sorte de loufoquerie le plus souvent propre à la bande dessinée. C’est donc dans une sorte de Champignac sous acide que semble se dérouler ce premier roman d’un cycle qui se prolongera encore sur une dizaine de tomes. De quoi approfondir cet univers «Carollien».

5-L’AMBULANCE
La couverture est dégueulasse mais l’intérieur est pire.
©Serge Brussolo/Vauvenargues

Plus rarement et parce que décidément il est difficile à classer, Serge Brussolo fait des incursions du côté de l’horreur et de l’angoisse. C’est au détour d’un polar bien trop malsain comme LES EMMURES ou d’un propos proche de l’occulte comme LES DIABOLIQUES qu’il déborde d’un genre sur l’autre. Difficile de classer dans un rayon de Librairie un titre comme L’ENFER,C’EST A QUEL ETAGE? Là encore la comparaison avec le maître américain de l’Horreur qu’est Stephen King n’est gimmick marketing tant l’œuvre d’Edogawa Rampo semble bien plus voisine (LA BETE AVEUGLE).

Parfois c’est la science-fiction qui revêt d’étranges atours toujours guettés par cette ombre malsaine. Ici le lemming, cet animal qui a parfois tendance à courir droit devant soi jusqu’à la mort dans d’immenses suicides collectifs inexplicables, lui inspire un univers en mode Walking Dead. Oui parce que Brussolo accomplit le tour de force d’écrire un livre de zombies sans zombies.

Un virus attaque la population mondiale: le virus de la Migration. Cet étrange microbe pousse les gens à quitter leur travail, leur domicile pour se regrouper en hordes nomades. Les villes se dépeuplent et la civilisation se désagrège en un temps record. Les rares épargnés par la maladie sont brutalement assassinés par les migrants organisés en de nouveaux cultes absurdes, aveugles et amoraux. Jeanne chauffeur aguerrie se voit confier la mission de piloter une nouvelle race d’ambulance, prévue pour cryogéniser tous les individus épuisés par leur marche. Le but étant de les hospitaliser et de les soigner afin d’éviter le dépeuplement des villes. Rapidement Jeanne a des doutes. Certes ces pauvres bougres sont malades, mais pourquoi autant de précaution? Pourquoi autant d’armes? Ses collègues lui paraissent très vite suspects. Mais suspects de quoi? Quel mal pourraient-ils faire à des personnes déjà presque morts? La ligne droite de la route devient alors la seule certitude d’un monde qui malgré ses apparences familières a déjà basculé dans le chaos. Un chaos qui n’a pas de finalité, un livre qui n’a pas vraiment de fin non plus…

Serge Brussolo continue régulièrement d’abreuver les rayons des librairies exsudant sa folie avec une constance impressionnante, comme s’il avait laissé le robinet ouvert sans jamais le fermer. S’il revient toujours sur ses thèmes de prédilection comme l’isolement, la folie, la foule ignare prédisposée à se faire le véhicule de l’obscurantisme le plus vil, la différence et les exclus, le tout enrobée par une fascination pour une certaine forme de violence sadique et graphique. Il construit malgré tout une œuvre unique et inclassable presque dérangeante parce que vénéneuse.

Il n’en est pas moins exempt de défauts. Ses livres, tous écrits dans l’urgence de la transe, sont parfois un peu bâclés dans la forme. Le vocabulaire et les descriptions sont riches mais l’ossature de l’intrigue a souvent du mal à se muscler au fur et à mesure du récit. Ses personnages comme on l’a déjà vu, sont souvent des porte-manteaux interchangeables partageant d’ailleurs la même identité. Ainsi Nath, Jeanne, Peggy et David (Sarella ou autres) sautent d’un univers à l’autre comme autant de puces ou avatars personnifiés servant juste à mettre en scène ses délires. C’est sans doute pour ça que Junia, Shagan, Jehan de Montpéril ou Peggy Sue se démarquent. Leurs points de vue acerbes ou fatalistes nourris par des vécus hors normes les placent au-devant d’un panthéon resté en friche.

En conclusion je dirais qu’il serait un peu dommage d’ignorer cet écrivain touche à tout, à l’imagination diabolique parce qu’il incarne à mes yeux l’un des tout derniers descendants de ces conteurs antiques, aèdes, scaldes et trouvères, aptes à nous émerveiller tout autant qu’à nous faire frissonner.

Ça c’est pour avoir des vues, non en fait c’est une autre façon de voir l’humanité après…mais quoi?
©Robert Kirkman/Image comics

La BO du jour D’un Serge à l’autre en passant par la case Remington portative

15 comments

  • Bruce lit  

    Je n’avais jamais entendu parler de cet auteur avant cet article, merci pour cette réparation. Encore une fois ma jeunesse et ma formation professionnelle m’ont amené qu’à ne fréquenter que la littérature classique et délaisser totalement, faute de passeurs dans mon entourage, la littérature de gare. Quand je vois certaines couvertures et maquettages des scans, je me dis que je ne pouvais pas faire autrement.
    Comme d’habitude je squeeze direct les trucs d’Heroic Fantasy et de planètes mystérieuses mais je serai intéressé de découvrir L’AMBULANCE (tu es très beau sur cette photo Eddy…) et LE CHIEN DE MINUIT qui correspondraient à mes gouts.
    Je suis quand même très intrigué : vu la prolixité du bonhomme, rien n’a été adapté au ciné ou en séries ?

  • Nikolavitch  

    Longtemps que j’ai pas lu du Brussolo, mais ses trucs de SF, comme le Syndrome du Scaphandrier, sont bourrés d’idées bien barrées. J’ai lu qu’un seul de ses polars, par contre.

  • Kaori  

    Je n’en avais jamais entendu parler avant… Pas sûre que ce soit un style qui me plaise, mais ça fait plaisir de découvrir ce qui plait aux membres de l’équipe 🙂 .
    Merci pour ça !

    PS : y a pas la BO sur l’article (ou alors ça a été mis avant que je mette à jour…)

  • Jyrille  

    Je n’ai jamais lu de Brussolo, pourtant je connais son nom depuis lngtemps : j’ai lu beaucoup de Agatha Christie, au collège et encore un peu au lycée, et ce nom faisait souvent partie des autres écrivains édités dans les collections Le Masque, et même Présence du futur pour ceux que j’ai lus (très peu). J’ai dû lire deux Jack Vance dans ma vie, dont un polar (https://www.babelio.com/livres/Vance-Mechant-garcon/8555), j’ai vraiment d’énormes lacunes en littérature, dont la SF et la Fantasy. D’ailleurs je ne connais pas du tout Edogawa Rampo, jamais entendu parler.

    Tu me donnes bien envie d’essayer, je crois que le titre LE CHAT AUX YEUX JAUNES m’est souvent passé devant, mais je ne sais pas si je le lirai un jour. En tout cas, merci pour la présentation roborative qui m’apprend des mots (bocal de Pétri) et m’explicite les particularités de cet auteur. J’ai bien aimé que tu compares à certaines oeuvres plus connues, film ou BD (toujours pas vu TUSK…), ça donne une bonne idée du contenu.

    Et la BO ?

    • Eddy Vanleffe  

      Merci à vous.
      @Jyrille
      je me suis senti obligé de faire des comparaisons un peu transversales justement pour donner une idée de son univers au risque de me vautrer d’ailleurs… Brussolo étant à tous les rayons mais toujours dans le fond, c’est vraiment l’illustre inconnu.
      Méchant garçon est bien malsain pour son époque. très bon. Vance est plus un concepteur de mondes (plus modeste qu’Herbert ou Asimov)
      Ma mère avait tous les Agatha Christie et pas mal d’Exbrayat. c’est la base de ma culture romanesque. puis comme Bruce le dit il y a eu des passeurs. je suis totalement passé à coté de la littérature classique et s’il n’y avait pas eu l’école, je n’aurais sûrement rien lu de tout cela…mes passeurs au lycée m’ont mis du Lovecraft dans les mains et surtout surtout du Conan alors que je pensais que c’était juste un film et des BD qui s’en inspiraient… là ça a été l’explosion de curiosité
      les royaumes imaginaires qui m’avaient toujours parvenu depuis une fenêtre extérieure ( ma famille à part des trucs historiques ou politiques, n’avaient aucune appétence pour tout ce « qui n’existe pas »)
      Brussolo fait donc parti des écrivains obsessionnels qui m’ont fascinés par sa versatilité et pourtant une grande cohérence. un mec qui a quoi…une centaine de bouquins à son actif, reste totalement dans l’ombre…
      ça m’ a motivé pour en causer un peu, la genèse, c’est Bruce qui nous demandait à la cantonade, de faire un truc sur Stephen King, je me suis retrouvé à réfléchir et à me dire, que j’avais dû lire trois ou quatre King à tout casser et que j’étais pas du tout l’homme de la situation… je me suis demandé ce que je pourrais pondre dans une semaine consacrée aux trucs « genre King » si la semaine avait été faire comme ça… et j’ai vu ma collec de Brussolo, je tenais mon papier…
      @Bruce, il y a un dessin animé adapté de son univers: LES ENFANTS DE LA PLUIE….
      je pensais avoir mis une BO (le trailer des enfants de la pluie?) mais bon je ne me souviens plus il faut dire que ce texte doit dater de deux ans facile….

    • Kaori  

      @Jyrille : techniquement, c’est « boite de Pétri ». Ce sont des boites plates et rondes, transparentes, dans lequel tu déposes des germes ou toutes sortes de bactéries et dont tu regardes la profusion, l’expansion… Bref, très utile pour observer des expériences.

      C’était la minute scientifique.

      @Eddy : les enfants de la pluie, j’ai du voir passer ça quand je faisais une recherche sur « Weathering with you »/ »les enfants du temps » en VF je crois.

      • Eddy Vanleffe  

        super animé, tout mignon! avec des designs de Caza…

  • Présence  

    Parfait : voilà une présentation impeccable pour que je découvre enfin qui est ce Serge Brussolo dont je ne cesse de voir les ouvrages chez mes libraires préférés et dont je n’ai jamais rien lu.

    Le perdant éternel : quelle belle formule, par opposition au champion éternel. Ce que tu présentes de cet auteur me fait penser à un autre, tout aussi prolifique, tout aussi français, s’étant également diversifié à partir de la SF, avec d’autres thématiques : Pierre Pelot (certainement plus parlant pour ma génération).

    La partie polar est sans doute le versant le plus commercial de l’auteur : je crois que c’est dans ce genre que j’ai commencé à prendre note du nom de Brussolo en cherchant de nouveaux polars pour offrir à ma belle-mère.

    Le château des poisons : c’est celui-là que j’ai dû offrir à ma belle-mère.

    Peggy Sue : un paragraphe tout aussi passionnant que les autres. J’ai été tout aussi surpris que décontenancé en voyant qu’il écrivait aussi des romans jeunesse.

    Plus rarement, Serge Brussolo fait des incursions du côté de l’horreur et de l’angoisse. – Avant de lire ton article, je croyais que c’était son genre de prédilection. 🙂

    Merci beaucoup pour cette présentation.

  • Jyrille  

    La BO : un des plus beaux prénoms de tous les temps.

  • Bob Marone  

    Merci pour ce panorama qui permet d’y voir un peu plus clair. La production romanesque pléthorique du sieur Brussolo, m’a toujours un peu effaré et découragé. J’ai lu Bunker mais ça ne m’a pas laissé un souvenir impérissable. A vrai dire aucun souvenir, même.

    Sinon j’ai Hurlemort qui traîne sur une étagère mais je ne l’ai pas lu. Et toi ?

    J’ai bien aimé l’anecdote de la réécriture des ses romans en version jeunesse pour revitaliser un peu son fond en mode Reanimator (et ses droits, j’imagine). Fallait y penser…

    • Eddy Vanleffe  

      Hurlemort? non pas celui là. il me semble que c’est un de ses bouquins médiévaux…. du coup il me manque.

      Ses bouquins jeunesse n’ont parfois de jeunesse que le label…

  • Surfer  

    Bon, on a le droit à une chronique de littérature sans images aujourd’hui.
    Ça change… c’est bien…

    Un auteur que je ne connaissais pas non plus. Il a apparemment écrit dans beaucoup de genres.
    S’il est bon dans tout ce qu’il fait le mec est un génie.
    Partir de la science-fiction jusqu’au bouquin pour enfants en passant par le polar, l’héroic Fantasy, le fantastique et l’horreur….Faut le faire ! Chapeau bas !

    Je suis un petit lecteur de roman, je dois en lire 1 ou 2 dans l’année. Souvent pendant les vacances comme bouquin de plage.

    Je vais garder cette auteur dans un coin de ma tête et peut-être que cette année assis sur le sable sous un parasol je me délecterais de ses aventures. 😉

    La BO: Je ne peux pas dire du mal de la musique de Gainsbourg…Impossible

  • JP Nguyen  

    Une totale découverte pour moi. Un article passionné mais des thématiques peut-être un poil trop glauques à mon goût. La diversité des genres est impressionnante.
    Si je retourne un jour en médiathèque, j’essaierai de m’en souvenir…

    • Eddy Vanleffe  

      Merci à tous ce votre attention.
      @JP
      oui c’est souvent glauque, ses livres jeunesses pourrait être plus enlevés
      @surfer
      oui c’est la versatilité de l’auteur qui m’a toujours épaté aussi.

  • Tornado  

    Et bien, quel dossier !
    Je ne connais pas du tout. Le nom me dit vaguement quelque chose. Peut-être l’ai-je oublié dans les arcanes du temps ???
    Non mais une productivité aussi pléthorique ??? Le mec est l’un de ces aliens anonymes que l’on aperçoit dans MEN IN BLACK !!! Je ne pensais pas qu’il était possible de pouvoir écrire autant, moi qui suis si lent et perfectionniste ! 😲
    Le côté malsain et original pourrait me plaire. Mais il me faudrait une autre vie pour avoir le temps d’essayer ça à présent…
    Merci pour cette tranche de culture Eddy.

    La BO : Un classique. Ecouté en boucle quand j’étais au lycée…

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