Sœur Mary à Tout Prix (Bloody Mary)

Bloody Mary, par Garth Ennis & Carlos Ezquerra

Par TORNADO

VO : DC Comics/Helix/Vertigo

VF : Le Téméraire

Mary : Une sainte ? © DC Comics/Helix/Vertigo

Mary : Une sainte ?
© DC Comics/Helix/Vertigo

BLOODY MARY est une mini-série de quatre épisodes créée en 1996 par le scénariste Garth Ennis et le dessinateur Carlos Ezquerra. Soit le même duo d’auteurs que l’on retrouvera, par exemple, dans JUST A PILGRIM , ou ADVENTURES IN THE RIFLE BRIGADE .

Cette mini-série a connu une suite de quatre épisodes inédits en VF. Cet article est uniquement consacré à la première mini-série.
A l’origine, BLOODY MARY a été publiée dans la collection Helix de DC Comics, avant d’être rééditée sous le label Vertigo, du même éditeur.

 Les quatre couvertures originales, chez Helix. © DC Comics/Helix/Vertigo

Les quatre couvertures originales, chez Helix.
© DC Comics/Helix/Vertigo

Le pitch : C’est l’histoire d’une femme, agent spécial américain, tireur d’élite et spécialiste des missions extrêmes. Déguisée en bonne-sœur (sinon elle a un look à la Eurythmics), elle évolue dans un monde apocalyptique où l’Europe (à l’exception de l’Angleterre), devenue première superpuissance planétaire, a déclenché la troisième Guerre mondiale ; où la technologie militaire a évolué sous des aspects terrifiants et science-fictionnels ; où l’Angleterre s’est alliée aux Etats-Unis, dans une tentative désespérée de faire tomber Rochelle, le dictateur tout puissant de cette Europe néo-fasciste…

A l’heure où le Président Rochelle entre en contact avec Anderton, un terroriste ayant mis la main sur une arme révolutionnaire, Bloody Mary, comme on la surnomme, est appelée pour récupérer cette arme ultime. Elle voit ainsi l’occasion de se venger d’Anderton, son ancien chef de section, avec qui elle entretient un passé trouble…

Elle avait pourtant tout d’une sainte ! © DC Comics/Vertigo

Elle avait pourtant tout d’une sainte !
© DC Comics/Vertigo

C’est sous le label Vertigo, à l’époque la branche la plus adulte et la plus émancipée du monde des comics, que Garth Ennis s’est fait connaître en reprenant la série  HELLBLAZER , sur laquelle il a réalisé une longue et brillante prestation. Puis il a créé des œuvres devenues cultes, comme  PREACHER  ou LE SOLDAT INCONNU. Le scénariste a développé sur ces œuvres un style très personnel, mêlé d’humour trash, de personnages déviants et de thématiques récurrentes, comme l’Histoire, la Guerre et le Monde des services secrets. BLOODY MARY s’inscrit d’ailleurs parfaitement au cœur de ces thématiques, au même titre que GODDESS ou PRIDE & JOY (hormis BLOODY MARY, toutes ces œuvres sont initialement sorties sous le label Vertigo).

Puisque le présent récit, écrit en 1996 et censé être une histoire de science-fiction, se déroule en 2012 (!), on peut aujourd’hui le considérer davantage comme une uchronie, c’est-à-dire une version alternative de notre Histoire ! C’était l’époque où le scénariste manifestait de très clairs penchants pro-britanniques et pro-américains. A ce titre, il est très intéressant de constater qu’Ennis imagine ici un récit quasi métaphorique de la menace collectiviste que l’Union européenne représentait lors des premières années de sa création…
Comme à son habitude, Ennis entre en profondeur dans les méandres des services secrets et dans les fonctionnements techniques du monde militaire. A ce titre, ses scénarios sont toujours densément documentés et les dessinateurs qui travaillent avec lui doivent se mettre au diapason. Le moindre pistolet-mitrailleur, le moindre char d’assaut et le moindre avion de chasse sont alors toujours mis en image selon une très précise documentation, parfaitement raccord avec l’espace-temps dans lequel se déroulent les événements.

On ne badine pas avec le réalisme des armes de guerre ! © DC Comics/Vertigo

On ne badine pas avec le réalisme des armes de guerre !
© DC Comics/Vertigo

Au niveau de la forme, le style Ennis réserve des moments assez édifiants, comme par exemple lorsque le Cuveur, tueur à gage intellectuel, cynique et amateur de bon vin, se vente de posséder une cuvée qui a « du corps », avant que le dessin suivant ne dévoile ses victimes macérées dans les fûts de chêne ! Les fans le savent : Lire du Garth Ennis, c’est avancer dans un monde à la violence extrême. BLOODY MARY : MERE PATRIE nous réserve d’ailleurs de nombreux moments d’horreur pure. Mais comme avec le cinéma de Quentin Tarantino, auquel le travail de notre scénariste est souvent comparé, il y a toujours une dimension lyrique et Grand Guignol qui vient désamorcer l’horreur de certaines situations.
Enfin, par le biais de dialogues savoureux et inspirés, de personnages ambivalents mais immédiatement attachants, ou au contraire incommensurablement abjects, on retrouve ce sens du détail brillant qui donne une saveur et une personnalité unique aux œuvres de notre auteur irlandais.

Le Cuveur nous assure que sa cuvée a du corps. On veut bien le croire ! © DC Comics/Vertigo

Le Cuveur nous assure que sa cuvée a du corps. On veut bien le croire !
© DC Comics/Vertigo

Le présent récit souffre tout de même de certaines ellipses et d’un rythme précipité par la courte durée de la série, qui occasionne des incohérences et des dénouements qui ne tiennent pas toujours la route.
Une suite de quatre épisodes supplémentaires a donc été mise en chantier dans la foulée (BLOODY MARY : LADY LIBERTY), mais les éditions Le Téméraire firent faillite avant de pouvoir la publier. Toutefois, bien que le présent recueil s’achève sur un frustrant à suivre, BLOODY MARY : MERE PATRIE est un récit entier, avec un début, un milieu et une fin.
Côté dessin, Ennis s’est adjoint les services de Carlos Ezquerra, un habitué, comme nous l’avons vu plus haut, des travaux en collaboration avec le scénariste. C’est d’ailleurs la lecture de JUST A PILGRIM qui me fait amèrement regretter que la suite de BLOODY MARY n’ait pas été traduite en français, car le second segment de JUST A PILGRIM était carrément supérieur au premier et achevait la série dans l’apothéose et un lyrisme extrême !
Un jour peut-être…

C’est de la SF, on vous dit. © DC Comics

C’est de la SF, on vous dit.
© DC Comics

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Non, non, toutes les sœurs ne sont pas comme Bloody Mary !

17 comments

  • Présence  

    Une sympathique évocation de ce récit et de ses moments Ennis. J’y avais également trouvé des réminiscences de ses travaux de jeunesse pour 2000 AD.

    Juste pour te faire saliver… :) Mais je n’ai pas trouvé ce 2ème récit meilleur que le 1er.

    Lady Liberty – Alors qu’elle est en semi retraite, Mary Malone (41 ans) accepte une mission du gouvernement des États-Unis. Il s’agit de pénétrer dans Manhattan pour y assassiner un fanatique religieux appelé Achilles Seagal qui a promis à ses ouailles d’enfanter 144 mille enfants pour peupler le futur Paradis. Bloody Mary requiert l’aide du Major.

    Dans ce deuxième récit, Garth Ennis intègre quelques réflexions dans ses intrigues : sur la propension des êtres humains à accepter de suivre un chef politique ou un guide spirituel en lui faisant confiance, en reprenant l’axiome de Joseph Goebbels : Plus le mensonge est gros, plus il passe. Plus souvent il est répété, plus le peuple le croit. Toujours dans Lady Liberty, Ennis développe une thématique autour de la nécessité de maintenir des symboles (celui de la Statue de la Liberté) pour que les individus aient un exemple d’idéal en tête, ainsi que la nécessité de s’engager, de ne pas se contenter de ce qu’offre la société comme si c’était gratuit et un dû.

  • Matt  

    Attends attends…est-ce qu’il y a un mec qui se fait trouer le crâne mais qui va très bien et peut parler et tout juste après ?
    WTF ?
    Je parie qu’il y a zéro explication, c’est violence en dépit de toute logique.
    Tarantino ça va pas si loin dans le nawak quand même. Un mec se fait trouer le crâne, il est mort…

    Décidément moi ces conneries, j’ai du mal. J’ai besoin de logique dans une BD.

  • Bruce lit  

    Comme je l’ai mis sur FB, il y a une concumitance entre le début de Sister Mary et les événements d’hier puisque l’histoire commence dans Notre Dame dévastée. La vision collectiviste de l’Europe semble bien éloignée…
    Pour le reste j’ai également souvenir d’une deuxième partie plus lyrique hélas inédite en France. Du matériel qui ne dépaillerait pas chez Delirium.
    Attends attends…est-ce qu’il y a un mec qui se fait trouer le crâne mais qui va très bien et peut parler et tout juste après ?
    WTF ?

    Rhoo ! C’est pas toi qui parlait de suspension d’incrédulité récemment. C’est un effet de style que l’on peut retrouver dans une scène de Breaking Bad avec la mort de Gus.

    • Matt  

      Bah justement je peux rien suspendre du tout là, c’est n’importe quoi^^
      Si tous les persos sont invincibles, quels sont les enjeux ? A quel moment tu es choqué de ce qui leur arrive ?
      Tu me dis ça comme si c’était que dalle des gens qui ne meurent pas en se faisant exploser le cerveau…
      C’est un détail, c’est vrai…

      Pas vu Breaking bad.

    • Matt  

      Je dirais même que c’est exactement ce que je n’aime pas avec la violence : quand elle est utilisée pour « faire joli ». Genre t’as envie de montrer des tripes, du sang, des têtes qui explosent, mais tu veux pas que ton personnage meure parce que t’en as encore besoin dans ton histoire. Et au lieu de faire un truc logique, tu fais quand même tout gicler partout parce que « c’est cool » mais ça tue personne.
      Des gamineries outrancières quoi^^

  • Tornado  

    Houlalah Matt, ça c’est de la mauvaise foi pour continuer à ne pas aimer Ennis ^^
    Dans le comics en question, il y a une explication du pourquoi ils ne meurent pas. Ils expérimentent une truc futuriste qui les rend invincibles. C’est de la SF j’ai dit ! Tu en as chroniqué des comics comme ça ici (au hasard, Witch Doctor).

    • Matt  

      Ah bon ben voilà, dis-le qu’il y a des raisons^^
      Non c’était pas de la mauvaise foi, ce genre de truc ultra violent sans explication, ça a vraiment tendance à m’agacer s’il y a zéro explication.
      J’ai besoin que les règles fondamentales de notre univers soient respectées (genre tu sautes de 10 étages, tu meurs, tu te fais exploser la tête, tu meurs, la gravité existe, etc^^) sinon faut m’expliquer pourquoi ces règles ne s’appliquent pas. Avec des règles établies de SF.

  • Eddy Vanleffe....  

    a tenter pour le graphisme rugueux de Carlos Ezquerra que j’adore…
    J’ai peur que Ennis nous fasse son couplet les français sont de la merde etc… mais en un seul volume une histoire bien destroy ça peut se tenter comme tu dis chez Délirium…

    • Matt  

      Ouais, on va dire que ça a le mérite de ne pas faire 25 volumes déjà. Contrairement à the Boys…

  • Matt  

    Tiens en regardant, j’ai vu qu’il y a plein de BD qui portent ce nom^^
    Dont une de Kevin Eastman et Simon Bisley.

    • Présence  

      Ce titre ne me disait rien, du coup je suis aussi allé chercher sur amazon pour trouver qu’il s’appelle Fistful of blood en VO. Je ne l’ai pas lu car ça correspond à une période où Bisley ne peignait plus (comme il le faisait sur Sláine) et le scénario m’a l’air un peu léger… mais je peux me tromper.

  • Jyrille  

    Merci encore une fois de parfaire ma culture ennisienne ! Cela m’a l’air totalement déjanté et un peu anecdotique, mais pourquoi pas ? Ce que je trouve très intéressant, c’est le côté pro-Brexit de la chose et l’assimilation de l’Europe à une dictature. Un jeu de rôle (français je crois mais je ne suis plus sûr) auquel je n’ai jamais joué, TORG (The Other Roleplaying Game), mettait en place un monde assez proche, où la France était une dictature catholique. Est-ce que vous connaissez la position actuelle de Ennis sur le Brexit ?

    La BO : superbe, comme toujours avec Mazzy Star. Je ne connais vraiment que leur premier album et leur Black Session de 1993 (concert enregistré à la radio : France Inter, les Inrockuptibles), et Hope Sandoval me fait toujours fondre.

    • Jyrille  

      Rectification : les deux premiers albums. Surtout le second.

  • Tornado  

    Je ne connais pas la position actuelle d’Ennis sur la politique.
    Ni le jeu de rôle dont tu parles.
    Ennis a souvent fait preuve d’un sens du réalisme politique assez prononcé.

    Mazzy Star : Voilà un groupe que j’ai connu via internet et pour lequel je n’ai pas la « culture album ». Mais je suis fan, ça c’est sûr ! :)

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