The Fog

Le mort amoureux par Junji Ito

Embarquement pour l'horreur...

Embarquement pour l’horreur…© Tonkham

Première publication le 01/07/14- Mise à jour le 29/10/16

Par   BRUCE LIT

VO : Asahi Sonorama Ltd.

VF :Tonkham

Ce volume est un One Shot écrit par le maître de l’horreur japonais Junji Ito, en 1996. Alors que celui-ci écrit souvent des nouvelles, il s’agit ici d’une histoire complète avec les mêmes personnages du début à la fin.

Encore un récit terrifiant signé Ito qui en 4 chapitres raconte une histoire aussi originale qu’angoissante. De nos jours au Japon, une ville  inconnue où revient après des événements dramatiques notre jeune héros Ryusuke.

Un héros insouciant et détendu....

Un héros insouciant et détendu…. © Tonkham

Loin du cliché de l’adolescent insouciant, Ryusuke est un garçon morose convaincu d’avoir accidentellement causé le suicide d’une femme quelques années auparavant. La coutume de cette ville est de demander une prédiction à un inconnu dans la rue, de cacher son visage grâce au brouillard et de tenir pour acquis que cette prédiction va se réaliser.

Lorsque le jeune Ryusuke encore enfant prédit à une femme enceinte qu’elle ne sera jamais heureuse, celle ci se tranche la gorge ! Écrasé par la culpabilité Ryusuke revient dans cette ville d’où il s’est exilé ( il est encore mineur et doit suivre ses parents) en pensant s’être leurré sur sa responsabilité de ce drame.

La jeune fille et la mort ?

La jeune fille et la mort ? © Tonkham

Après de brefs instants de bonheur, voilà qu’apparaît un jeune homme qui prédit à des collégiennes un destin fatal. Et inexorablement reprennent un, puis deux, puis trois suicides… La ville fait vite le rapprochement entre ces événements et le retour de notre héros. Et le résultat va s’avérer surprenant : Ryusuke va devenir un genre de star romantique que les filles vont approcher pour le plaisir d’associer amour et mort ! Quelle est l’identité de cet étrange garçon et son lien avec notre héros ? Ryusuke parviendra t’il à enrayer cette vague de morts épouvantables ?

Nom de Dieu ! Mais il va les chercher où ces idées tordues ce Ito ? Parce que aucun de ses  bouquins ne ressemble au précédent tout en continuant de distiller le poison d’une terreur autant physique que psychologique.

Ryusuke face à une victime de l’amour © Tonkham

Alors même que les phénomènes paranormaux n’ont pas commencé, Ito n’ a pas son pareil pour instaurer une ambiance lourde, inquiétante où amour, amitié, empathie n’ont aucune efficacité. Comme les grands écrivains il utilise un paranormal crédible, ancré dans la réalité permettant de renforcer l’inquiétude croissante de son lecteurIl multiplie les sous couches de lectures autour de l’aliénation amoureuse annihilant la volonté d’une amante malheureuse passant progressivement de la passion à la haine.

Et de laisser les portes ouverte à la culpabilité de celui qui survit au suicide de l’autre, ainsi que l’impossibilité de verbaliser ses angoisses. Lorsque ces personnages brisent enfin le silence, ils entraînent irrémédiablement leurs amis dans leur chute.

Dans ce contexte vivants et fantômes errent dans ces ruelles embrumées, les uns à la recherche du sens de la vie, les autres à celui de leur mort. Ils n’en demeurent pas moins à stricte égalité face aux tourments qui les dévorent et Ito parvient à installer une nausée authentique : les vivants  semblent aussi éteints que ces cadavres ambulants.

De lhorreur, de la vraie !

De l’horreur, de la vraie ! © Tonkham

Désespérément à la recherche du bonheur, au point d’en croire une prédiction idiote, les habitants errent dans ces rues comme dans un labyrinthe. Lorsqu’Ito ouvre des parenthèses à son récit principal, c’est pour renforcer le malaise de son lecteur : femme enceinte au bord de la folie, manque de confiance en l’autre et en la vie…

Dans ce désert affectif, Ryusuke reste persuadé qu’une rédemption est possible. Il s’aliène toute une ville, refuse de succomber aux sentiments par honte de révéler son passé et enquête sur ce jeune homme qui donne la mort en souriant. Ito explore ainsi la propension naturelle de l’être humain à croire à sa rédemption et sa confrontation à ses actes passés  ici via un Doppelgänger.

Toute une ville sous emprise !

L’emprise contre attaque ! © Tonkham

L’intensité dramatique est croissante, souvent irrespirable et la narration d’Ito en parfait adéquation avec son dessin. Son trait fin est méticuleux, jamais avare de décors. Ses morts vivants ne dérogent pas aux règles du genre ( yeux blancs, bouches édentées ) en les rendant proprement effrayants.  Les monstres semblent sortir de n’importe où, n’importe quand, n’importe comment et Ito ne fait rien, absolument rien pour sécuriser son lecteur.

Lorqu’il met en scène un femme dont le corps est intégralement tatouée, il en fait un monstre bien humain aux tatouages aussi esthétiques que repoussants. Ceux ci sont agencés intelligemment sur le corps de cette femme et Ito prend la peine de les dessiner à l’identique à chaque fois qu’il met en scène ce personnage tragique. LOrsque des milliers de femmes se pâment pour un homme, ce qui releverait du fantasme masculin de base se transforme en pure horreur.

La femme au tatouage

La femme au tatouage © Tonkham

Passé maître dans l’art des nouvelles horrifiques, junti Ito démontre avec maestria qu’il est aussi à l’aise dans le récit long, le développement et le maintien d’une tension permanente et une fin satisfaisante…Il maîtrise un manga adulte véritablement éprouvant où la mort n’ a rien de glamour ou de drôle.

Ce qui est moins drôle reste une traduction de Jacques Lalloz qui continue à oublier les règles d’accords et de participes. C’est peut-être la seule touche -involontairement- humoristique de la chose….

———
LA BO du jour : Un beau brun incite toute une ville à se suicider dans le brouillard environnant. Voilà le genre de reproches adressés à Marilyn Manson du temps de sa (lointaine) gloire. Sublime reprise dépressive du générique de MASH où il est justement question de brouillard et de suicide indolore….

21 comments

  • jyrille  

    Plus un point pour avoir placé le mot döppelganger !

    J’admire la construction de ta chronique et ton analyse, encore une fois. Faudra que j’essaie ce Ito…

    A part ça j’ai lu Hit-Girl et c’est pas mal du tout, merci du conseil !

  • Matt & Maticien  

    L’emprise contre attaque m’a bien fait rire ;) effectivement il faudrait savoir ce qui pousse ton ami Junji à des récits si sombres?

  • Tornado  

    Je reste une fois de plus ébahi par la capacité des créateurs de mangas à créer des concepts originaux et puissants.
    Si ma liste d’achats n’était pas déjà pleine, je me serais bien laissé tenter !

  • Présence  

    Méfiez-vous des conseils de Bruce, i a souvent raison : j’ai replongé dans un manga en 15 tomes suite à l’un de ses commentaires… et cette série est excellente… Non, je dois… résister…, ne pas… me lancer dans… les recueils de Junji Ito.

  • Patrick 6  

    Je constate qu’en 2014 les commentateurs étaient déjà les mêmes ;) Je constate également qu’a l’époque tu donnais déjà envie de lire les ouvrages dont tu parlais ! Attiré par le côté festif de ce manga je me demande seulement s’il est encore trouvable actuellement !

  • Présence  

    @Bruce – Rien à voir avec Junji Ito, mais je suis très curieux d’avoir ton ressenti sur le dernier tome de Fear Agent, et en particulier comment le personnage d’Evelyn a influencé la construction affective d’Heath Huston.

  • Matt  

    Je confirme que l’horreur asiatique est vraiment éprouvante. Que ce soit en BD ou en film.
    Je n’ai cela dit rien lu de Junji Ito. C’est lui l’auteur de Spirale non ? Je n’ai lu que quelques passages mais ça m’a l’air tellement perché que c’est réellement flippant.^^

    • Bruce lit  

      Oui Matt, c’est l’auteur de Spirale, l’un des seuls ouvrages que je n’ai pas lu et donc, non chroniqué ici :)

      @Pat : il me semble que tu es actuellement dans le bon pays pour te trouver une version décente.

      @Présence : sadique !

      • Matt  

        Quand les japonais (enfin…là il est coréen donc on va dire asiatiques) versent en plus dans le body horror, un genre qui me fait particulièrement de l’effet, là ça devient hard. Et j’admire leur façon de rendre effrayants des idées visuelles qui peuvent paraître grotesques mais…qui au final mettent assez mal à l’aise.

  • Matt  

    Tu conseillerais laquelle des séries que tu as chroniqué pour commencer Junji Ito ? Un bien représentatif de son style et qui est réussi. Tomié ? La fille perverse ?

    Spirale me tente mais honnêtement j’ai un peu peur…
    As-tu lu Rémina ? Hallucinations ? Le cirque des horreurs ? La femme limance (WTF ?) ? C’est qu’il est prolifique le monsieur.

    • Bruce lit  

      @Matt : sans hésiter, « La fille Perverse » pour te familiariser avec les nouvelles macabres du maître pour pas cher avec en plus couverture en 3 D plastifiée.
      « Tomié » est très bien assez long, environ 500 pages mais aussi très très très répétitif.
      Le malaise ressenti au sortir des dizaines de bouquins que j’ai lu de lui fait que j’ai voulu faire un break d’un an.

      • Matt  

        Ok merci.
        Mais en fait il est assez cher celui là…
        Pas mal de séries de Ito semblent épuisées. Certaines ressortent en intégrales.
        1 an de break, rien que ça ? Arrête, tu vas me faire peur…

        Je ne sais pas si tu as déjà joué à Silent Hill, plus particulièrement le 2 qui est empli de symbolismes tordus…comme un boss en forme de…lit…avec une protubérance qu’on pourrait associer à un pénis. Tandis que des pistons rentrent et sortent des murs. Et ce boss est censé représenter le père abusif d’un personnage féminin du jeu puisque Silent Hill est en gros une ville dans laquelle prenne forme les cauchemars des personnages qui s’y aventurent. En terme de grotesque flippant, on est pas mal aussi^^

  • Matt  

    Puisque tu ne joues plus, je peux te le spoiler^^

    En gros on joue un personnage qui, sans qu’on le sache, est un peu fou. Il a tué sa femme (mais on ne l’apprend qu’assez tard) qui souffrait d’une maladie pour abréger ses souffrances mais il ne semble plus s’en souvenir, il est à côté de ses pompes. Tout le long du jeu il est poursuivi par le fameux « pyramid head » qui est en quelque sorte une personnification de sa culpabilité, de son côté tueur. Il rencontrera une femme qui ressemble beaucoup à la sienne (Maria, alors que sa femme s’appelait Marie) et à plusieurs reprise Pyramid head semblera la tuer. Mais elle non plus n’est pas réelle, elle revient et hante notre « héros ». Pyramid head est immortel et il n’est pas unique (ils sont plusieurs). Ce n’est pas le boss de fin même s’il est devenu un personnage emblématique utilisé n’importe comment dans le film où il n’a plus aucune signification symbolique. Le boss de fin est une version pervertie de Marie tirée de l’esprit torturé du héros, jalouse et attachée à un lit qui se balade comme une araignée. C’est carrément tordu comme jeu en fait. Mais excellent en matière d’horreur symbolique grotesque.
    Au fil du jeu, on croise quelques autres personnages ravagés (un tueur, une femme violée dans son enfance qui se perd dans sa folie et disparaitra)

    Ce n’est pas mon jeu préféré de la franchise car on terme d’angoisse, le 3 a un bien meilleur gameplay et une montée en puissance de la peur qui m’a poussé à allumer toutes les lumières chez moi. Mais en termes de scénario profond, le 2 est le plus abouti.

    • Bruce lit  

      Je n’ai jamais accroché à Silent Hill. J’étais plutôt Resident Evil. Mais j’avais bien aimé les films.

      • Matt  

        Crotte…moi qui pensait te vendre le truc^^

  • Matt  

    A tout hasard, as-tu lu Black Paradox Bruce ?
    Une idée très sympa, assez dingue comme d’hab et qui se paie le luxe d’une petite métaphore sur les humains vendant leurs âmes pour le profit.
    Je suis content d’avoir découvert cet auteur. Tout n’est pas égal en termes de qualité mais les bonnes idées sont là.

    • Bruce lit  

      Je suis content d’avoir contribué à ta découverte. Non, je n’ai pas lu BLack Paradox. Les Ito étant rares à trouver en occaz’ et comme je l’avais sous entendu l’autre fois, je n’aime pas tout découvrir d’un auteur d’un coup. Il me faut du temps pour digérer. J’avais encharné dans la même semaine : la fille perverse, Tomié et deux autres recueils….
      C’est avec plaisir que je lirai ta plume à mon tour donc.
      Là je suis actuellement sur du Thriller vraiment terrifiant : Friesa. Tellement glauque que je ne sais pas si je vais continuer….

      • Matt  

        En fait j’ai pris Black Paradox et le mort amoureux (par encore lu) sur mamazone parce qu’ils étaient trouvables neufs au prix d’origine. Je n’ai pas l’intention de tout lire de Ito d’un seul coup non plus. Mais je risque d’en acheter davantage assez vite, même sans les lire dans l’immédiat, pour éviter d’attendre qu’ils soient tous à 100€ pièce une fois épuisés…
        Spirale j’hésite toujours, ça m’a l’air complètement WTF.
        J’écrirais peut être un article sur Black Paradox, ouais.

        J’ai lu le synopsis de Friesa. Vengeance légale ? Hum…ça promet du bon dérapage violent.

  • Matt  

    Eh bien une nouvelle bonne surprise en effet que ce « mort amoureux » que je viens de terminer.
    Je crois bien avoir découvert une anomalie avec « black paradox » puisque tous les personnages ne finissent pas mal.
    Alors qu’ici…c’est sans pitié. L’atmosphère dans la brume est vraiment étouffante, et l’état dans lequel se mettent les personnages les rend vraiment flippants. Des hordes de « zombies » qui n’ont ps besoin d’être morts pour faire peur. L’horreur de Ito vient tout à la fois du visuel macabre et grotesque que des comportements des humains devenue fous. Il tape en plein dans l’horreur qui me fait de l’effet : le body horror visuel et l’imprévisibilité de la folie.
    Je vais préparer un article sur Black Paradox je pense. Et je suis curieux d’en lire davantage. Remina, le voleur de visages et la ville sans rue me tentent tout particulièrement.

  • Bruce lit  

    Et bien voilà une rediff’ qui aura porté ses fruits ! Hâte de découvrir à mon tour du Ito par tes yeux. Et ta plume.

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