Tobee or not Tobee

Le chien gardien d’étoiles par Takashi Murakami

Plus généreux que Van Gogh…

Plus généreux que Van Gogh…©Sarbacane

 AUTEUR : MAT MATICIEN

Le chien gardien d’étoiles est une graphic novel publié en VF par les éditions Sarbacane. 

Hoshi Mamoru Inu (titre de l’édition originale japonaise) a obtenu la « Recommandation du jury » lors du 12e festival artistique des médias organisé par l’équivalent du ministère de la culture au Japon pour l’année 2008.

Le chien gardien d’étoiles est un récit déroutant… comme son titre. En japonais, le titre Hoshi Mamoru Inu désigne les « personnes recherchant toujours à obtenir ce qu’il est impossible de posséder, à l’image d’un chien regardant fixement les étoiles et ayant l’air de vouloir les attraper ».

Je n’ai jamais eu de chien aussi, je suis mal placé pour juger de la pertinence de cette comparaison mais en tant que lecteur je peux juger de son originalité. Voilà un pitch qui surprend. Comment illustrer ce qui pourrait être un des fondements de l’humanité… passer sa vie le nez en l’air à vouloir décrocher la lune… Une quête perpétuelle et inassouvie pour les uns de connaissance, pour les autres de bonheur, de plaisir…

Comment donner à ressentir le drame humain qui se joue dans chaque vie lorsque ambitions, quotidien et réalisations s’entrechoquent (surtout si on se réveille la nuit). Rassurez-vous cependant ce manga n’a rien d’un récit philosophique ; il raconte l’histoire très concrète d’un homme ordinaire qui risque de tout perdre…

Dur dur d’être un bon père..

Dur dur d’être un bon père.. ©Sarbacane

Le livre commence d’ailleurs comme un polar par la découverte d’un cadavre au volant d’un véhicule abandonné dans un terrain vague. A quelques mètres, le corps d’un chien est retrouvé. Les deux dates de décès ne concordent pas : 9 mois séparent les deux morts. Après cette introduction, l’enquête n’est pas celle qu’on attend. L’auteur ne recherche pas de coupables, de butins, de complices. Il revient sur la vie du chien et celle de son propriétaire. Il choisit d’ailleurs de mêler les deux points de vue : celui de l’homme mais aussi celui de l’animal qui s’exprime à travers des cases de pensée précédée d’une empreinte de patte de chien stylisée.

Le chien surnomme l’homme d’un affectueux « papa ». Cet homme est un salary man, comprendre un père de famille japonais un peu absent. Il connait une rapide déchéance lorsque sa femme le quitte en emportant tous les meubles, signe dit-il que dans le fond « elle [le] méprisait ». Quasi SDF, il décide de prendre la route avec son chien qui est en fait celui de sa fille qu’il ne voit plus. Oui on n’est pas dans un conte à l’eau de rose. Les rencontres de ce road-manga s’enchainent mais là encore pas de bons sentiments. La chute de ce récit est inévitable et sera, contre toute attente, celle que l’on attend de la vraie vie et non d’une fiction. Nul doute qu’elle vous arrachera quelques larmes.

Je rêve où il remue la queue ?

Je rêve où il remue la queue ?©Sarbacane

Dans le second chapitre appelé « tournesols », le récit s’ouvre sur la vie quotidienne d’un vieux garçon célibataire modeste, M. Okutsu, qui exerce le digne métier d’assistant social ( je confirme ndlr) . Il mène une vie bien réglée et a une approche personnelle de son métier. Il veut aider un maximum de gens mais reste en apparence détaché des personnes qu’il accompagne. Ce récit rejoint le précédent lorsque la police lui demande de s’occuper, comme le veut la loi japonaise, des funérailles d’un homme retrouvé mort au volant d’une voiture dans un terrain vague. Emu par ce qu’il découvre, M. Okutsu décide d’enquêter pour retrouver l’identité de cet homme et redonner un nom à ce corps.

Le chien gardien d’étoiles est un récit très personnel de Takashi Murakami. Il faut tout de suite préciser qu’il ne s’agit pas du célèbre plasticien qui avait créé une polémique en exposant ses sculptures à Versailles en 2010 mais d’un dessinateur du même nom et de trois ans son cadet.

Ils ont changé la voiture de Retour vers le futur ?

Ils ont changé la voiture de Retour vers le futur ?©Sarbacane

La courte bio disponible chez son éditeur français Sarbacane nous apprend qu’il est devenu mangakana dès ses 20 ans pour le journal Young Jump qui assure des prépublications hebdomadaire de seinen manga à destination donc de jeunes adultes (15-30 ans). Une des séries appelée Paji rencontre un assez grand succès et reçoit un prix prestigieux au Japon qui lui assure une reconnaissance dès les années 2000.

Paji n’a pas été publié en France et tant mieux. D’après les images et couvertures disponibles sur internet, on devine qu’il s’agit d’un récit enfantin et léger sur la vie d’une fillette japonaise. Un récit très éloigné donc de la tonalité plus sombre et désabusé du chien gardien d’étoiles qui sortira neuf ans plus tard.  Tout porte à croire que l’auteur aura souhaité rééquilibrer son œuvre enfantine des débuts par un récit de maturité (mais rien ne le prouve). Dans une postface, l’auteur précise que le « papa » de cette histoire n’est pas « aussi mauvais qu’on pourrait bien le croire ». Il est « typique des papas japonais de la génération précédente : il exprime peu ses sentiments et avec maladresse ».

Toby or not Toby ?

Toby or not Toby ?©Sarbacane

L’histoire est troublante également car elle n’est pas démonstrative. Elle présente de façon légère et parfois poétique une succession de faits anodins qui laisse à penser qu’un homme peut facilement passer à côté d’une vie.  Un drame ordinaire en  quelque sorte qui ne fera cependant jamais la une de la presse. L’auteur fait néanmoins un joli cadeau à ce « papa » en le confiant à son chien et puis de façon posthume à M. Okutsu, l’assistant social. C’est l’occasion d’une jolie digression et d’un hommage selon moi à cette profession et à ces combattants de l’ombre, insuffisamment connus / reconnus par notre société.

La postface nous apprend que le nom de cet assistant social signifie « cimetière » ou « l’abri de l’âme ». Ainsi, l’auteur étend le champ d’action des assistants sociaux du vivant à la mort. Il va falloir revoir leur fiche de poste. Le dessin de Takashi Murakami est comme son récit mi naïf, mi réaliste. J’ai été surpris par les traits de ce manga qui ne sont jamais droits. Tous les traits sont dessinés à la main levée sans règles. Cela donne une vibration particulière à chaque case qui me séduit.

Tabagisme passif pour le chien !

Tabagisme passif pour le chien !©Sarbacane

Le traitement des personnages est assez mesuré même si quelques expressions sont parfois caricaturales comme la douleur par exemple. J’apprécie plus particulièrement le visage de l’assistant social qui est pour moi un petit chef d’œuvre. Le dessinateur réussit à rendre ce visage, dans le même moment, expressif et inexpressif. Le chien dont j’ai peu parlé est en réalité un personnage central qui ravira les propriétaires de chien(s). Il guide progressivement son maître vers plus d’humanité tout en ignorant tout de son action. En conclusion, cette histoire est celle de deux êtres qui tombent et leur fracas sur le sol fera naître ces étoiles dont parlent le titre et qui contrairement à ce que l’on croit ne suivent personnes.

Si cet article ne vous a pas convaincu, j’espère que la couverture énigmatique et sympathique présentant notre canidé préféré au milieu d’un champ de tournesols saura vous inciter à lire cet ouvrage. Les tournesols qui sont d’un certain point de vue des soleils et donc des étoiles… Le chien aurait-il réussi son pari de garder les étoiles ? Une suite à cet ouvrage a été publiée en janvier 2014.  Le manga a remporté un grand succès au Japon et je viens de découvrir qu’il a été adapté au cinéma !! Oui vous avez bien lu ! Avis aux amateurs.

8 comments

  • Bruce lit  

    Je trouve la couverture très jolie. Les dessins un peu moins. Je serais d’avantage tenté par le film. Le titre ?
    Il veut aider un maximum de gens mais reste en apparence détaché des personnes qu’il accompagne Voila une attitude qui me convient parfaitement ! La distance proche ! As tu lu Life ? Ce que tu décris de ce manga m’en évoque une certaine parenté.

    • Matt & Maticien  

      Le film s’appelle « 星守る犬 »… bon si tu n’es pas au point en japonais c’est, a priori, le même titre que le livre 😉

      Le film est sorti en 2011 soit 3 ans après la bd. Il a été réalisé par Tokiyuki Takimoto. Il n’a pas été distribué a priori hors du Japon. Si jamais tu le trouves, je suis preneur de ton avis. Je crains néanmoins à voir les images qu’il n’évite pas une certaine mièvrerie que l’auteur a su habilement contourner dans son récit.

      Le personnage de l’assistant social m’a évidemment fait penser à toi sur certains aspects : l’engagement plein et entier pour ce métier, le positionnement que tu décris « distance proche », le rapport à la lecture (il dévore chaque semaine plusieurs livres de la bibliothèque municipale et a lu la moitié du fond in extenso ce qui devrait bientôt être ton cas ;)…

      Je ne connais pas life. Je regarde et te dis à l’occasion.

  • Présence  

    Quand j’ai commencé à lire des mangas, j’ai vite compris qu’il me faudrait une aide pour pouvoir me repérer et m’orienter, et j’avais choisi le magazine Animeland. Outre de précieuses explications sur les conventions graphiques (les gouttes de sueur, les canines acérées, etc.), je me souviens d’un article qui vantait la diversité des sujets des mangas, en évoquant en particulier une série longue sur un salary man (malheureusement jamais traduit en français, source d’une terrible frustration).

    Je retrouve tout l’entrain et la conviction de cet article dans le tien (en plus tu as réussi à dénicher un manga avec un assistant social). Je te rassure : ton article m’a entièrement convaincu.

    • Matt & Maticien  

      Merci pour ton retour. J’ai effectivement été très heureux de voir ce sujet traité (même si ce n’est pas le sujet principal) et encore plus de voir la façon dont il était traité. Je suis certain que l’auteur s’est renseigné et a rencontré de vrais assistants passionnés par leur métier.

      Je suis très heureux de t’avoir convaincu.

  • Tornado  

    Vu que je ne lis quasiment pas de mangas, inutile de préciser que je ne connaissais pas cette curiosité !
    Merci à Mat pour cette découverte inattendue.
    J’ai eu des chiens toute mon enfance et mon adolescence. Mon père étant chasseur (d’origine italienne, ils le sont un peu tous il parait…). Je connais bien ces lascars. Je les aime quasiment comme des êtres humains (peut-être plus parfois…). Tellement d’ailleurs, que je refuse d’en adopter en appartement…

  • Jyrille  

    Cela m’intéresse aussi, ce manga a l’air d’être généreux. Par contre je n’ai pas de chien et n’en aurai jamais, contrairement à mon chasseur de père d’origine italienne…

  • Matt & Maticien  

    @ Jyrille: je confirme ce manga est généreux. Le chien y est particulièrement à l’honneur. L’assistant social a également eu un chien enfant qui lui a apporté un très grand soutien moral et qu’il a un peu délaissé à l’adolescence. Mais je n’en dis pas plus.

    @Tornado: je lis quelques mangas principalement ceux que Bruce me met sous le nez comme Ikigami (dont il aura été le meilleur promoteur; ) Le chien gardien d’étoiles m’a surpris par son graphisme (un peu européen), son titre énigmatique, son format « roman graphique » en un volume (ouf…), son thème et son traitement très « adulte ».

    • Bruce lit  

      Je n’ai pas de chiens, je préfère les chats, je les trouve élégants, fascinants, plus doux au toucher. Ma fille m’en réclame un mais je ne m’en sens pas pour l’instant la force. Un animal, c’est aussi un investissement : il faut en prendre soin, s’en occuper, changer sa litière, organiser ses vacances….Plus tard peut-être. Le dernier que j’ai eu est mort il y a à peine un an et au vécu 17 ans ! Il s’appelait ….Schizo !

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