Un songe en hiver

Dellamorte Dellamore  par Michele Soavi

1ère publication le 27/03/14- Mise à jour le 24/08/18

AUTEUR : TORNADO

la boucle est bouclée : Après avoir inspiré le personnage de Dylan Dog, Ruppert Everett devient le héros d'un film inspiré de l'univers de Dylan Dog...

La boucle est bouclée : Après avoir inspiré le personnage de Dylan Dog, Ruppert Everett devient le héros d’un film inspiré de l’univers de Dylan Dog… / ©Studio Canal

Dellamorte Dellamore  est un film italien de Michele Soavi réalisé en 1994. Bien qu’il soit vendu comme un film d’horreur, il s’agit en vérité d’un inclassable, tant les genres s’entremêlent pour former en définitive une œuvre unique en son genre, à la croisée du poème gothique macabre et de la fable existentielle. Le sujet et son personnage sont inspirés du roman homonyme de Tiziano Sclavi et du fumetto Dylan Dog, également du même auteur.

Bien que l’on ne puisse pas réellement parler d’une adaptation, au sens propre, de cette série de bande-dessinée culte (véritable phénomène de société en Italie), Soavi parvient à en préserver l’esprit, notamment grâce à l’acteur Ruppert Everett, choisi au départ comme modèle pour le héros de papier…

Dans notre film, Francesco Dellamorte est le gardien d’un cimetière qui voit ses morts revivre sept jours après avoir été enterrés. Son travail principal consiste à les remettre en terre, tandis que son collègue Gnaghi, un simplet ne s’exprimant que par l’onomatopée « gna », se charge de creuser les tombes…

L'amour... ©Clipper Entertainment  Source : Amazon

L’amour…
©Clipper Entertainment
Source : Amazon

Zombies, humour surréaliste, érotisme, nécrophilie, romantisme et poésie se superposent sans réelles fondations apparentes durant 99 minutes, avant que le film ne se conclue sur un final d’une rare abstraction onirique. Le spectateur qui arrive au bout de l’aventure aura ainsi erré au gré d’une succession de scènes sans véritable logique, sinon celle d’une plongée jusqu’au-boutiste dans l’absurde de la trilogie existentielle : celle de la vie, de l’amour et de la mort…

Alors que je le découvrais pour la première fois à sa sortie, il aura fallu que je revoie ce film avec davantage de maturité pour enfin en saisir toute la profondeur thématique. C’est finalement la manière dont sont exposés les autres personnages du film, les gens « normaux », qui m’a mis la puce à l’oreille : Tous sont veules, cupides et suffisants, désespérément ancrés dans une banalité sociale insupportable. Francesco est un jeune homme solitaire et dépressif qui fuit la réalité d’une société dans laquelle il ne peut s’intégrer.

.... La Mort Photo libre de droit Source Wikipedia

…. La Mort
Photo libre de droit
Source Wikipedia

Il recherche la mort au point de passer sa vie à la côtoyer, mais à cause d’un instinct de survie purement animal, ne peut se résigner à passer de l’autre côté. Il recherche également le grand amour. Mais là encore, il ne parvient jamais à surmonter ses névroses et échoue systématiquement, alors qu’il demeure incapable de voir les femmes autrement qu’à travers l’image de son fantasme. Toutes ces frustrations le mèneront à répandre lui-même la mort, seule manière de corriger un monde réel qu’il n’arrivera jamais à fuir. Car lorsque l’autodestruction est arrivée à ses limites, il ne reste plus qu’à détruire le reste du monde. Et puis de toute manière, comme il le dit si bien, « les morts-vivants et les vivants-morts sont tous pareils »…

Le film s’impose donc comme une allégorie du mal-être existentiel, de la fuite et donc de la passion de la mort. Soit la source de la notion gothique contemporaine. Et l’on se demande finalement si Francesco et Gnaghi (excellent François Hadji-Lazaro) ne sont pas les deux facettes d’une seule et unique personne, le premier tentant encore de s’accrocher à une parcelle de réalité lorsque le second l’a abandonnée depuis longtemps. La fin est désespérée, car lorsqu’ils sont arrivés aux confins du monde et de l’hiver, il n’y a pas d’issue possible vers le réel pour nos « héros » marginaux…

Soavi a été assistant réalisateur pour Dario Argento et Terry Gilliam et cela se ressent. Au maître de l’horreur transalpin, il emprunte une plastique macabre sublime, baroque et expressionniste, teintée de références à l’histoire des arts (par exemple Ile des morts d’Arnold Böcklin ou encore Les Amants de René Magritte).  Au fou filmant des Monty Python, il reprend la manie du surréalisme et du théâtre onirique. L’ensemble est imparfait car le scénario, très improvisé, manque fortement de cohérence et de liant formel. Mais c’est également le but.

Le résultat est absolument unique et inclassable. Alors qu’il annonce le chant du cygne du film d’horreur italien et du cinéma « VHS » encore libre de toute folie (ici trahi par une musique très connotée 80′s), le film de Michele Soavi est une pépite onirique désespérée et crépusculaire. S’il reste des spectateurs pour douter du statut d’auteur de ce réalisateur, autant rappeler qu’il a également livré le puissant  Arrivederci Amore Ciao, autre trésor inestimable de cette forme pessimiste et éperdue d’un cinéma résolument tourné vers le côté obscur…

Un air de famille ?

Un air de famille ?/©Dark Horse

9 comments

  • Bruce lit  

    Un malaise que j’ai bien ressenti pendant son visionnage ! Everett a vraiment un charisme fou. Tant et si bien qu’il parvient à faire effectivement oublier les errances d’un scénario parfois aussi ératique qu’un zombie.
    On aime ou non , mais en tout cas le malaise d’un type qui vit dans un cimetière crève l’écran !

  • Tornado  

    J’aimerais bien que tu voies « Arriverderci, Amore, Ciao » un jour. Soavi est un réalisateur imparfait, mais très intéressant.

    • Bruce lit  

      L’imperfection est tentante !

  • xabaris  

    Voilà le film que j’ai longtemps chercher. Je savais qu’une adaptation « non officielle » avait était faite…et la sortie du film « Dylan Dog » m’a fait sérieusement posé des questions sur ma santé mentale.

    Maintenant, je sais (de nouveau) que ce film existe et je vais m’empresser de le regarder.

    MERCI TORNADO

  • tornado  

    De rien ! Je te recommande également « Arrivederci Amore Ciao », du même réalisateur. Je lui trouve également un état d’esprit comics, mais plus dans le genre « esprit Vertigo ».

  • Jord Ar Meur  

    « Dellamorte Dellamore » 1994 ou « Dylan Dog: Dead of Night » 2011 – Lequel est vraiment le plus proche de la BD.

  • tornado  

    Le second est le plus proche de la BD puisqu’il s’agit d’une adaptation officielle. Mais le premier (qui n’est qu’un film d’horreur onirique légèrement inspiré par le fumetto) est tout de même meilleur, car plus sincère, plus pur, plus artistique.

  • Jord Ar Meur  

    « Dylan Dog », je l’ai vu il n’y a pas longtemps… « Dellamorte Dellamore » aussi, mais j’ai commandé le DVD car je ne l’avais pas pour le deuxième scan….

  • Patrick 6  

    Ce film est un petit bijou surréaliste comme tu le signales ! Je ne l’ai vu qu’une fois à sa sortie mais j’en ai encore un souvenir très net. Esthétisme, poésie et franc délire se mélangeaient allégrement dans cet OFNI (Objet filmé non identifié) !
    A l’époque le personnage principal m’avait un peu fait penser à Ash d’Evil Dead mais en version introvertie (ce qui change tout).
    Ton article m’a donné envi de le revoir (même si ça ne doit pas être très facile à trouver je pense).
    Mention spéciale pour François Hadji-Lazaro Monsieur Garçon bouchers qui crève l’écran littéralement. A regretter qu’il n’ait pas persévéré d’avantage dans cette voie…

Leave a reply

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *