Uncanny Covers: Swamp Thing #34

Uncanny Covers: Swamp Thing #34 par Totleben et Bissette

Un bon calin bio ? (C) DC comics

Un article de STEPHANE MAILLARD PERETTI

VO : DC, Vertigo

VF : Aredit-Artima, Delcourt

Uncanny Covers  propose un focus sur ces couvertures, dont certaines sont devenues légendaires, iconiques, mais aussi sur celles qui ont disparu de la mémoire collective, trop vite remplacées par des sirènes aux courbes plus alléchantes, ou simplement plus à la mode.

Qu’elle soient tellement connues que les hommages se sont multipliées en autant de clins d’oeil, ou juste belles et oubliées, elles ont droit ici à une nouvelle heure de gloire . 

Rites of Spring

D’abord, d’abord… qu’y a t’il à ne pas aimer dans cette peinture à l’huile et à l’acrylique du grand John Totleben ? Humide, sombre, autant automnale que printanière, la couverture montre la Créature transfigurée par Alan Moore depuis déjà quelques mois tenant Abigail Cable dans ses bras, laissant par transparence deviner l’étreinte rendue par cette dernière, sous le niveau de l’eau.

Suggérant la saison du renouveau, justement, des fleurs aux couleurs variées ont éclot sur la toison de Swamp Thing annonçant le titre de l’épisode, « Les Rites du Printemps », alors qu’un ou deux papillons oranges se posent ou volent autours du couple nouveau.
Chacun d’eux a les yeux clos, cachant chez la créature son regard parfois inquiétant, de jaune et de rouge irisés.
Chacun se tient là, dans l’environnement aqueux et calme, dans la plus parfaite sérénité, loin du tumulte qui plus tard s’abattra sur leur histoire.

C’est la première couverture réellement apaisée, qui ne montre pas « Alec » aux prises avec un adversaire, (On ne peut pas vraiment prendre en compte ST #28 qui arborait la créature portant les restes mortels de Alec Holland, une vision qui ne poussait pas à la béatitude non plus)… Et plus clairement, c’est la première qui soit peinte, de bout en bout, alors que toutes les autres étaient composées d’encres et de couleurs typiques aux comics de l’époque.
John Totleben s’est d’ailleurs grandement fait connaitre par son travail sur la série, encrant souvent et dessinant parfois des épisodes entiers (les meilleurs, pratiquement), adoptant la richesse de la flore du bayou de Louisiane, son dessin de suite reconnaissable, riche en détails et documenté, plutôt éthéré.

La première des peintures de l'équipe dans l'éventail de single issues du run de Moore. (C) DC comics

La première des peintures de l’équipe dans l’éventail de single issues du run de Moore.
(C) DC comics

Pour ce qui est de l’épisode en lui-même, il s’ouvre sur la visite habituelle d’Abby à Matt Cable, son mari, plongé dans le coma depuis des mois à la suite de la possession par Arcane, l’oncle de la jeune fille dont Matt parvint à triompher en payant le prix fort.
Dehors, c’est le printemps, mais pas dans cette chambre, où Abby réalise qu’elle doit continuer à vivre.
Rejoignant la Créature dans les marais, elle lui demande si aller de l’avant serait mal. Swamp Thing répond prosaïquement que la culpabilité est inutile, qu’elle est bien trop jeune pour continuer à vivre seule et reste interdit lorsqu’ Abby lui répond qu’elle aime effectivement quelqu’un, et qu’elle s’évertue gauchement à lui faire comprendre en ce moment même.
Ce sentiment n’est nullement apparu d’un coup: en poursuivant la créature, les Cable ont noué amitié avec elle, puis, privée de son mari dans la violence et l’horreur la plus totale, Abby a trouvé la compréhension, le réconfort, et une douceur inattendue chez élémentaire en devenir qui n’espérât jamais autre chose, du fait de l’énorme différence physiologique entre eux.
Devant son soudain silence, Abby, gênée, se dit que ses sentiments sont unilatéraux (et clame « Bon sang, tu es une plante! Rien que le crier comme ça, c’est presque drôle! Comment pourrais-tu m’aimer?
- Profondément. En silence… Et depuis bien, bien longtemps »).

Se baladant le long des eaux calmes, Abby réalise que non seulement le marécage est devenu son sanctuaire, après les abominations des derniers mois, mais la Créature personnifie cette oasis de quiétude qu’elle est venue à aimer. Lorsqu’ils s’embrassent, et qu’Abby note un goût de citron vert, Swamp Thing déclare qu’un être humain à besoin de plus que le goût de l’agrume et lui propose l’un des tubercules générés par son corps. D’abord interpellée, Abby consomme le fruit… Et partage en plusieurs double-pages hallucinées la vision du monde de la créature, une communion de l’âme remplaçant le sexe, allant bien au delà, en une parabole inversée à celle du Fruit de la Connaissance de la Genèse. Unis de corps et d’esprits, connectés à la Sève du Monde, ils partagent ainsi les Rites du Printemps évoqués dès la somptueuse couverture.

(DC) Comics

L’amour prend racine (DC) Comics

Cette couverture, donc, exempte de toute fureur et de tout bruit, aux antipodes de celles qui ont précédé l’épisode, marque à elle seule une avancée énorme dans le développement des personnages. La virtuosité d’ Alan Moore servie au plus juste par les couleurs sombres de l’artiste, qui ne promettent pas plus que ce qui est donné dans le récit intérieur. Cette majestueuse image remporta le Kirby Awards de la « Best Cover » (Totleben et Bisette raflent aussi celui de la « Best Art Team » ainsi que d’autres prix pour le boulot accompli sur « Saga of the Swamp Thing »)

En 1985, « Rites of Spring », naturellement un clin d’oeil au ballet du même nom de Igor Stravinski, riche d’une ambiance païenne et enténébrée, donnait le ton, une nouvelle fois, au titre le plus adulte des publications DC, qui ouvrirait un peu plus tard la voie aux éditions Vertigo, la branche adulte de DC comics.
Comme dit en début d’épisode « Spring came, and everything in the world woke up. » … débute ainsi une histoire d’amour inattendue, écrite de main de maître par le scribe anglais, et les artistes à l’oeuvre ici surent l’illustrer sans la moindre once de vulgarité ou de voyeurisme: la peinture de John Totleben résume tout cela:
La délicatesse de l’étreinte des deux êtres, la connexion entre eux s’épanouit et se propage tranquillement sur la couverture, telle les échos des quelques gouttes dans l’onde qui baigne les amants…
Bon sang, ça me rend tout songeur.

Le titre devient avec Moore une fable écologique et parcours de nombreux thèmes nouveaux, abordant un féminisme intelligent et un appel à la tolérance typiques de l’auteur, où Abby gagne de plus en plus en importance et maturité, sans pour cela oublier les moments d’horreur et d’effroi que Len Wein et Bernie Wrightson ont instillés dans l’histoire à l’origine.

Saga of the Swamp Thing, souvent résumé à « un épisode-un monstre » , s’affranchit de ses faiblesses et transcende ses habitudes, livrant une mise en garde sur de nombreux dangers tels que les déchets toxiques ou la pollution en général… le Parlement des Arbres, que la créature rencontrera bientôt, ne se serait sans doute pas opposé à ces messages ».
Rebootée et ré-adaptée plusieurs fois depuis, la série n’aura jamais été aussi créative, prenant des tournants imprévisibles qui feront d’elle une légende des comics mainstream.
Saga of the Swamp Thing par Moore, Bisette et Totleben n’a toujours pas été entièrement traduite en français, un manque énorme qu’il serait temps de combler, enfin, alors que Moore signe l’ultime comic book de sa carrière en ce moment même avec Kevin O’Neill, dans League of Extraordinarry Gentlemen: The Tempest.

L'Amour, c'est la politique des verts (C) DC comics

L’Amour, c’est la politique des verts
(C) DC comics

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Uncanny Covers  propose un focus sur ces couvertures, dont certaines sont devenues légendaires, iconiques, mais aussi sur celles qui ont disparu de la mémoire collective, trop vite remplacées par des sirènes aux courbes plus alléchantes, ou simplement plus à la mode. Leo Swampy nous raconte celle légendaire de la créature du marais.

La bo du jour : Lorsque le Floyd Rose se mettait au vert.

51 comments

  • Matt  

    Un autre truc concernant Alan Moore. Et c’est pas pour critiquer ni rien, hein^^
    Juste pour expliquer pourquoi, malgré son talent, c’est pas le genre de comics que je lis le plus.
    C’est souvent costaud, dense. ça marque l’esprit, c’est ambitieux.
    Mais à cause de ça, c’est pas des trucs qu’on va relire tous les 2 jours^^

    Pour reprendre le parallèle avec la bouffe, on ne mange pas du foie gras tous les jours.
    Par contre une salade verte, on peut.
    Les comics d’Alan Moore, ce n’est pas le genre de lecture que je vais choisir si je me dis « ah tiens là j’ai 1h à tuer, je vais prendre un Alan Moore »
    Euh, non…ce serait plutôt « bon là j’ai 2 semaines de vacances, je vais lire un Alan Moore » ^^

    Ceci explique que, malgré leur qualité, on peut très bien parfois préférer lire un Spirou, un Shanna, des EC comics, un Spider-man par Millar, etc.
    C’est pour ça que comparer, c’est pas toujours pertinent. Est-ce que le Spidey de Millar est plus profond et intéressant que V pour Vendetta ? Non. Mais est-ce que je vais le choisir plus facilement pour une « lecture détente » ? Carrément.

    Du coup voilà pourquoi, même si je respecte Moore, j’ai du mal à dire que j’adore. Dessins que parfois je n’aime pas + densité d’écriture et complexité = c’est bien oui, mais c’est pas à lire toutes les 5min ^^

  • Matt  

    Bon alors je me suis dit que j’allais tenter la ligue des gentlemen…mais ça semble compliqué.

    Il y a 2 séries de 6 épisodes, publiés dans 4 volumes et récemment publiés dans un unique volume chez Paninouille.

    MAIS…il semble aussi y avoir un « ligue des gentlement…Century » en 3 volumes.
    Puis un « lige des gentlemen – dossier noir »

    Faut tout lire ? Tout est bien ? Tout se suit ou pas ?
    Merci.

    • Bruce lit  

      Hello Matt,

      Tout est bien mais tout n’est pas super accessible (sauf pour Présence).

      Les épisodes indispensables et vraiment faciles à suivre sont ici .
      Tu peux très bien te limiter à celle là.

      Ensuite tu as le Dossier Noir, plus ardu mais pas indispensable au suivi de la continuité.

      Enfin, tu as la nouvelle série dans laquelle j’ai eu du mal à rentrer et dont je ne peux plus me passer désormais.

      • Matt  

        Ok merci.
        Bon alors je vais déjà prendre les 2 mini séries principales de 6 épisodes chacune, et on verra ensuite si j’en veux encore en fonction de mon taux d’appréciation^^

        • Présence  

          Ces 2 premières miniséries forment deux histoires qui se suivent et qui se suffisent à elles-mêmes. Comme l’indique Bruce, elles sont les plus accessibles.

          Les saisons de la Ligue

          Minisérie 1 de 1999/2000 : Allan and the Sundered Veil
          Minisérie 2 de 2002/2003 : The New Traveller’s Almanach
          Black Dossier (un sourcebook extraordinaire) de 2007
          Century 2009-2012 : 1919, 1969, 2009
          La trilogie Nemo 2013-2015 : Heart of ice, Roses of Berlin, River of Ghosts
          La Tempête 2018-2019 en 6 épisodes, 3 parus à ce jour.

          • Matt  

            Moi qui espérais lire un truc terminé, complet, au final c’est un univers partagé aussi…
            Mais merci de l’info^^

          • Présence  

            Un univers partagé mais réalisé par 2 uniques créateurs Alan Moore & Kevin O’Neill. En outre, ils ont annoncé que la Tempête était la dernière histoire.

  • OmacSpyder  

    Un article tout en poésie de vivre, avec cet Uncanny Cover sur ce Rite du printemps de la Créature du Marais. L’éveil du printemps distillé par le baiser et comme l’évoque l’article le fait de consommer l’acte d’amour par ces tubercules permet d’aborder en effet une sexualité entre ces deux êtres se trouvant.

    La couverture en elle-même se veut pudique, l’eau et son reflet masquant ce qui sous l’eau prolonge l’étreinte visible à la surface. Cette étreinte humide et le spectacle de la nature s’éveillant laissent ainsi imaginer verte sexualité balbutiante entre deux corps étrangers. Cela fait ainsi penser à la sexualité adolescente où le corps de l’autre est un corps encore inconnu, étranger, et où ses propres pulsions sont celles d’un corps en changement. Ici la nature est en changement aussi, après le sommeil de latence de l’hiver, l’éveil adolescent surgit et par fleurs et papillons interposés pose des questions existentielles.

    La forme de l’article apporte de plus un écho de poésie et de pudeur, soulevant cette couverture avec respect juste avant de nous laisser l’envie de lire une parution à venir pour profiter de l’histoire entière…

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