Une affaire de transactions (L’enfant intérieur)

L’enfant intérieur par JM de Matteis et Sal Buscema

Un titre obscur Un dessin efficace: Quel dessein se cache?

Un titre obscur
Un dessin efficace:
Quel dessein se cache?

ParOMAC SPYDER

VO : Marvel

VF: Panini

L’enfant intérieur est un arc écrit par J.M. DeMatteis et dessiné par Sal Buscema couvrant les épisodes de Spectacular Spiderman de 178 à 184 (juillet 1991-janvier 1992). Parue initialement dans les Nova de l’époque Semic, (177-188 et 196-197), l’histoire est rééditée dans la collection Marvel Vintage (Panini Comics France), réédition qui voit cet arc augmenté de deux épisodes complémentaires formés des Spectacular Spider-Man 189 (juin 1982) et le numéro anniversaire SSM 200 (mai 1993).

L’histoire : A peine remis de son combat contre Kraven, combat qui vit Spider-Man être enterré vivant par son ennemi, laissant des séquelles traumatiques, notre Tisseur doit faire face à l’évasion de Vermine de la clinique psychiatrique où il suivait un traitement psychothérapeutique par le Dr Kaflka. Dans le même temps, Harry Osborn, meilleur ami de Peter Parker se voit confronté à son héritage du Bouffon Vert en plein bonheur familial, l’amenant à reprendre l’identité du pire ennemi de Spider-Man. Chacun des protagonistes va devoir faire face à ses souvenirs d’enfance, à ses traumas, et trouver sa voie de guérison ou se perdre dans une aliénation. Vermine, Spider-Man, le Bouffon Vert : trois enfances que les auteurs nous font explorer, trois parcours dramatiques aux secrets enfouis, qui vont se croiser, se téléscoper et tisser la toile singulière de ce récit introspectif.

Les covers US promettent du bon à l’Intérieur…

1. Négociation

Une chose avant de commencer : nous pourrions nous arrêter là, histoire de ne pas gâcher le suspense. Histoire de faire un pied-de-nez aussi à la genèse de cet article. Voyez-vous, cet article est en fait une commande passée par le dit-responsable de ce blog (vous me direz que d’irresponsable, ça sonne pas mal, selon comment on l’écrit). Bref, je ne saurai plus trop dire de quelle manière ou avec quel subterfuge, mais le résultat est que votre serviteur reçoit la mission de parler de cet arc « L’enfant intérieur » avec l’explication lapidaire suivante : « c’est ton turf« .
Difficile de refuser d’emblée, d’autant plus que mon interlocuteur semble y tenir, comme un moyen d’asseoir son autorité. Il pourrait s’asseoir d’autant plus dessus qu’il sait que l’autorité et moi, ça fait au moins deux. Ni une ni deux pourtant pour me refiler le bébé, ou plutôt l’enfant intérieur.
Je lance quelques messages subliminaux en faisant un peu durer : message disant que je n’ai toujours pas lu la BD, alors que la commande est passée depuis plusieurs semaines, voire mois. Puis, argument imparable : je n’ai même pas la dite-BD. Et je ne vais pas aller chercher cette histoire dans mes vieux Nova qui reposent dans mes cartons au grenier! Réponse de l’intéressé : « tu n’as qu’à te le faire offrir pour Noël! » Comme réponse, ça ne manque pas de sel. Voici donc que pour produire un article imposé je devais de plus renoncer à un cadeau de ma liste de Noël et mettre cette BD à la place! J’ai tenu bon pour la liste de Noël…Me voilà donc contraint par je-ne-sais quel subterfuge à devoir acheter ce livre, première contrainte, puis à en faire un article, deuxième lot gagné!

Entre vous et moi, je dois vous confier qu’en plus de cela, le style de Sal Buscema me refroidit un peu. Il est austère, voire âpre, un peu effrayant avec ces visages tendus, aux bouches étirées, aux sourcils épais froncés, avec ces corps recourbés ou en tension. Les femmes sont dessinées au couteau, sans chaleur particulière. Sal Buscema dessine un Bouffon effrayant, aux yeux écarquillés terrifiants, avec une petite pupille noire transmettant tantôt l’effroi tantôt la détresse. Et Vermine, rien que le nom et sa couleur qui n’en est pas une le rend malsain. Étrangement, ces épisodes sont parus dans le magazine Nova, avec ce Buscema, et je ne peux m’empêcher de repenser aux épisodes du Surfeur d’Argent du frère, John Buscema, qui me distillaient à la fois une curiosité de lecture mais aussi une sorte de terreur sourde me condamnant à lire dans l’étau de ce sentiment double.

Nova, nova, novae, Novis, novis, novarum De bons souvenirs d'Enfance...

Nova, nova, novae, Novis, novis, novarum
De bons souvenirs d’Enfance…

Pour cet article à écrire, le même sentiment me traversait : l’impression de retrouver des épisodes relativement glauques et lourds mais aussi la curiosité d’aller y jeter un oeil. Plusieurs fois je feuilletai l’ouvrage dans les rayons de la librairie, puis le reposai en remettant ainsi à plus tard toute cette histoire. Enfin, un jour, j’allai avec l’ouvrage en question jusqu’à la caisse, non sans, inconsciemment, l’accompagner d’un Marvel Now de Bendis et d’un Docteur Strange. J’allai même jusqu’à envoyer la photo en toute innocence au commanditaire de l’article, celui-ci ne pouvant que constater ma traîtrise au dogme anti-Bendis du blog. Je tenais un bout de ma revanche, et ce petit morceau volé me fit bien sourire. Allez savoir pourquoi…

2. Une affaire de transactions

Nous voici au coeur du sujet. L’enfant intérieur, comme cet achat et tout ce qui l’entoura, c’est bien une affaire de transactions. Car pour aborder ce récit en éclairant ses sombres recoins, nous devons prendre en compte un élément incontournable sans lequel nous passons à côté du message de l’auteur J.M DeMatteis : j’ai nommé l’Analyse Transactionnelle.
L’Analyse Transactionnelle est à la fois une méthode thérapeutique et une méthode de communication posant comme principe de départ que pour chaque personne trois états du Moi existent : L’Enfant, le Parent, et l’Adulte.
Sur le plan de la communication, cette Analyse Transactionnelle établit ainsi que dans nos interactions avec les autres, nous adoptons à tour de rôle des comportements typiques de l’Enfant : celui qui ressent et réagit, du parent : celui qui établit les règles, et enfin de l’Adulte : celui qui pense, décide et résout les problèmes. Sont nommés ainsi des transactions le fait que dans un dialogue, un échange entre deux personnes, une des trois parties de l’un interagit avec une des trois parties de l’autre. L’échange est donc implicitement un échange toujours croisé partant de l’un des trois états du Moi de celui qui parle et parvenant à l’un des trois états du Moi de l’interlocuteur ; cela forme ainsi des « transactions » différentes pouvant être de Enfant à Parent, de Parent à Enfant, de Enfant à Adulte etc.

Dans la vie de tous les jours, ces trois états du Moi nous amènent à communiquer de façon particulière avec notre entourage selon de quel état du Moi nous parlons et l’état du Moi qui nous répond. En sachant que notre façon de nous adresser à quelqu’un va nécessairement, même si pas systématiquement, influencer le retour que nous allons avoir. Un exemple : « J’aime pas les lundis, je voudrais rester couché » entraîne plus facilement le type de réponse « C’est comme ça, on n’a pas le choix, c’est pour tout le monde pareil » ; nous voici devant une transaction enfant-parent. Si l’on formule : « J’ai une journée chargée, je vais tâcher de la mener à bien et de profiter du week-end à venir pour écrire un article », on reçoit plus facilement « C’est vrai que le lundi c’est pas facile mais si tu atteins déjà quelques objectifs, ça sera intéressant pour toi ; et puis en effet, comme dimanche nous n’avons rien de prévu… ». Bref, vous avez compris le principe.

Un principe de transactions: Qui parle à qui? Ou: Un tableau pour les rassembler tous...

Un principe de transactions:
Qui parle à qui?
Ou:
Un tableau pour les rassembler tous…

Sur le plan psychothérapeutique, le principe de l’Analyse Transactionnelle réside dans le fait de faire communiquer entre eux les trois Etats du Moi dont nous sommes composés. L’Enfant « en nous » peut ainsi parler avec le « Parent ». C’est le Dialogue Intérieur. Dans les épisodes de l’ »Enfant Intérieur », nous trouvons par exemple Spider-Man dans un Dialogue Intérieur entre ses états du Moi Enfant, Parent, et Adulte dans une scène. Ainsi au sujet de la mort de ses parents, tandis qu’il est au cabinet du Dr Kafka, Peter Parker a ce dialogue intérieur : « Maman… Papa… Vous êtes morts à cause de moi! (l’Enfant) Spider-Man, tu n’as plus à avoir peur, tu as affronté le monstre, tu l’as regardé en face. Il ne peut plus te faire de mal. (le Parent) Ne laisse pas l’enfant te contrôler. Honore-le. Nourris-le. Aime-le. Mais il ne doit pas commander. (le Parent) Si! Il était vilain et papa et maman ont arrêté de l’aimer… Alors ils sont partis pour toujours! (l’Enfant) Je ne veux plus me cacher. Plus avoir mal à cause du passé. Je ne veux plus être contrôlé…enchaîné par mon enfance. Je suis un Homme, un Homme. Un Homme!!!(l’Adulte) » Nous avons ici les trois états du Moi : Enfant, Parent, et Adulte qui dialoguent intérieurement.

La notion d’Enfant Intérieur découle donc directement de cette conceptualisation créée en 1960 par le psychiatre américain, le Dr Eric Berne. Selon le Dr Berne : »Tout être humain porte en soi un petit garçon ou une petite fille qui pense, agit, parle, s’émeut et réagit exactement de la même façon que lorsqu’il était enfant ». Pour chacun des trois protagonistes, cette vérité va s’incarner de façon différente.
Dans ce récit, « l’Enfant Intérieur », Peter Parker, Harry Osborn et Edward Whelan (Vermine) vont chacun tenter de sortir de leurs traumas infantiles pour trouver leur voie adulte, et vont chercher des appuis à travers des figures parentales : nous avons donc bien ici le triptyque Enfant-Adulte-Parent, et tout le long du récit nous pouvons repérer ces transactions et la façon dont elles s’opèrent.

Lorsque l’Enfant (apeuré et insécurisé) paraît…

Pour Edward, dit Vermine, un petit garçon va lui apparaître de façon quasi-hallucinatoire ; Vermine va chercher à aider ce petit garçon à retrouver son domicile parental, car cet enfant apparaît perdu. Il va ainsi retrouver le domicile et les parents de ce petit garçon qui est en fait une hallucination de lui-même, son « enfant intérieur », en retrouvant de fait ses propres parents sous un jour monstrueux.
Pour Harry Osborn, c’est la vision récurrente de son père, Norman Osborn, lui apparaissant et lui affirmant qu’il n’agit pas comme il faudrait qui le ramène à sa position d’enfant. Harry est tétanisé devant ce fantôme paternel qui le juge, le condamne, et le met face à un conflit de loyauté insoutenable pour lui : comment peut-il être l’ami de celui qui a tué son père?
Pour Peter Parker, son sentiment de culpabilité exacerbé par les possibles actes meurtriers de Vermine, qu’il a confié au Dr Kafka, pendant son évasion vont le renvoyer à ce fardeau de culpabilité qu’il porte depuis la mort de son oncle, ainsi que celle de Gwen.Ce leitmotiv récurrent concernant ses dialogues intérieurs font déjà partie intégrante de Spider-Man, mais ceux-ci vont aller au-delà en interpelant le plus jeune garçon au plus profond de lui-même : son Enfant Intérieur qui s’est inconsciemment toujours senti coupable de la mort de ses parents, comme étant un Enfant pas suffisamment bon pour être ainsi abandonné.

Lorsque le Parent (tyrannique) paraît…

Chacun des trois va ainsi à la fois suivre son chemin de retrouvailles avec soi-même, se confronter à son sentiment de sécurité ou de détresse, et devoir trouver une issue. Les trois protagonistes de cette histoire vont bien évidemment se croiser et interagir ensemble, chacun jouant un rôle pour l’autre.

Dans un premier temps Vermine va apparaître de façon univoque comme un monstre pour Peter, celui-ci reconnaissant avoir une sorte de nausée à son évocation ; il est ainsi l’Enfant coupable qui tente de remplir son devoir mais le fait pour se sauver lui-même. Cela évoluera dans le récit où Peter se montrera davantage bienveillant vis-à-vis de Edward/Vermine en cherchant à le protéger de lui-même, se trouvant ainsi dans un rôle de Parent vis-à-vis de cet Enfant perdu qui lui renvoie plus de points communs qu’il ne parvient à l’admettre d’emblée.

Pour Harry Osborn, le chemin est quelque peu inversé. Nous le découvrons père de famille, d’un petit Norman, marié à Liz Allen, la soeur de l’Homme de Métal qui fera une apparition dans ce roman familial. De Parent, Harry se retrouve progressivement happé à nouveau vers sa place d’Enfant terrorisé par son père, soumis aux désirs et injonctions de celui-ci afin d’en retirer un minimum d’affection, sinon de reconnaissance. Ce chemin inversé va se traduire par une réelle dépression provoquant susceptibilité, irascibilité, comportement impulsif envers ses proches. L’héritage du Bouffon Vert l’entraîne irrémédiablement, diablement, vers une pente où il se perd. Peter sera ainsi perçu comme un persécuteur, à éliminer. Cependant, la figure du frère dans la relation Peter-Harry perdurera suffisamment pour éviter une issue dramatique.

Le dialogue intérieur de sourds : signaux de détresse Ou Quand le tableau s'emmêle...

Le dialogue intérieur de sourds : signaux de détresse
Ou
Quand le tableau s’emmêle…

Pour Peter Parker, celui-ci doit faire face à deux situations parallèles : trouver Vermine avant qu’il ne tue quelqu’un, ce qui rejaillirait sur son sentiment de culpabilité, et sauver Harry, avant qu’il ne soit trop tard et qu’il n’ait rejoint son héritage paternel. Peter Parker va se retrouver particulièrement dans un état de tension psychique et physique, de suractivité, ne pouvant s’octroyer le moindre repos avant que ces deux situations ne soient réglées. Pas facile d’être un héros! Mais surtout il n’est pas facile de trouver ce qui pousse à agir de façon aussi intempestive, à saisir pourquoi ce sentiment de culpabilité l’étreint de façon si intense. Apparaît un jeu de miroirs entre la détresse d’Enfant de Vermine et celle de Peter Parker devant cette culpabilité autour d’une angoisse de mort qui lui reste énigmatique dans un premier temps. C’est dans un affrontement avec Harry, après avoir respiré le gaz d’une bombe hallucinogène made in Bouffon, que Peter va se retrouver à son tour dans la clinique du Dr Kafka et trouver sa révélation : confrontant ses peurs et ressentis infantiles dans un combat intérieur fiévreux, un dialogue entre l’Enfant Intérieur et sa part Adulte, Peter va en ressortir en affirmant son désir d’être un Homme, c’est-à-dire un Adulte, qui ne se cache plus derrière sa culpabilité, mais qui s’en affranchit.
Il va ainsi réaliser que sa culpabilité remonte à la mort de ses parents, que cette culpabilité pèse sur l’Enfant qu’il porte en lui et l’enchaîne bien au-delà de ce qu’il imaginait. Débarassé de ces chaînes invisibles qui lui pesaient psychiquement, c’est un Homme libre qui émerge alors.

Lorsque l'Homme naît Ou L'enfant est le père de l'Homme

Lorsque l’Homme naît
Ou
L’enfant est le père de l’Homme

Les titres de chapitre sont ainsi éloquents et forment en eux-mêmes quasiment les étapes thérapeutiques : « Ce qui vient des profondeurs »/ « Blessures »/ »Honte »/ »Culpabilité »/ »Savoir »/ »Une nouvelle Aube ». Chacun des trois protagonistes suit ce parcours : il est confronté à ce qui remonte de son inconscient, puis ressent ses anciennes blessures ravivées, est confronté ensuite à la honte éprouvée face aux autres, avant de ressentir en soi une culpabilité concernant son Enfant Intérieur, trouve une connaissance sur soi, sur l’Enfant qu’il fut et le Parent Intérieur qui prend soin de lui, et enfin sort de ce tunnel pour être un Adulte face à ses choix et ses désirs à venir.

3. Le Dialogue Intérieur

Il va ainsi sans dire que ce récit est dense si l’on s’accorde un peu de temps à le lire en profondeur. J.M. DeMattéis et Sal Buscema livrent chacun à leur façon un travail ciselé, faisant la part belle aux vécus intérieurs et langages corporels des protagonistes aux prises avec l’action et l’introspection, liant les deux dans des dessins montrant les corps tendus vers l’action et traduisant dans des mises en page simples et efficaces les tensions intérieures que les trois personnages traversent.
Nous pouvons aisément nous sentir proches tour à tour de l’un des trois. D’ailleurs, ils sont trois protagonistes, comme les trois états du Moi, et incarnent tour à tour l’Enfant, l’Adulte, le Parent.

Edward/Vermine devra affronter son père et se remémorer les actes incestueux de ce dernier à son encontre, ainsi que sa haine refoulée face à sa mère promettant de le protéger tout en le laissant dans les griffes de ce dernier. « Vermine » est ainsi la façon dont Edward se perçoit. Lors de la transformation opérée par le Baron Zémo, nous apprendrons que la machine construite par ce dernier devait trouver au plus profond de l’inconscient la figure qui lui correspondait le mieux. Ainsi est né Vermine. Mais Vermine est né bien avant, quand ce petit garçon effrayé, très attaché à son père, devait se taire lorsque son père venait le soir, en silence, le toucher là et d’une façon dont un adulte n’a pas le droit. Le père de Vermine, soit dit en passant, est juge de métier, renforçant cette idée que le Parent représente cette Loi symbolique, laquelle assurer la sécurité de l’enfant. Cela donne une idée de l’impact d’une telle transgression pour l’enfant. La mère, l’autre Parent, sera impuissante et prise dans cette complicité passive sera l’objet d’une ambivalence affective d’Edward, aimant et haïssant sa mère pour son inaction et son défaut de protection. C’est en lui-même qu’il trouvera une nouvelle figure de protection, travail amorcé par la psychothérapeute, le Dr Kafka, celle-ci devenant une figure maternelle de substitution dans la relation thérapeutique.

Zemo Incest ou Tuer le Parent (maltraitant)

Zemo Incest
ou
Tuer le Parent (maltraitant)

Harry Osborn devra affronter son ambivalence face à son père duquel il cherche à se préserver, et dont il cherche en tant que père à s’éloigner pour être un père aimant, tout en se souvenant que son père l’aimait à sa façon. Harry redevient rapidement cet Enfant en quête de reconnaissance, en rivalité inconsciente avec son « frère » Peter qui aura eu, lui, l’attention de son père (et qui aura soit dit en passant tué son père à sa place…). Ecartelé entre son souhait de changement, de rupture avec son père et son désir d’assumer l’héritage paternel, la colère et la haine rentrées engendrent une dépression qui vire au cauchemar familial. Harry entre dans le déni de son comportement effrayant, terrorise femme et enfant en déclarant être celui qui les réunira et les protégera. L’aliénation, littéralement au sens de devenir quelqu’un d’autre, le guette.

Au final, il ne pourra franchir le pas irrémédiable du meurtre, sauvant même son « frère » Peter de l’incendie engendré par leur conflit. Entre-temps Mary Jane aura tenté une autre voie à ce conflit fratricide, la voie de l’amour en remémorant à Harry leur attachement passé et présent. C’est l’apparition de Spider-Man sur un écran de contrôle du repaire du Bouffon qui fera avorter cette belle tentatice, MJ apparaissant comme le Parent à l’amour indéfectible tandis que Peter succombe alternativement à cette haine fratricide, risquant même le suicide pour mettre un terme à cette relation sadique sans fin. Nous voyons donc ici un Spider-Man faillible, traversé par des émotions et des sentiments ambivalents, ambigüs. Il pourra avoir la nausée en pensant à Vermine ou avoir envie que Harry le laisse tranquille quitte à le neutraliser comme n’importe lequel de ses ennemis.

Des pressions, dépression Ou Père-version de l'amour filial

Des pressions, dépression
Ou
Père-version de l’amour filial

Peter Parker devra faire face à son sentiment de culpabilité et creuser profondément en lui, aidé indirectement en cela par le Dr Kafka, pour communiquer avec sa part d’Enfant Intérieur culpabilisant de la mort de ses parents. Cette réaction de culpabilité d’un évènement qui lui échappe forme ainsi une tentative de réappropriation de l’évènement par l’Enfant, afin de ne pas sombrer, cela au prix d’un sentiment de culpabilité conséquent. C’est ce prix que l’Enfant Intérieur de Peter ne veut plus payer, réalisant que ce chemin le mène vers l’anéantissement de soi, vers une course sans fin. Auparavant, Peter aura affronté à travers les figures de Vermine, l’Enfant perdu, et Harry, le Parent aliéné, son propre vécu Intérieur. Il se retrouvera en piteux état dans le bureau du Dr Kafka. La relation avec Mary Jane subira les contre-coups de ces mouvements psychiques, mais celle-ci restera une bouée de sauvetage, une ancre sûre dans cette tempête émotionnelle que la seule toile de l’Araignée ne pouvait contenir. MJ demeurera cette figure Adulte, même Parentale pour Peter, lui lançant à la fin de l’histoire un regard sombre comme celui d’un Parent qui constate qu’un Enfant n’a pas réussi à contrôler ses pulsions.

Épilogue

L’arc « L’Enfant Intérieur » est complété dans le Marvel Vintage de deux épisodes supplémentaires : l’épisode 189 « The Osborn Legacy » où l’on assiste au retour du Bouffon Vert pour un épisode de psychodrame familial où Harry connaissant le secret de la double identité de Peter tient le héros entre ses griffes. L’épisode anniversaire 200 de Spectacular Spider-Man « Best of Enemies » voit la confrontation ultime entre les deux protagonistes, Harry persécutant Peter, tente de réhabiliter la figure de son père Norman Osborn, et apparaît plus perdu que jamais et prêt à sombrer dans la folie. Il sauvera Peter in extremis d’un incendie. L’histoire peut se lire sans, mais ces deux issues supplémentaires se trouvent bien dans le prolongement de l’arc dans le sens où ils clôturent un cycle de la relation entre Harry Osborn et Peter Parker. Ces deux épisodes bouclent l’histoire qui reste dans un premier temps ouverte : Harry est en fuite, Vermine est retourné en traitement auprès du Dr Kafka. De Vermine il ne sera d’ailleurs plus question, les deux épisodes se recentrant sur la relation entre Peter/ Spider-Man et Harry/ Bouffon Vert.

Psychothérapie-Eclair Ou Tonnerre dans les méninges

Psychothérapie-Eclair
Ou
Tonnerre dans les méninges

Si vous relisez cet article, vous vous apercevrez que les chapitres de celui-ci suivent la trame des trois états du Moi : dans le premier « Négociation », c’est la voix de l’Enfant qui ressent, qui se sent aux prises avec des injustices, se rebelle, provoque, s’amuse. Dans le deuxième chapitre, « Une affaire de transactions », apparaît le Parent qui enseigne, donne les règles, le code de compréhension du monde, transmet une connaissance Et dans le troisième chapitre « Le dialogue intérieur », c’est l’Adulte qui pense, synthétise la part de l’Enfant et du Parent intérieur, celui qui résout les situations de façon raisonnée. Ainsi la construction de cet article a suivi elle aussi le cheminement d’un dialogue intérieur entre les différents états du Moi : Enfant-Parent-Adulte. Dans ce comics, nous apprenons que ce dialogue intérieur, seul ou guidé, permet de s’affranchir et de devenir l’Adulte que nous sommes amenés à être.

Psychothérapie de choc Ou Rampant près du divan...

Psychothérapie de choc
Ou
Rampant près du divan…

Cette approche concerne aussi bien notre rapport à nous-même que notre rapport aux autres. Dans nos façons de communiquer avec l’extérieur, nos différents réseaux ou autres interactions, il n’est pas inintéressant de se demander qui parle en nous. L’Enfant Intérieur, c’est celui avec lequel nous pouvons tenter de vivre en paix, c’est ce que Spider-Man nous enseigne ici, ainsi que Vermine et le Bouffon Vert. C’est celui qui parle parfois sans que nous ne nous en rendions compte. Et à notre insu, nous avons à l’intérieur de nous un petit théâtre qui s’anime tout seul, composé de marionnettes : l’Enfant, le Parent, l’Adulte. Et de ce théâtre, nous pouvons en être victime ou auteur. Le dialogue intérieur, concept de l’Analyse Transactionnelle, vise à trouver un peu de sérénité en nous-même en nous réconciliant avec nos Enfant, Parent, Adulte intérieurs. Partant de là, le théâtre du monde s’en trouve modifié. Ainsi, à l’instar d’un certain récit de Shakespeare, nous pouvons conclure avec Puck:

Si nous les ombres que nous sommes
Vous avons un peu outragés,
Dîtes-vous pour tout arranger
Que vous venez de faire un somme
Avec des rêves partagés.
Ce thème faible et qui s’allonge
N’a d’autre rendement qu’un songe.
Pardon, ne nous attrapez pas,
Nous ferons mieux une autre fois.
Aussi vrai que Puck est mon nom,
Si cette chance nous avons
D’éviter vos coups de sifflet,
Vite, nous nous amenderons
Ou Puck n’est qu’un menteur fieffé.
Sur ce, à vous tous bonne nuit,
Que vos mains prennent leur essor
Si vraiment nous sommes amis
Robin réparera ses torts.

Et ajoutons :

Avant d’adresser jugement
Parfois à la hâte formulé
Demandons juste à l’Enfant
S’il ne peut juste langue tourner
Pour que Parent souffle les mots
Qui apaisent le combat
Et que ni trop tard ni trop tôt
l’Adulte serein formulera

Scène de la vie familiale Ou: Enfant, Parent, Adulte, Selon vous, lequel des trois?

Scène de la vie familiale
Ou:
Enfant, Parent, Adulte,
Selon vous, lequel des trois?

——–
L’enfant Intérieur ou le plus intense affrontement entre Spider-Man et le Bouffon Vert avant que, encore une fois,Marvel rétropédale en ressuscitant inutilement Harry Osborn. Avec Vermin au milieu tout droit sorti de La dernière chasse de Kraven, JM de Matteis et Sal Buscema pondait un classique passé au crible psy de Omac Spyder.

La BO du jour ; quoi de mieux qu’un groupe nommé Megadeth pour assassiner l’enfant intérieur ?

34 comments

  • James  

    merci pour la bienvenue !Je suis d’accord MJ a un rôle plus équilibrée dans cette saga!Je trouve aussi que les hallucinations de Harry sont très parlante pour montrer sa vision de Peter qu’il trouve arrogant!Sans oublier que cette saga a inspiré le Harry de Sam Raimi qui voit son père dans un miroir!Les scénarios de JM DeMatteis sont très riches au niveau thriller et psychologique sur les titres spider-man!Comme dans Amazing spider-man(saga avec Shriek et Carrion),durant laquelle Peter se réfugie dans un cocon pour faire disparaître Peter Parker et ne plus laisser que spider-man!

  • OmacSpyder  

    JM DeMatteis possède en effet cette capacité à nous inviter dans la tête de ces personnages. Cette saga définit Harry tel qu’il apparaîtra dans le Spiderman de Raimi : tourmenté par la figure paternelle écrasante au point de produire un conflit de loyauté dévastateur avec son ami Peter Parker.
    Ce sont des récits plutôt adultes dans leur approche, même si la fluidité en fait un thriller psychologique palpitant. Il est vrai que comme ça a été évoqué en commentaires DeMatteis paraît apprécier les sagas à 3 personnages, comme un moyen d’illustrer ce jeu de miroir particulier entre les personnages et à l’intérieur des personnages… Le chiffre 3 est bien celui de l’analyse transactionnelle, DeMatteis s’est visiblement bien inspiré de cette théorie pour nourrir ses scénarii^^

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