Une nuit en enfer !(Croquemitaines)

Croquemitaines par Mathieu Salvia et Djet

Un cauchemar griffé de BRUCE LIT

VF : Glénat

La pluie qui tombe m’effraie un peu
©Glénat

CROQUEMITAINES est un comics français paru en deux volumes chez Glénat en 2015. Scénarisé par Mathieu Salvia, illustré et colorisé par Djet, CROQUEMITAINES vient de ressortir cette année en intégrale avec une version noir et blanc.

La 1ère édition Glénat, celle en notre possession, est riche en bonus : faux journal, work in progress, interview des auteurs et des couvertures bonus de Brice Cossu, Dennis Bajram ou encore Bengal.

Inutile de m’envoyer CANDYMAN, cet article ne spoilera rien ni personne.

En couleurs ou en noir et blanc, choisis ta terreur camarade !
©Glénat

CROQUEMITAINES commence de manière la plus violente qui soit : un soir, un petit garçon Elliott assiste au massacre de ses parents par un individu possédé. Terrorisé, l’enfant invoque inconsciemment un croquemitaine qui vient le secourir avec un chien tout droit sorti des enfers.

Commence alors pour Elliott une nuit en enfer où d’autres croquemitaines le prennent en chasse lui et son mystérieux protecteur Père-la-Mort, autrefois le plus dangereux de toutes ces créatures qui se nourrissent de la peur , et désormais repenti.

Ce qui frappe tout au long de ce récit, c’est véritablement le rythme-infernal- que subissent Elliott et son lecteur dans cette course poursuite digne d’un AFTER HOURS où nos héros passent de Charybde en Scylla. Une ambiancé oppressante souvent à ciel ouvert dans une nuit qui ne finit jamais et qui évoque parfois dans sa colorisation le 1er MAX PAYNE.
Lorsque des Croquemitaines ne tentent pas d’éviscérer ce pauvre garçonnet, les brefs instants de répit que lui accorde Salvia sont consacrés au traumatisme de réaliser qu’il est désormais seul au monde, que ces parents ont disparu et que la seule figure parentale qui lui reste est littéralement un cauchemar incarné.

L’assassinat d’un père de famille dans toute son horreur
©Glénat

Le scénariste maîtrise son sujet : CROQUEMITAINES est un conte horrifique dont la trame est l’arrachement de l’enfance, lorsque le cauchemar se faufile tel un serpent froid dans l’intimité d’une famille pour se transformer en réalité.
C’est à la fois le point fort et faible du récit. CROQUEMITAINES est une histoire assez courte et son rythme haletant le sacrifie parfois à une psychologie en déclaration d’intention frustrante quand on pressent que Salvia maitrise ses personnages et pourrait les développer plus qu’il ne le fait. C’est notable sur la conclusion de son histoire où le lecteur a la sensation qu’il triche un chouia, qu’il l’avait en tête dès le départ et que l’écrire de manière si expédiée voire cryptique est une formalité.
De la même manière, on aurait immaginé que des créatures millénaires auraient un langage plus emprunté à la SANDMAN que celui que Salvia leur attribue.

On aurait bien passé un tome supplémentaire avec Elliott et Père-La-Mort et c’est aussi ce qui fait la beauté du récit : le temps n’attend pas, quelles que soient les qualités ou les démons des personnages, la partie est lancée et il n’est pas possible d’appuyer sur le bouton pause. Ce que vit Elliott n’est ni plus ni moins que ce que traverserait une victime d’incendie qui se réveillerait au beau milieu des braises de sa vie et tenterait d’en sortir tandis que les fondations de son existence s’écroulent sur lui.

Elliott, un petit garçon terrorisé avec de vraies émotions.
©Glénat

On ne pourra pas accuser CROQUEMITAINES de manquer d’ambition ou de fautes de gouts car il joue dans la cour des contes de Neil Gaiman, celui de NOBODY OWENS notamment où un enfant fait l’apprentissage de la vie et surtout de la mort au contact d’une créature démoniaque.

Il est en cela appuyé par Djet et son dessin conjuguant Humberto Ramos pour le volet cartoon et Mike Mignola et ses ambiances inquiétantes. Si parfois certains cadrages semblent incongrus, quelques scènes manquent de lisibilité comme chez Ramos justement, l’énergie prodigieuse que Djet insuffle à son dessin remporte la mise.
Les bastons sont violentes, sanglantes avec des prises de vues variées et originales. Même en gros plans, l’intensité des affrontements se lit dans le changement de taille des globes oculaires des personnages, une technique que Bill Sienkiewicz affectionnait. Il y a pire comme référence.

En outre, les couleurs employées par Djet, renforce l’oppression de cette longue nuit froide et pluvieuse dont Elliott se souviendra toute sa vie. Son petit garçon est un vrai petit d’homme vulnérable, largué et apeuré qui se raccroche désespérément à la moindre étincelle de bienveillance dans cette nuit qui promet de l’engloutir. Il ne se révèle ni héroïque, ni blagueur ou déconneur et on ne peut que remercier les auteurs pour ça.

Ca cartoon et ça bastonne !
©Glénat

Sorte de Raspoutine d’outre-tombe, Père-la-Mort en impose et inspire tour à tour, crainte, respect et tendresse. Là encore l’histoire de ce monstre qui renonce à se nourrir de la peur qu’il inspire pour s’humaniser se place sous les meilleures auspices : né sous la constellation UN MONDE PARFAIT (l’amitié entre un dangereux fugitif et un enfant) ascendant IMPITOYABLE (le vieux tueur bourru acculé à devenir ce qu’il essaie d’oublier).

Salvia ne fait pas secret du fait d’être devenu père le temps de la création de cet album. Si le Croquemitaine se nourrit des peurs, Salvia lui se débarrasse des siennes, cette angoisse que tous les parents connaissent : quel destin attend nos enfants au delà du foyer familial ? Qui les protégerait si nous venions à disparaître ? Il jette cette peur dans toute sa violence et sans auto apitoiement avec une honnêteté désarmante.

En moins de 200 pages, Salvia et Djet créent un univers impitoyable et inquiétant rappelant parfois les 1ers épisodes de SPAWN où un démon au delà de toute rédemption écumait les bas fonds pour protéger ce qu’il restait d’innocence. Un univers qu’on leur serait gré de continuer de développer après ce premier tir de barrage : en comics, en animé ou en webtoon, le potentiel est là, immense, et la peur de ne jamais retrouver Elliott ou Père-La-Mort devrait suffire à nourrir le monstre…

Je suis sans famille et je m’appelle Elli !
©Glénat

Une autre enfant perdue chez les monstres

19 comments

  • Surfer  

    Oui., je fais le même constat : lorsque un BD a un rythme effréné, souvent c’est au détriment de la psychologie des personnages.
    Gaiman aurait plutôt tendance à mettre en avant la psychologie !
    J’ai pris note de quelques belles thématiques moins bien exploitées que dans UN MONDE PARFAIT ou IMPITOYABLE. Dommage !

    Pour la partie graphique, effectivement il y a un peu de HUMBERTO RAMOS. Un peu trop cartoony à mon goût.

    La BO: Une musique de film formidable 👍. Il y a quelque chose de mystique dans cette mélodie qui sied à merveille le propos du film.

  • Eddy Vanleffe  

    bizarre et intriguant….
    ambiance glauque et action blockbuster… au service d’un vrai concept

    ça peut intéresser….oui oui….
    Bravo Bruce pour avoir déniché cet ovni sorte de crossover improbable entre Rémi sans famille et Spawn…

  • Tornado  

    J’ai une question innocente : C’est quoi un comics français ? Y a-t-il une définition approximative de la chose ?
    Ça a l’air sympa sinon, comme BD. Je note. 👍

  • Bruce lit  

    @Tornado : ma définition serait une BD qui respecte les codes graphiques et de découpage (des chapitres de 22 pages) des comics fait par des auteurs français et publié par un éditeur français.
    @Eddy : Ma famille à moi, c’est celle que j’ai choisie, car on a besoin de Garth Ennis dans la vie !
    @Surfer : je n’aime pas tout Gaiman qui parfois manque le coche. Mais SANDMAN a été fondamental dans ma vie de lecteur. Comme son LAST TEMPTATION.

    • Surfer  

      Gaiman fait partie du top 5 de mes auteurs de BD préférés.

      J’ai longtemps galéré à essayer de me procurer l’intégralité de son SANDEMAN en VF.
      Sa publication à été chaotique. Aucun éditeur ne proposait quelque chose de complet et de cohérent.
      Un bordel sans nom pour une œuvre culte qui ne le méritait pas!

      Heureusement URBAN est arrivé et nous a concocté son intégrale irréprochable en plusieurs tomes . J’étais aux anges malgré le petit défaut du premier tome (pages inversées) qui a été corrigé par une seconde édition.
      Il y a eu ensuite OUVERTURE le préquel qui est extraordinaire .

      Cette intégrale magnifique et complète trône maintenant en très belle place dans bibliothèque 👍👍👍

  • Bruce lit  

    Pour ma part SANDMAN s’arrête dans sa série classique.
    Je n’aime pas du tout les pérquelles, les spin off et les…séquelles.
    J’avais bien lu tous ces volumes et malgré des illustrations époustouflantes, je ne suis pas rentré dedans. J’aime les fins.
    @Tornado : un crossover Sandman / Locke and Key est annoncé

  • Surfer  

    Je suis comme toi je n’aime pas non plus les préquelles ou autres suites…
    Je trouve très dommage de toujours vouloir presser un citron qui n’a plus de jus .
    Malheureusement lorsqu’une œuvre plaît et se vend bien elle n’y échappe pas.

    Je dois dire que j’appréhendais cette OUVERTURE, mais d’un autre côté je savais que c’était GAIMAN qui écrivait et qu’il m’a rarement déçu.

    Au final, sa préquelle est parfaite et vient enrichir l’œuvre principale ! Elle s’imbrique naturellement à l’histoire.
    Je ne reviendrai pas sur le style de GAIMAN qui, avec son approche très littéraire pour des comics, est largement au dessus du niveau du tout venant dans ce domaine !
    Tu as raison de mentionner les dessins. Ils sont, pour OVERTURE tout bonnement exceptionnels.

      • Surfer  

        Merci pour le lien. Je viens de découvrir ton bel article.
        Il date de 2015 et je n’étais pas encore un aficionado du blog 😉.
        Il va falloir que j’explore le blog un peu plus en profondeur.

        Tu l’auras compris je partage complètement ton avis.
        J’ai aussi lu le commentaire de Bruce avec son argumentation et je comprends mieux pourquoi il n’est pas entré dans l’OUVERTURE 😄.
        Elle était probablement trop étroite pour son esprit qui est loin de l’être. (Écrit -il avec un sourire ironique en coin 😀)

        Je plaisante hein… et je sais que je peux avec Bruce. Il est assez intelligent pour accepter mon humour graveleux et ravageur 😉.
        Pour le reste, c’est comme en musique, chacun sa sensibilité. Et pour NEIL GAIMAN il y a quelque chose de musical dans la poésie de ses mots. Quelque chose que j’ai du mal expliquer….qui peut toucher ou pas…
        En ce qui me concerne son OUVERTURE m’a profondément touché

  • Présence  

    Rythme haletant, le temps n’attend pas : pas si facile que ça de réussir ce genre de récit en BD, où c’est le lecteur qui maîtrise sa vitesse de lecture, par opposition à un film ou une série où il en peut que subir le rythme imposé par le visionnage. Du coup, j’ai beaucoup apprécié ton développement sur les dessins et les couleurs de Djet.

  • Kaori  

    Très intéressant, aussi bien dans la thématique que dans la réalisation.
    Effectivement, ça touche à toutes nos peurs de parent…

    Tiens, en parlant de ça, j’ai vu le Labyrinthe de Pan alors que j’étais enceinte… Expérience assez traumatisante ! Mais cette petite berceuse est inoubliable….

    Merci pour l’article concis et clair, Bruce 🙂

  • Jyrille  

    Je ne connaissais pas du tout cette bd ni ces auteurs. Mais je l’ai vue ce week-end à la librairie (sans craquer. Alors que j’ai pas vu un nouveau Donjon !). J’aime beaucoup les scans, le dessin me rappellent le dessin animé KLAUS (Netflix. Foncez c’est super).

    Une référence à After Hours, bon sang ça ne nous rajeunit pas ! Mais bon dans ce dernier, c’est assez comique plus que sombre. Pour le même genre de conte qui tient sur une soirée, j’ai beaucoup aimé le film RUNNING SCARED avec Paul Walker (La peur au ventre en VF), très conseillé.

    « se réveillerait au beau milieu des braises de sa vie et tenterait d’en sortir tandis que les fondations de son existence s’écroulent sur lui » Wow je vais la garder dans un coin celle-ci.

    Très belle conclusion. Ca donne envie d’essayer mais bon, si on me la prête…

    La BO : toujours pas vu ce film. Très chouette titre.

  • JP Nguyen  

    Euh… Je crois que ma partie préférée de l’article est la légende de la cover avec la citation d’une des rares (la seule ?) chanson de Daniel Darc que je connais.

    Par rapport à la précision donnée en commentaire sur la notion de comics français, les chapitres font vraiment 22 pages ? Et ça a été publié en 2 albums puis en intégrale ?

    Je pourrais me défausser sur la crise sanitaire qui rend les médiathèques peu accessibles mais même avant, j’avais déjà du mal à y aller. Avec les qualités mais aussi les limites exposées dans l’article, c’est typiquement le genre de lecture que tenterais en emprunt.

  • Bruce lit  

    Oh, quel coup d’oeil JP. Oui, la légende est bien de DD…
    Je n’ai pas compté le spages mais le compte doit y être, oui.
    2 Albums avec de nombreux bonus + intégrale augmentée par rapport à ceux de la 1ère publication.

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