Le cas Vivès (Focus Bastien Vivès )

Focus : Bastien Vivès

Pourquoi tant de haine ? (C) Glénat

Pourquoi tant de haine ?
(C) Glénat

Une éjaculation signée BRUCE LIT

VF : Casterman et Glénat

Ce focus se « faux cu-ssera « sur les deux dernières oeuvres du jeune Bastien Vivès, prodige de la BD française qui vient de susciter coup sur coup de jolis scandales médiatiques en publiant UNE SOEUR (l’initiation érotique d’un préado de 13 ans) et surtout PETIT PAUL, une BD ouvertement pornographique, qui devant la pression publique, a dû interrompre le coït avec les magasins Cultura et, de manière plus surprenante, Gibert Joseph. 

Avant de commencer, chers lecteurs, ne faîtes pas ça à la maison. L’auteur de ces lignes ne cautionne ni la pédophilie, ni tout acte de maltraitances quelle qu’elle soit envers des mineurs (et les majeurs d’ailleurs).  Et les animaux aussi.

On va parler crû et cul. Donc les plus sensibles peuvent s’arrêter là et attendre l’article de demain, deal ?  

Le voyez vous venir ?
Le nouvel ordre moral.
Non, on ne parle pas ici d’un tribute band frenchy de New Order, mais du retour au puritanisme le plus abscons.
Celui où la liberté sexuelle des femmes et leur droit à l’avortement est remis en cause.
Où le simple fait d’être homo est passible de ratonnade.
Où Juifs, migrants, musulmans, étrangers sont unis (au moins ici) dans leur statut de bouc émissaire des défaillances de démocraties affaiblies.
Où ces démocraties plébiscitent  une à une le bras en l’air et la main ouverte le retour à plus d’ordre, de valeurs, de répression et d’interdiction, en réponse aux outrages de 50 ans de culture libertaire née de la culture rock.

Une époque où l’exception devient la règle.
Où comme dans CIVIL WAR, le dysfonctionnement d’une minorité permet l’écrasement de la majorité.
Où il est toujours permis de tuer, exploser, violer, détruire, charcuter, découper, séquestrer, mutiler, amputer,défigurer à l’écran tandis la question sexuelle reste taboue, notamment en BD.
Où il sera plus facile d’appeler à brûler du flic, de mandaler du pédé ou de faire le Djihad que de poster L’ORIGINE DU MONDE sur Facebook.
Où Lobbys, groupes de pression, associations demandent à l’Etat, une entité réputée pour son altruisme et sa clairvoyance d’interdire tout ce qui choque, dérange, dégoûte, répugne, annihilant là un demi siècle de lutte pour la liberté d’expression du peuple contre…l’Etat !

Dans UNE SOEUR, la vie du petit Antoine bascule en une semaine. Il la commence en dessinant des Pokemons, il la finit dans les bras d'une ado (C) Casterman

Dans UNE SOEUR, la vie du petit Antoine bascule en une semaine. Il la commence en dessinant des Pokemons et la finit dans les bras d’une ado
(C) Casterman

Et là arrive Bastien Vivès. Le mec à qui tout réussissait. Au passé.
Auréolé par la grâce de POLINA.
Sanctifié par la sensibilité du GOUT DU CHLORE.
Célébré par la réussite de LAST MAN, un truc incroyable qui se permet de bouffer à tous les râteliers de la culture populaire sans puer de la gueule.
Tout était là pour un Happy End d’un auteur encore jeune sur le marché : en voilà un qui vivait enfin au dessus du seuil de pauvreté (salauds d’artistes qui profitent de ces aides sociales qui coûtent un pognon de dingue), brillant ambassadeur d’un French Suckcess.

Sauf que Vivès cultive en interview l’image du petit con arrogant qui tend la couille gauche en proférant de parfaites idioties aux antipodes de la délicatesse de son dessin (son fantasme serait de se masturber au dessus de photos de déportés).
Le rocker en nous avalera sans cracher pour autant : l’histoire du rock de Bowie à Siouxie en passant par Lemmy ou Keith Richards rengorge de conneries bien pires que le mode troll de Vivès.

Il existe cependant en Fance depuis Proust et Sainte Beuve, une ligne de conduite séparant l’homme de l’artiste, l’écrivain Céline du collabo antisémite, le peintre Le Caravage du meurtrier, le poète Rimbaud du trafiquant d’armes, le Jedi prometteur de l’ordure Sith (cherchez l’erreur). Je est un autre.
Et Vivès.

Hélène, l'initiatrice.  Comme toutes les femmes de Vivès, le lecteur l'aime au premier regard  (C) Casterman

Hélène, l’initiatrice.
Comme toutes les femmes de Vivès, le lecteur l’aime au premier regard
(C) Casterman

UNE SOEUR raconte l’histoire d’un jeune garçon de 13 ans qui va être dépucelé sur son lieu de vacances par Hélène, une ado de 16 ans. Dit comme ça, c’est abrupt voire peu bandant. Quant aux séquences cul, c’est pas non plus l’orgie : une fellation hors cadre, deux séances de masturbation sous la couverture et une branlette sous la douche, on se rappellera que Gotlib faisait plus trash avec toute la famille du Petit Poucet se masturbant face au lecteur jusqu’à une éjaculation faciale collective.

Antoine reste donc étymologiquement vierge.  On aurait tort de jeter l’opprobre à qui n’apprécierait pas de voir un gamin de 13 ans se faire sucer dans une bande dessinée alors que tant de drames, de l’affaire Maellys aux scandales à répétition des prêtres pédophiles remuent l’opinion publique de ces abus d’enfants révoltants. Mais rien de tout ça ici.

UNE SOEUR est une histoire d’une infinie sensibilité, d’une délicatesse inouïe bien loin de la provocation assumée d’un LEMON INCEST  ou du très joli BEAU-PÈRE de Blier.
C’est surtout la description méticuleuse de l’érection du désir érotique. Vivès n’écrit pas une histoire d’amour, il est trop tôt pour nos jeunes amis pour vivre ce sentiment à fond. Il décrit avec grâce les premiers atomes crochus, la séduction grandissante, les rendez-vous manqués et les déceptions inutiles, les premières caresses, la découverte maladroite du corps d’autrui jusqu’au twist final où la mort vient s’immiscer dans ce bel été.

La magie du premier baiser, celui qu'on n'oublie jamais. (C) Casterman

La magie du premier baiser, celui qu’on n’oublie jamais.
(C) Casterman

Les dialogues de Vivès sont plein de vie, parsemés de souvenirs autobiographiques avec en filigrane une belle description des relations qu’Antoine entretient avec son jeune frère. C’est souvent drôle, tendre et le désir des personnages se calque avec celui de son lecteur de voir évoluer cette relation de confiance entre un garçon terrifié par ses premières érections publiques et Hélène qui souhaite vivre intensément pour oublier la mort qui lui colle aux tongs

Chaque scène érotique se construit lentement, patiemment par Vivès entrecoupées d’authenticité avant que celles-ci soient constamment interrompus avec humour : tous les amants sont dérangés, l’acte est moins important que sa construction, JE T’AIME MOI NON PLUS- Le film, reprenait le même schéma d’un amour romantique toujours contrarié. Brillant et beau de bout en bout. 5 étoiles.

La dernière nuit entre Antoine et Hélène n'a rien de torride. Juste le besoin de respirer l'odeur d'une femme. Quel salaud ce Vivès ! (C) Casterman

La dernière nuit entre Antoine et Hélène n’a rien de torride. Juste le besoin de respirer l’odeur d’une femme.
Quel salaud ce Vivès !
(C) Casterman

Alors que UNE SOEUR mise sur l’érotisme d’une histoire longue, PETIT PAUL est un recueil de nouvelles ouvertement pornographiques mettant en scène un enfant de 10 ans avec une verge éléphantesque accompagné d’une soeur et sa poitrine Airbag. Sur le modèle des AVENTURES DE MARTINE, Petit Paul vit des mésaventures sexuelles construites sur un même schéma : la curiosité et l’innocence naturelle de l’enfant le conduisent toujours au mauvais endroit au mauvais moment dans des endroits dominés par des femmes : des toilettes d’autoroute, à l’école,  chez une amie musulmane, à un cours de Judo, à la Ferme ou…parmi les extraterrestres.

Alors que chaque scène commence calmement avec une description de l’endroit et des personnages, un événement extérieur va entraîner une série de quiproquos sexuels aboutissant systématiquement à l’érection involontaire de Petit Paul qu’il tente de contenir désespérément comme Banner souhaite contrôler Hulk  Avec son bâton de chaise en guise de pénis, celui-ci pénètre souvent involontairement des femmes qui à la base n’avaient aucune vue sur l’enfant. L’orgie peut alors commencer avec des gaffes, des malentendus et des explosions de sperme. Fellation, Cunninlingus, Feet Fucking (!), Sodomie : Vivès s’en donne à coeur joie.

Petit Paul joue à Martine (C) Glénat

Petit Paul joue à Martine
(C) Glénat

Le dossier de presse de Glénat publie une courte interview du bonhomme : lorsque on lui demande s’il n’a pas l’impression de dépasser les limites, sa réponse est cinglante : pourquoi devrait il s’en fixer alors que le monde n’en a plus aucune ? Cette collection est volontairement publiée par Glénat pour réattribuer au porno sa place dans la culture populaire. Et sa directrice de publication n’est autre que Céline Tran, ancienne hardeuse, qui signe une préface pertinente en disant ne pas vouloir publier du porno masturbatoire mais jubilatoire.

A partir de là, tout dépendra de votre rapport au trash, au sexe, à la morale et à l’humour too much. PETIT PAUL n’est pas destiné au grand public, c’est un fait.  L’objet est précautionneusement planqué à la maison hors de portée des enfants. Pour ma part, j’ai trouvé ça sensationnel : tout est tellement énorme, ridicule, exacerbé, caricatural que l’amateur des moments Ennis loufoques que je suis y trouve son compte : explosion de toilettes surréaliste, coït clandestin comme dans LE TAMBOUR, baise sauvage sur un tatami à base de kata de Judo, Alien hermaphrodite : PETIT PAUL rappelle à la fois GROLAND pour le trash du terroir, les articles du légendaire Christophe Lemaire pour Rock’n’Folk capable de passer de Visconti à Marc Dorcel, LE VAGABOND DE TOKYO pour ses fantasmes de freaks et le Gotlib de RHÂÂ LOVELY et de FLUIDE GLACIAL.

Petit Paul et sa soeur Magalie : comme un parfum de Gotlib (C) Glénat

Petit Paul et sa soeur Magalie : comme un parfum de Gotlib
(C) Glénat

Une évidence, oui….Ce petit con de Vivès fait partie de la famille. D’un art populaire scandaleux et outrancier qui rappelle que le rock, les comics, la BD, les mangas, le Cinéma, le jeu vidéo ont tour à tour été accusés de la dépravation de toutes les jeunesses du monde.  Aussi dérangeante soit-elle, la démarche de Vivès est d’une redoutable efficacité : le scénariste dessinateur s’approprie tous ces codes en y ajoutant sa touche : cette incroyable sensualité et cette douceur dans son dessin même dans les situations les plus scabreuses.

Comme Will Eisner, il s’affranchit des gaufriers traditionnels du 9ème art pour une mise en pagé aérée, ultra dynamique et rappelant le scrolling d’une navigation internet. Toutes ces orgies ont souvent une finalité voire une morale : Magalie terrasse son professeur de Judo qui tente de profiter de la confusion pour abuser d’elle. Vivès rappelle avec ce PETIT PAUL que les fantasmes sexuels existent dès l’enfance et qu’il appartient à nos sociétés de les encadrer sans les réprimer.

Ça n’a pas tardé : que l’on puisse être mal à l’aise, bien entendu. Mais qu’on en vienne à vouloir interdire ce livre pourtant vendu sous plastique, de l’accuser d’être un manuel de pédopornographie, de livre de chevet du tueur de Maellys,  le tout sur fond de déclarations troll de Vivès, c’est tellement surréaliste quand on sait que PETIT PAUL dans toutes ses outrances n’arrive jamais à la cheville de celles de Jodorowski ou d’Alan Moore dans LOST GIRLS. Ce qui ne veut pas dire qu’il faille ouvrir une brèche et se lancer dans un nouveau genre mais prendre cette BD comme elle est : la dérive de fantasmes absurdes et totalement crétins.

S’il fallait blâmer Vivès, c’est qu’autant la première partie de son PETIT PAUL est brillante, autant la deuxième peine à renouveler son rythme et son déroulement.  Dommage…Pour une si grosse bite, on serait tenté de dire que c’était bien trop court…. 3 Etoiles et demie.

Le communiqué de Glénat (C) Glénat

Le communiqué de Glénat
(C) Glénat

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Interdit au moins de 15 ans

75 comments

  • Tornado  

    Pour les ados d’aujourd’hui qui ont accès à Internet : S’ils ne sont pas surveillés, ils peuvent voir du porno à foison. Ils ont une vision « mécanique » du sexe, comme s’il s’agissait d’un jeu ou d’un sport, sans penser aux sentiments. Pour beaucoup d’ados, les pratiques genre « biffle » sont considérées comme la norme. Un « dû », dès lors qu’ils ont l’âge de pratiquer une sexualité. A partir de là, il semble effectivement que tout soit faussé. On voit, au collège (notamment à proximité des toilettes), des comportements qu’on ne voyait pas auparavant, en tout cas pas autant, pas de manière aussi banalisée.
    On a vu parfois des pratiques dégénérer de manière malsaine, avec des gamins (la plupart du temps des garçons instables) qui décrétaient qu’un autre (indifféremment fille ou garçon), devenait son esclave sexuel, complètement soumis à un rôle de dominé. C’est assez flippant.

    • Eddy Vanleffe  

      A ce titre j’ai souvent l’impression que la notion de « violence » et de « rapport de force » a pris ces dernières années ..; c’est général mais évidemment dans le sexe, ça prend des proportions dantesques.

    • Kaori  

      Je suis d’accord avec Cyrille, mais moins optimiste que lui : c’est aux parents que devraient revenir l’éducation sexuelle. Sauf que souvent, soit elle est mal faite, soit elle n’est pas faite du tout.
      Les dérives que tu dénonces, Tornado, ne me surprennent malheureusement pas.
      Mon ado de 12 ans n’en a pour l’instant strictement rien à faire des filles, gros geek qu’il est (ça lui a d’ailleurs valu un harcèlement par deux demoiselles vexées de s’être pris un rateau… en CE1!), mais il faudra qu’on ait une sérieuse discussion un jour…Je ne suis pas pressée !

      • Jyrille  

        Note bien que l’éducation sexuelle est tout de même très personnelle. Je comprends qu’on ait pas envie d’aborder le sujet avec ses enfants. Et tout dépend aussi de leurs demandes et besoins. Je te renvoie aux propos d’Ovidie (page précédente).

      • Chip  

        Ca n’est pas parce qu’il existe des gens formés qui font des interventions ponctuelles que les parents sont écartés ou dédouanés de toute participation et responsabilité. Et du coup ça permet aux enfants d’avoir un interlocuteur tiers : quelle que soit la qualité de la relation que tu as avec tes enfants, il ne te poseront vraisemblablement pas les mêmes questions ou de la même manière.

        Les parents qui se chargent de tout sur le sujet sans avoir eu eux-mêmes une éducation correcte sur le sujet ou une formation pour pouvoir transmettre sans braquer, c’est pas top. Et quid des enfants qui ont une relation compliquée ou conflictuelle avec leurs parents? Bref, je ne vois pas en quoi avoir un canal de plus, un outil de plus est une mauvaise chose. Peut-être que dans un monde idéal on ne devrait pas en avoir besoin, mais ça n’est pas une raison valable pour s’en priver ou surtout en priver la jeunesse.

        • Kaori  

          Alors je me suis peut-être mal exprimée.
          Je ne pense pas que ça ne devrait revenir qu’aux parents.
          Je dis juste qu’il faut qu’il y ait une éducation sexuelle.

          Bon, va falloir que j’aille lire cet article en entier.
          Merci pour l’extrait, Cyrille.

          • Chip  

            @Kaori : C’est plutôt moi qui s’exprime mal je pense, ça sonne probablement plus véhément que ça ne devrait; ça reflète plus l’intensité de ma conviction qu’un jugement sur ce que tu dis, désolé!

  • Bruce lit  

    Chère Kaori
    Merci pour cette lecture. Tes interventions me fon réaliser que mon papier ne précise pas assez mon dégout absolu de la pornographie vidéo, le comble pour moi de la vulgarité et du sexe bas de gamme.
    Ma vision « idéale » de la pornographie serait celle d’un Alan Moore dans LOST GIRLS qui au trash de ces scènes raconte une belle histoire. L’érotisme me parle plus que le porno qui est effectivement très conservateur dans ces scénarisations. Lors de mon adolescence je trouvais déjà que tout ça manquait d’imagination,de différence, de positions rigolotes et inédites. Le Kama Sutra, c’est quand même bcp plus interessant…
    Quant au porno, c’est un vaste sujet qu’il faudrait en plus corroborer autour du fait qu’il a explosé et que le porno amateur a désintégré le porno de studio. Les deux ne m’ont jamais interessés.

    • Chip  

      Du coup ça vaut le coup de s’intéresser à ce que fait par exemple Erika Lust, qui intègre de plus (en tout cas selon ses dires, j’espère que c’est le cas) le respect des acteurs au processus, ce qui n’était absolument pas le cas dans le porno de studio qui maintenant fait la fine bouche devant les tubes remplis de gonzo, qui est devenu la norme.

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