Voyage au pays du langage

La Malédiction de Gustave Babel de Gess0A00

ParOMAC SPYDER

VF : Delcourt

La Malédiction de Gustave Babel est un roman graphique écrit et dessiné par Stéphane Gess Girard, dit Gess. Celui-ci a déjà commis seul Carmen Mc Callum, et avec son complice Serge Lehman a sévi brillamment sur les dessins de La Brigade Chimérique et de L’homme truqué.

Le roman graphique est publié chez Delcourt en janvier 2017, dans un très belle reliure dos toilé et couverture en relief. On sent d’emblée que la collaboration avec Serge Lehman a laissé des traces : Gess déroule en 200 pages une histoire se déroulant au début du XXème siècle, entre 1913 et 1925, dans un environnement parisien contrôlé par une mafia : La Pieuvre. Le scénario comme le dessin laissent la part belle aux rêves. Une invitation à plonger dans les eaux (niriques) sombres où sont tapies de tentaculaires dangers…

Préambule :

La Malédiction de Gustave Babel : premier volume des « Contes de la Pieuvre » par Gess. Un premier pavé donc sous forme de roman graphique qui présente Gustave Babel, tueur à gages d’une mafia parisienne, appelée La Pieuvre. Babel a, à l’instar de la Tour du même nom, un rapport singulier à la langue : il les parle et les comprend toutes. Ce qui pour un tueur international est d’une utilité particulièrement efficace. Jusqu’à ce que la Mort s’en mêle, les pieds dans le tapis, et que Gustave Babel voit la Mort lui damner le pion. A partir de ce moment, la tapisserie de sa vie va se défaire progressivement pour laisser apparaître une autre vie, celle d’avant.

Charles Baudelaire et ses poèmes servira de lanterne dans cette chute. Parler toutes les langues est certes utile, retrouver son langage va s’avérer périlleux. L’ouvrage s’ouvre d’ailleurs sur la mort de Gustave Babel, comme un point final à partir duquel la phrase peut se reprendre et se comprendre autrement. L’objet livre est quant à lui un écrin à l’histoire, tissé et conçu comme on habille une phrase de mots choisis pour que le contenu soit aussi élégant sur le fond que sur la forme. Ajoutez à cela une préface de Serge Lehman qui forme une exquise mise en bouche. Vous êtes face à une invitation pour un palpitant et poétique voyage.

Le début par la fin La ponctuation, c'est comme un coup de pistolet : ça met fin et on revoit tout depuis le début!

Le début par la fin
La ponctuation, c’est comme un coup de pistolet :
ça met fin et on revoit tout depuis le début!

La quête de Babel : de la Chute à l’ascension

Comme une phrase que l’on ne comprend qu’au moment de la ponctuation finale, et donc à rebours, l’histoire de Gustave Babel se lit donc en connaissant la fin. La chute est égale à la mort de Babel, en Argentine. Mais qu’est-ce qui a bien pu précéder cette chute? Comment un tueur de son calibre a pu en arriver là? Cela va entraîner le lecteur dans une quête, suivant celle de Babel. La quête sera celle de son origine, de ce qui a précédé son rôle de tueur de La Pieuvre.

Et quoi de mieux pour amorcer une quête que d’être fauché par la Mort elle-même? Ainsi la mort va précéder Babel pour l’une de ses missions. La cible sera déjà morte lorsque Babel va arriver sur place. Le travail est déjà fait, pourrait-on dire. Mais lorsqu’il est question de vie ou de mort, rien n’est aussi simple…

Le début de la fin Ou Quand la mort millimétrée commence à rater

Le début de la fin
Ou
Quand la mort millimétrée commence à rater

A partir de cet événement, de ce « raté » dans la mécanique bien huilée de La Pieuvre et de ses instruments dont Babel est un éminent représentant, la tapisserie de la vie de celui-ci va s’effilocher. Là où Gustave Babel agissait comme un parfait automate, l’inconscient de celui-ci va revenir le travailler. Dans un rêve, forcément, qui forme, comme le disait Freud « la voie royale de l’inconscient ». Car jusqu’alors Babel ne rêvait plus. Le rêve va surgir à chaque assassinat manqué. Et pourtant la mécanique de Babel apparaît parfaite, maîtrisée, au mètre près.

Chaque assassinat manqué va détricoter un pan de la vie de Babel, lui révélant comme un tableau autre et caché : un dévoilement est en cours et la course de Babel pour tenter d’arrêter ce sort n’y fera rien. Le fil est tiré et l’inconscient de notre tueur à gages va suivre son oeuvre rêve après rêve…

Acte (meurtrier) manqué Le grain de sable dans la machine bien huilée

Acte (meurtrier) manqué
Le grain de sable dans la machine bien huilée

1. Le monde de Babel : les différentes facettes du langage

Le monde dans lequel évolue Gustave Babel est un monde mystérieux, plongé dans le Paris du début du siècle, avec la virtuosité des dessins de Gess. Cette virtuosité est au service du propos : ce monde est à la fois dangereux et fragile, presque aquatique par moments. Les couleurs alternent selon les ambiances des lieux. Et les personnages de ce conte ont tous un rapport au langage particulier. Et chacun de ces personnages nous renseigne sur une des qualités du langage.

Ainsi l’un d’entre eux, appelé Beau Parleur, est un personnage qui peut enjôler littéralement les personnes qu’il croise, rien qu’en leur parlant. Il les maintient dès lors sous son emprise de promesses d’amour, qu’il adresse visiblement aux âmes en peine. C’est l’usage de la langue comme emprise. D’ailleurs lors d’un voyage en Afrique, ceux-ci le nommeront « Bouche-qui-ment », rappelant un trait du langage : ce sont les mêmes mots qui servent à dire la vérité qu’à dire des mensonges.

Beau Parleur Lorsque l'enjôleur passe un sale quart d'heure

Beau Parleur
Lorsque l’enjôleur passe un sale quart d’heure

Un autre personnage important : l’Hypnotiseur. Celui-ci incarne la parole qui sidère, le langage qui capte et produit le refoulement, l’oubli. C’est la parole dont on reste captif, le langage de suggestion. Cela renvoie aux techniques de manipulation utilisée dans la communication ou ce qu’on appelle la Programmation Neuro-Linguistique : une reprogrammation des points d’ancrage de l’individu pour lui forger un nouveau destin.

La Parole de la Sidération Celui qui plonge dans l'oubli de soi

La Parole de la Sidération
Celui qui plonge dans l’oubli de soi

Les représentants de La Pieuvre montrent chacun une facette du langage. Il y a l’Oeil : le regard scrutateur des gestes, le Nez : celui qui ressent la moindre émotionde son interlocuteur, l’Oreille : qui est à l’écoute de chaque mot prononcé et du moindre signe d’hésitation, de doute, et enfin La Bouche : le porte parole, l’avatar de l’expression synthétique qui formule les ordres. La Pieuvre est dès lors un avatar du langage comme contrôle : chaque aspect est maîtrisé car décomposé, confié à un spécialiste, à l’instar de la taylorisation des tâches. Le contrôle est assuré et total.

La Pieuvre et son langage morcelé Le contrôle à toute épreuve

La Pieuvre et son langage morcelé
Le contrôle à toute épreuve

L’amie d’enfance de Babel, Mado, est à sa façon le langage du coeur. Elle tente de retisser un lien entre Babel et son enfance, en lui racontant son passé lorsqu’il le demande et en l’emmenant retrouver d’anciens lieux. Elle est celle à qui Babel offre des loukoums au retour d’un de ses voyages. Elle est aussi une figure maternelle ; elle a d’ailleurs le même métier, de prostituée, que sa mère. Le lien oedipien est ainsi très présent dans cette relation qui rapproche Babel de son lien à sa mère, celui-ci se cachant sous le lit de son amie quand elle reçoit des clients, ce qu’il faisait déjà quand il était enfant…

Oedipe Assassin Ou quand Babel rêve sous le lit de Mado

Oedipe Assassin
Ou quand Babel rêve sous le lit de Mado

Enfin Babel, évidemment, s’inscrit dans ce rapport au langage de façon singulière : il parle toutes les langues. C’est donc un être pour qui la langue ne fait pas barrière, un être qui peut faire commerce, au sens premier du terme : échanger avec chacun. Ici, le commerce est un commerce mortel puisque Babel sera le représentant de la Mort. Mais lorsque ce rôle se détricotera, Babel suivra aussi les mots de Baudelaire, comme un fil ténu entre lui et son passé. Babel, c’est donc un être d’avant la Tour du même nom, d’avant la malédiction des langues différentes qui sèment la cacophonie linguistique.

Babel parle toutes les langues mais a perdu la sienne, en quelque sorte. Il peut répondre à quiconque, consigner, témoigner, commercer, mais sa voix est perdue. Il se fond dans le décor car l’altérité propre à la différenciation linguistique n’a pas lieu avec lui. Il est donc personne, juste un messager. Mais l’acte manqué va le ramener à bon port, vers sa mort mais avant cela vers sa vie.

2. Le langage à double-visage : la métrique mécanique et la métrique poétique.

Les chapitres de La Malédiction de Gustave Babel sont construits comme une mécanique inéluctable et mortelle qui amène à la fois le personnage vers sa fin mais aussi vers son ascension. Babel présente cette particularité de procéder à un décompte avant chaque meurtre. Un chiffre : 2, 3 , ou 4, qui va servir de programmation pour achever sa mission de la façon la plus automatique possible. Babel est un agent mécanique. Son décompte est précis, virtuellement infaillible.

Programmation Neuro-Linguistique Une programmation mortellement efficace

Programmation Neuro-Linguistique
Une programmation mortellement efficace

Ce décompte métrique des mots de la situation : Babel découpe le patronyme, le nom de la rue, le nombre de pas avec à chaque fois un chiffre récurrent qui découpe la réalité en une mécanique imparable, est en quelque sorte l’opposé du langage poétique.

Là où le premier, calculé, assure une maîtrise mécanique de la situation, l’autre apparaît comme une voie d’émancipation de l’individu. Quand le premier se centre sur l’instant présent et la procédure du meurtre, l’autre tisse un pont entre le passé et le futur possible. Ces deux langages se croisent dans le récit, chacun appartenant à une façon distincte d’envisager l’existence.

La poésie contre la procédure Du meurtre de soi-même à la liberté

La poésie contre la procédure
Du meurtre de soi-même à la liberté

Ce que Babel nous montre ici, c’est bel et bien l’opposition de deux façons d’être au monde qui nous entoure : une façon d’être automatique, machinale, et un rapport au monde qui libère par le langage, qui ouvre les horizons de l’intérieur de soi et vers l’extérieur. Babel dans son métier est un assassin parfait. Il ne connaît pas le doute jusqu’alors puisqu’il n’a pas d’histoire, pas de vie intérieure : il obtempère, il règle les comptes d’un autre, sans pensée ni remise en question.

C’est le raté, le coup du sort qui va ouvrir une brêche et libérer une parole poétique qui va de fait ramener des émotions et des sentiments, accomplissant le cafouillage total de ses missions comme prix à payer pour recouvrer la mémoire.

3. De l’enfer à l’enfance : le chemin du langage

Nous pourrions dire au départ de l’histoire que Babel est en enfer : un monde immuable, inaltérable, sans décision, soumis à La Bouche qui ordonne et sous le contrôle de La Pieuvre. Un monde dépourvu de sens : il ne sait pas pourquoi il supprime les personnes qu’on lui assigne, un décor sinistre où la pauvreté côtoie la prostitution, le Paris des vices. Babel dort sous le lit d’une prostituée, comme terré dans ce monde tyrannisé par une tentaculaire emprise.

Ce sont les morts qui vont ramener Babel vers la vie. Chacun des morts qu’il manque, c’est-à-dire qui ne meurent pas comme prévu, va lui servir de guide. Ceux-ci vont dès lors former des instances psychiques différentes : la part de folie, la raison, l’audace, l’enfance perdue pour le guider dans ce monde insensé et retrouver le chemin de la vie. Chacun de ces morts va ainsi parler à Babel, dans une langue qui va lui permettre de se libérer progressivement et retrouver les morceaux épars de son passé. Ces chimères, à l’instar de celles de Serge Lehman peut-être, vont permettre au héros de retrouver les bribes de ce qui le constitue.

Les morts pour le guider Des chimères pour retrouver la Vérité

Les morts pour le guider
Des chimères pour retrouver la Vérité

Au final, Babel fera un rêve où la part d’enfant, incarné par l’enfant parmi les personnage chimériques, réintégrera son corps. Ce retour de l’enfant dans l’adulte symbolise parfaitement le retour de la part d’enfance dans l’esprit alors embrumé de Babel, retrouvant ses souvenirs, se retrouvant dès lors entier et libre de choisir la suite de son histoire. C’est cette parole-là qui lui permettra de s’échapper de l’enfer.

L’enfant symbolisera la part de rêve perdu de l’adulte, une parole perdue qu’il faut retrouver pour penser suivre la voie de ses désirs. Babel s’échappera, croisera sur le bateau qui l’emmène en Argentine la route de Lou Andréas Salomé, traductrice de Freud, qui le guidera vers une ethnologue. Celle-ci permettra à Babel d’utiliser son fabuleux pouvoir dans la rencontre avec les autres, cette fois-ci dans la découverte d’autrui avec une visée scientifique et collective. Paris est loin. L’homme peut se reconstruire et vivre.

L'enfer de La Pieuvre Derrière la façade, le langage pris au piège

L’enfer de La Pieuvre
Derrière la façade, le langage pris au piège

4. Le langage de nos sociétés : novlangue et meurtre symbolique

La Malédiction de Gustave Babel raconte ainsi une histoire singulière. Mais comme toute histoire singulière envisagée avec talent et authenticité, elle raconte une part d’universel. Ici, le fil rouge tissé à travers le langage nous mène directement vers un questionnement de l’usage du langage dans nos sociétés contemporaines capitalistes. Quelle place le langage prend-il? Nous avons avec George Orwell une idée de ce que la novlangue peut produire comme effet d’emprise. Au-delà de la fiction, nous constatons quotidiennement les effets de la rhétorique sur l’information, les effets de langage sur la communication, la langue de bois comme discours creux servant de creuset à des ambitions. En somme, le langage est à l’oeuvre dans une société où celui-ci est visiblement devenu un outil d’emprise. La Pieuvre tentaculaire de Babel semble ainsi l’avatar de l’impérialisme de la langue technique qui accompagne les logiques de domination de la culture capitaliste.

A l’heure où nos sociétés imposent une conception technique, instrumental, gestionnaire de l’humain, en apportant le jargon technique asseyant sa domination face à ce que l’humain contient de tragique et donc d’énigme et de poétique, nous sommes face à un effacement progressif de la pensée propre pour une conception totalitaire. Le langage a pris le pouvoir. Nous sommes tel Babel sous l’emprise plus ou moins conciliante des process, protocoles, procédures, qui effacent la part d’incertitude et de créativité, donc de poésie, de l’humain.

"Et maintenant, je meurs" Ou La mort du sujet à la porte du langage technique

« Et maintenant, je meurs »
Ou
La mort du sujet à la porte du langage technique

Baudelaire est une référence de choix comme guide dans ce dédale intérieur. Face à ce décor sans voyage possible, la référence baudelairienne offre une poésie urbaine qui parle à la fois de l’extérieur et de l’intérieur, ramenant l’humain sur les rivages de la tragédie. C’est bien d’une tragédie dont il s’agit, celle de la tragédie humaine : une malédiction comme il est annoncé, et là encore nous touchons à la racine du langage : « mal-dire ».

Une tragédie qui permet à l’Homme de vivre en dépit de sa fin, mais échappant à un enfer où le langage calculé ne lui laisse aucune marge, aucune vie possible. Le retrait stoïcien de Babel, le rapprochant des consignes de vie de Schopenhauer, cède la place à une poésie urbaine et une tragédie de la banalité encore en friche et à laquelle Gess apporte une bien belle pierre.

la tragédie poétique comme chemin possible : le refus du langage mortifère

La tragédie poétique comme chemin possible :
le refus du langage mortifère

——

LA BO du jour : Au commencement est la fin, et l’examen de conscience quand sonne le minuit baudelairien…

19 comments

  • Matt & Maticien  

    Magnifique ! L’ouvrage et son commentaire ! Je l’ai lu rapidement tant il m’apparaît urgent de préserver une première lecture dès ce wé de cette oeuvre dont tous les thèmes résonnent. Bravo et merci

  • JP Nguyen  

    A nouveau, tu nous le vends plutôt bien, Omac. De plus, à la base, je suis plutôt client des histoires de gangsters.
    Sur les scans, la place laissée à la bordure de page m’apparait comme un choix qui fonctionne étonnamment bien. D’ordinaire, j’aurais plutôt tendance à maugréer pour dire qu’on nous vend du papier en trop mais là, ça donne un effet « tableaux encadrés » ou la bordure de page servirait de passe-partout, comme autant de fenêtres ouvertes sur la mémoire du héros de l’histoire.
    Mon seul bémol : l’image que tu as choisie pour la couverture (qui n’est pas la couverture de la BD, je crois) ne rend pas vraiment justice à la beauté des illustrations qu’on peut retrouver dans l’article…

  • Tornado  

    Hé ! Ho ! Il va falloir arrêter de donner envie d’acheter des trucs, hein ! Non mas ça va pas, non !
    Je n’étais pas au courant de l’existence de cet album. En tout cas je n’ y avais pas fait attention. Mais là, c’est sûr qu’il va me le falloir, à plus ou moins long terme.
    Une de mes meilleures lectures de l’an dernier, c’est également un polar : Les deux tomes de Tyler Cross, par Nury et Brüno.

    Il y a également quelque chose du « Deadman » de Jarmush dans cette odyssée mortifère où la mort cache une quête de la vie.
    Les planches sont vraiment ébouriffantes. Et la profondeur du script comme du concept a l’air au diapason. Je ne soupçonnais pas Gess d’avoir la trempe d’un tel auteur.

  • OmacSpyder  

    @Matt&Maticien : le roman graphique mérite en effet un moment privilégié propice à en savourer la lecture. Mon article ne déflore pas je pense. Mais c’est peut-être bien d’y revenir ensuite, oui. Merci pour le « magnifique »! :)
    @JP : c’est vrai que la première vignette n’est pas forcément celle qui suscite l’envie. Mais certains plaisirs subtils il s’agit de dépasser ce petit point d’écueil possible pour approcher l’histoire et le dessin qui ouvrent à la poésie…
    Je suis tout à fait d’accord sur l’impression de tableaux avec passe-partout, d’autant plus que le livre est lui-même un beau petit écrin!
    @Tornado : Hey! Ça marche encore, deux fois de suite! Juste en passant, quand j’ai refermé le livre, j’ai dans la foulée proposé un article à Bruce, tellement ça me semblait évident et enrichissant pour moi d’écrire sur le sujet non pas en entier (celui-ci est bien plus riche) mais avec ma lunette. Et comme tu le dis, la surprise concernant la plume de Gess est pleine et entière! J’attends la suite des Contes de la Pieuvre avec impatience!

  • Bruce lit  

    Ceci m’a l’air monstrueusement bien.
    Mais aussi monstrueusement ambitieux et monstrueusement compliqué pour un esprit fatigué non ?

    • OmacSpyder  

      Oh non, c’est au contraire une lecture qui fait du bien, toute en contemplation et poésie. C’est la double- lecture qui nous emmène plus loin si l’on veut, mais il suffit de se laisser porter par le spleen baudelairien… Un conte!

      • Bruce lit  

        Baudelaire….qu’est ce que j’avais adoré ces poèmes en prose.

        • Matt  

          Ceux en vers sont pas mal aussi^^

          Tiens j’avais été surpris de voir qu’Edgar Poe a été traduit en français par Baudelaire.

          ça a l’air pas mal aussi comme BD.
          Ce qui me marque surtout dans la partie graphique c’est qu’il me semble pour le coup que l’objet livre a un réel intérêt. Et que ça fonctionnerait moins en scans.
          Personnellement je n’aime pas lire sur écran, même si ça prend moins de place et que ça soulagerait par exemple les étagères de Tornado^^. Et pour cette BD en particulier, ça me semblerait un complet gâchis de la lire en version numérique.

          Sinon petite correction quand même : Gess n’a pas produit Carmen McCallum seul, c’est une série du scénariste Fred Duval.

          • OmacSpyder  

            @Bruce : Plus qu’à emmener Babel et Baudelaire en vacances ;)
            @Matt : Oui, le livre comme objet confère un apport conséquent. Je n’ai même pas imaginé le lire autrement. Le plaisir est dés la prise en mains du bouquin! :)
            Pour Carmen Mc Callum tu as tout à fait raison! Une collaboration avec Fred Duval. C’est Teddy Bear que Gess a créé seul. Gess me l’avait indiqué en plus, et étourdi j’ai omis de le corriger. Mais tu y as remédié, merci! :)

  • Jyrille  

    Une nouvelle fois, ton article m’a touché et laissé pantois, Omac. C’est bien la première fois que je vois des bds sous ton éclairage, et c’en est passionnant. J’ai récemment lu un article qui parle de communication entre le réel et la fiction et plus que de langage, ton article m’a fait pensé à la communication, avec quatre éléments : un émetteur, un récepteur, un message et un média.

    https://www.scienceshumaines.com/la-realite-habite-la-fiction_fr_28459.html

    Je ne suis pas certain d’être d’accord avec ta dernière partie, même si je comprends ton point de vue. Je n’ai notamment pas compris la toute dernière phrase : « Le retrait stoïcien de Babel, le rapprochant des consignes de vie de Schopenhauer, cède la place à une poésie urbaine et une tragédie de la banalité encore en friche et à laquelle Gess apporte une bien belle pierre. »

    Il faut dire que comme les lacunes culturelles dont je parlais hier, je ne connais rien en sociologie ou philosophie (ou si peu : je sais, par un ami prof de philo, que le da-sein est par essence un mot barré, comme un autre nom dont tu parles dans Metropolis), donc je suis un peu perdu avec cette assertion.

    Pour le reste, je trouve le dessin splendide. Comme souvent, avec le temps, les dessinateurs s’affirment, j’ai l’impression que c’est le cas de Gess ici. Ce qui est étonnant, c’est que je n’avais jamais entendu parler de cette bd. Je dois dire que ces larges marges me rappellent certaines bds de Moebius, ainsi que la mise en page et ces petites cases (je pense surtout à Tueur de monde), tandis que ce principe de L’Oeil, la Bouche etc… me rappelle le gouvernement fasciste de V pour Vendetta qui est également divisé en département portant le nom d’un organe humain.

    Tout ceci est donc passionnant et je rejoins mes camarades pour affirmer que j’ai très envie de me l’offrir. Je vais tâcher d’y jeter un oeil avant de me décider.

    Enfin, je connais un peu Baudelaire, que j’adore. C’était sur l’Invitation au voyage que j’ai passé mon oral de français. Autant sur la partie en vers j’ai tout déchiré, autant sur la partie comparaison entre la version en prose et celle en vers, j’ai été une bille. Au final j’ai eu 12/20. Mattie, il est très connu que Baudelaire est le traducteur de Poe, mais cela pose quelques problèmes : est-ce que Baudelaire n’a pas mis un peu de lui dans ses traductions ? Et ce nom prestigieux rend impossible toute nouvelle traduction, ce qui peut paraître un peu réducteur avec le temps.

    • OmacSpyder  

      Merci Jyrille!!
      En effet on peut dire que le trait de Gess s’affirme au fur et à mesure et qu’ici il donne la pleine mesure de son talent.
      Pour la dernière assertion qui peut sembler obscure, je souligne juste que j’ai lu un petit ouvrage qui présente Schopenhauer lu par Houellebecq. C’était très intéressant! Et j’y trouvais plein d’échos avec les oeuvres dont nous parlons cette semaine.
      Après, la philosophie est un peu une poésie et la phrase peut juste être énoncée à voix haute en rêve éveillé… :) Pour être un peu plus explicite, cette phrase concise tente de retracer le chemin(ement) de Babel qui passe d’une vie aux contraintes acceptées sans malheur à une vie plus tragique mais poétique et (donc) vraie…

      Si mon article qui parle de langage et de cheminement t’amène à penser à la communication et à cet article qui tente d’articuler réalité et fiction, je trouve ça bien. J’aime bien quand la pensée chemine :)
      Par contre, je pense qu’il est davantage question de langage dans son organisation structurale. Mais j’imagine que ça pourrait s’appeler communication selon comment on la définit. Tout est langage, et la communication dans ma définition n’en est qu’une partie, celle émergée.

      Ta comparaison entre la séparation des « organes » de langage avec les départements dans V for Vendetta m’apparaît tout à fait pertinente! Je pense que ça relève de la même idée de contrôle, mafieux ou dicatorial peu importe.

      Bref, ça mérite comme tu le dis largement d’y jeter un œil, d’y prêter une oreille, d’en parler ensemble, et de se laisser porter par la poésie, celle mise en scène de Gess et celle évoquée comme fil conducteur de Baudelaire (que tu apprécies en plus!). C’est la vie qui se déroule dans ces 200 pages…

  • Présence  

    Là j’en suis à 3 lectures de l’article, et je pense qu’il me faudra y revenir. En vrac :

    Dans le cadre professionnel, j’avais bénéficié d’une formation sur la préventioon d’abus d’alcool, dispensée par un praticien de la PNL. Son intervention m’a fortement marqué et je m’en souviens encore 25 ans plus tard. Ma curiosité m’avait poussé à un lire un ouvrage de vulgarisation dessus. J’ai cru comprendre que depuis quelques années, une partie de la théorie sous-jacente a été mise à mal par les découvertes récentes en neurosciences.

    L’un des outils que j’avais retiré de cette formation est celui qu’il avait qualifié de langage de précision, une utilisation du langage amenant l’interlocuteur à formuler des réponses concrètes et précises, ce qui a mes yeux s’utilise bien dans un milieu technique, comme un outil de langage mécanique.

    Chaque aspect est maîtrisé car décomposé, confié à un spécialiste. – Effectivement notre monde complexe a besoin de spécialistes pour fonctionner, et en même temps chaque spécialiste court le risque que tu évoques, de se retrouver isolé dans sa bulle de spécialiste, sans compréhension du processus complexe auquel il participe. Sans spécialiste, pas de technologie de pointe, et en même temps des tâches tellement décomposées par individu qu’elles finissent par paraître dépourvue de sens.

    Langage mécanique (technique) / langage poétique – C’est bizarre parce que la formulation de cette dichotomie sous-entend qu’ils s’excluent l’un l’autre, qu’ils ne peuvent pas coexister. Or il me semble que la maîtrise du langage technique peut également permettre de le connaitre, et de l’utiliser à ses fins, de le détourner de son usage premier. On en revient un peu à la discussion d’hier : la création peut aussi naître dans la maîtrise et le respect des contraintes.

    Chaque mort ramène Babel à la vie. – Un très beau paradoxe.

    Le langage devenu un outil d’emprise – Je croyais que dès que quelqu’un s’exprime, c’est déjà un acte de manipulation, c’est déjà une essai pour convaincre, pour modifier l’opinion de son interlocuteur, que c’est consubstantiel de l’acte de communication, d’échange.

    Encore un article passionné, passionnant, mais il faut déjà que je lise les autres bandes dessinées achetées ou empruntées suite aux articles du site. Merci.

    • OmacSpyder  

      @Présence : Quel commentaire! C’est riche décidément! Un complément idéal à ce que j’évoque rapidement ou par ellipses.
      Pour la mise en parallèle du langage technique et du langage poétique, je pense que l’un répond à la question du comment et l’autre du pourquoi. Par contre cette opposition n’empêche pas une articulation. La science quand elle confine à expliquer des éléments très éloignés du visible prend aisément les atours du langage poétique. Et Houellebecq construit sa poésie avec des mots concrets ou « techniques ». Écoute par exemple la b.o. de demain ;)

      Parler = manipuler? Dans un certain sens oui. Parler c’est, comme tu l’évoques, tenter de convaincre l’autre : tenter d’amener l’autre dans son champs de pensée. Manipuler par contre, c’est différent. On peut noter comme différence l’intention et les mécanismes de langage à l’oeuvre, notamment le découpage qui ressemble davantage à ce que tu décris de tes souvenirs de la Programmation Neuro Linguistique.

      Merci pour tes relectures. J’ai conscience que je ne vois facilite pas les choses avec ce genre d’articles, mais quand je lis vos commentaires, je me dis que je les publie bel et bien au bon endroit! :)

    • Jyrille  

      Voilà, je rejoins Présence sur l’utilisation du langage spécifique, et la poésie peut très bien s’en accommoder selon moi. Tout comme cette histoire de procédures (qui me ramène également directement à mon boulot) qui n’est pas forcément signe d’aliénation mais, pour moi, de structuration, dont la pensée tout comme les histoires ont besoin de ces procédures.

      J’ai récemment vu un post youtube d’un passionné de cinéma qui parle des Affranchis avec une culture et une réflexion intense, il parle notamment de techniques de montage et de réalisation assez étonnantes : par exemple, alors que l’on pourrait penser que la réalisation la plus naturelle pourrait être le plan séquence, qui est celui que nous vivons à chaque moment de notre vie, ce n’est pas du tout le cas. Notre cerveau fait des micro-coupures, remonte notre propre perception de la vie.

      https://www.dailymotion.com/karimdebbache

      • OmacSpyder  

        @Jyrille et Présence : Ton commentaire me fait penser que j’ai insuffisamment pointé une différence : il y a langage et langue. La langue technique peut être utilisée poétiquement et la langue poétique pourrait s’inviter pour parler technique.
        Le langage n’est pas la langue. C’est ce qui structure la langue, l’organise, la modèle. Nous disons bien la langue des signes mais langage corporel. La distinction est de structure. Et toute utilisation de mots ne fait pas langue : il y a du jargon comme du patois qui sont une déformation à partir d’une langue existante.
        Nous pourrions aussi utiliser l’idée de discours différents.
        Là où tu utilises le mot procédures j’emploierais celui de structures. Ce qui est diffèrent. La structure poétique du langage n’est pas une procédure au sens technique.
        C’est très intéressant de parler avec vous, je m’entends mieux! :)

        • Jyrille  

          Le terme de langage me semble soudainement plus approprié en effet. Quant aux procédures, ce sont des structures mais inscrites dans le temps : tu ne peux pas effectuer certaines tâches (comme dessiner l’histoire) si cette histoire n’est pas écrite ou légèrement pensée. Si cela arrive, c’est du domaine de l’improvisation qui suit d’autres procédures… Plutôt que des carcans déshumanisants je les vois comme des béquilles, des cadres sur lesquels s’appuyer et non des obligations. D’ailleurs je suis le premier, dans mon boulot, à vouloir plier les procédures pour qu’elles servent mais ne nous asservissent pas. Et je pense que c’est leur finalité, et non des vérités immuables. Que chaque projet, chaque groupe, chaque équipe peut les suivre tout en se les appropriant.

          • OmacSpyder  

            Je conçois tout à fait l’intérêt de procédures dans certains domaines. Tu as raison, elles forment des outils pour organiser l’action. Je les pointe cependant au titre qu’elles ont parfois des tendances tentaculaires qui se répandent dans des domaines et s’alimentent pour étouffer la créativité et la subjectivité. Ce que tu nommes » procédures » je le nomme « cadre », de pensée ou d’action. Et je lui accorde la souplesse que tu évoques. Les procédures deviennent rapidement dans certains contextes des mécanismes obsessionnels qui transforment le travail en suite mécanique d’actions au détriment du sens.
            Si chacun envisageait les procédures comme tu les décris, elles resteraient productives. Comme ue tentacule, tout dépend jusqu’à quel point elle enserre… ;)

  • Lone Sloane  

    C’est un livre qui tient ses promesses et vous invite au voyage en vers comme en prose et enfin en cases savamment découpées où Gess offre le meilleur à ses visiteurs. Tu en parles avec bonheur et évoques à raison la préface de Serge Lehman, où apparaissent les figures tutélaires d’Hergé et Pratt, on a fait pire comme parrains de papiers…
    Et c’est vrai qu’à la lecture, j’ai senti le souffle de l’aventure intérieure et mondiale propre au plus fameux des belges et au plus argentin des vénitiens. Enfin, nul doute que Flaubert aurait apprécié l’ironie d’être associé à la cité mythique dont les habitants voulaient que la tour touche la voûte céleste, lui dont le mal écrire était l’obsession intrigante. Gustave Babel, crénom de nom!

    • OmacSpyder  

      Amen à ce que tu dis avec justesse et poésie!
      Comme tu le dis Lone Sloane, il y a du singulier et de l’universel dans cette aventure intérieure et ce voyage.
      Comme tu dis, la poésie commence dès la lecture de ce nom : Gustave Babel… et toutes les images qui nous arrivent d’emblée…
      C’est vrai que le souffle d’Hergé et Pratt se ressent, renouvelé et approprié pour un hommage plus vivant qu’une recolorisation par exemple…

Leave a reply

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *