Work in progress

Balthazar par Tobias Tycho Schalken

Une Bd choisie au hasard Balthazar !

Une Bd choisie au hasard Balthazar !©La cerise

AUTEUR : MAT MATICIEN

VF: la Cerise

Tobias Tycho Schalken est un artiste contemporain hollandais complet qui dessine, peint, sculpte et réalise des installations.. Il semble être plus connu au Pays-Bas pour ses sculptures qui seraient d’après certains sites (Babelio…) régulièrement exposées au côtés des grands noms de l’art contemporain : Bill Viola, Sophie Calle…

Ces sculptures me rappellent celles de Ron Mueck (rétrospective récente à la fondation Cartier) par leur rendu figuratif, leur proportion et leur ouverture légère sur un univers onirique. Ses sources d’inspiration reconnues sont Moebius, Muybridge et ses photos d’hommes et de femmes en mouvement, René Magritte, David Lynch, Tarkovski…

Comment rédiger un article sur une BD que l’on a que partiellement comprise ? Tel est le défi qui m’a saisi après la lecture de Balthazar de Tobias Tycho Schalken, un récit envoûtant, innovant mais un peu touffu…

Lors d’un échange avec l’équipe Bruce Lit, j’ai compris qu’il serait aussi délicat de justifier une critique positive sur un livre qui est plus marquant par l’ambition qu’il affiche et les perspectives qu’il ouvre que par le résultat qui reste en devenir. Bref… si vous ne comprenez pas mon article, je vous demande d’être indulgent.

Attention ! La séquence sexe du livre !

Cane lingus ©La cerise

L’acquisition de ce livre a été impulsive. Le titre énigmatique, une belle reliure et un parfum vaguement ésotérique m’inspirent confiance. Je suis face à une belle BD ambitieuse non identifiée. La trouvaille que j’affectionne par excellence. Après quelques vérifications, cette BD est sortie en 2012 et a été signalée par quelques articles de presse élogieux.

Le livre en lui même est un bel objet et se rapproche du beau livre. Il est édité par les éditions de la cerise. Vous connaissez ? Moi non plus.
Cette maison créée en 2003 par d’anciens diplômés de l’École des Beaux-arts d’Angoulême a un objectif : publier des trucs avant-gardistes que personne ne veut publier y compris leurs propres travaux. Wikipedia de façon honnête précise que les « débuts [ont été] quelque peu difficiles ».

Les Éditions de la Cerise ont survécu et ont désormais plus de dix ans. Elles ont bénéficié pour cet ouvrage du soutien du CNL (Centre National du Livre) ce qui explique la qualité d’édition pour un tirage qui restera sans doute confidentiel.

Avant de commencer, il me semble utile de préciser que l’ouvrage est composé de trois parties : une ouverture composée de « reproductions » d’œuvre d’arts datant du XIIIe siècle au XXe siècle et évoquant la théomancie de Balthazar, le récit graphique en lui-même qui occupe les deux tiers du livre et une interview de l’auteur détaillée avec des reproductions de ses autres créations artistiques qui donne des éclairages précieux sur l’oeuvre.

Mais à quoi fait référence la théomancie de Balthazar ?

Balthazar : c’est le format d’une bouteille de 12 litres ? Non… un des trois rois mages, sans doute. Les reproductions d’œuvres d’art placées au début de l’ouvrage fournissent un début de réponse. Elles évoquent l’existence à travers les siècles d’une confrérie de Balthazar. D’après les informations fournies par l’auteur dans son interview, la théomancie de Balthazar serait une prophétie faite par un oracle inspiré par Dieu, qui annonçait la venue d’un sauveur féminin. La Formation Balthazar a été fondée dans le dessein d’utiliser le savoir scientifique de l’époque pour aider à l’accomplissement de cette prophétie. En clair, ces confréries auraient cherché « un critère effectif de sélection naturelle »  sans y arriver.

De quoi parle Balthazar ?

Le récit graphique qui suit les « reproductions » d’oeuvres d’art commence par la mort d’un homme tué d’un coup de poing. Le rendu graphique du choc par l’image d’un bovin agonisant et le décalage temporel entre les deux moments de l’image sont saisissants.

Meeuuuuhme po' mal

Meeuuuuhme po’ mal©La cerise

Un autre homme arrive alors sur les lieux, branche un appareil d’écoute sur un mur et bascule vers un monde parallèle onirique et mystérieux. Je ne saurais en dire plus sur l’intrigue et son développement… non pour éviter un spoiler mais parce que je suis pas sûr de savoir la résumer. Mais la narration est sans doute dans ce récit un peu secondaire.

Car avec Balthazar, on se situe sur la frontière du langage séquentiel cher à Monsieur Scott Mc Cloud. L’interview publiée à la fin de l’ouvrage revient sur le « non sequitur » (rupture volontaire dans la continuité d’une BD). L’auteur Tobias Tycho Schalken s’en défend et rappelle qu’il n’introd[uit] jamais une image dans une histoire sans qu’elle réponde à une nécessité narrative, mais [il] reconnait qu'[il a] quelquefois déjoué les attentes du lecteur en matière de continuité, en organisant entre [les] images des relations d’ordre associatif ou mental. La continuité dans cette œuvre se mérite et nécessite soit une immersion dans la logique narrative de l’auteur soit un effort cérébral conséquent.

La voix de son maître ?

La voix de son maître ?©La cerise

Tobias Tycho Schalken se reconnait volontiers dans un « work in progress » (art « non achevé ») où « aucune interprétation n’est bonne ou mauvaise ». Il recherche ce qu’il appelle l' »effet 1+1=3″, c’est à dire qu’il attend que le lecteur apporte quelque chose à l’œuvre. A ce stade, selon ce que le lecteur amène, j’imagine que la forme du 3 peut évoluer voire devenir un 4.

Comment parle Balthazar ?

Le plus souvent, Tobias Tycho Schalken s’exprime par double page qui fonctionne, même s’il s’en défend, comme de grand format en peinture. Il recherche ce qu’il appelle des « constellations rythmiques » c’est à dire un « rythme visuel » qui se superpose au « rythme intrinsèque de l’histoire ». On sent que s’oppose en lui sa pratique de la peinture qui, pour faire court, raconte son histoire dans un cadre unique au contraire de la bande dessinée qui implique une succession de cadres.

Dans son interview, il revient sur la question de rythme lié également au nombre d’informations dans une image. Il en veut pour preuve une planche de Lucky Luke de Morris que Giraud (Moebius) a redessiné à sa manière pour le magasine Pilote en 1971. Le résultat donne, dans sa nouvelle version, une planche « désordonnée, chargée […) manquant de cohésion, manquant d’une approche globale ».

Dans l'ombre de Morris

Dans l’ombre de Morris

L’ouvrage est entièrement graphique, sans aucun texte et rappelle, comme je l’ai lu dans une critique sur internet, le travail de Là où vont nos pères de Shaun Tan que j’avais chroniqué pour ce site. Mais ici le travail est plus avant-gardiste ; il interroge davantage les conventions du genre.

Tobias Tycho Schalken utilise par exemple des phylactères (des bulles) qui représentent le contenu évoqué dans une mise en abyme maîtrisée. Un autre phylactère particulièrement innovant retrace dans l’espace le parcours de l’homme avant son arrivée sur les lieux du meurtre.

Bulles d'air

Bulles d’air©La cerise

Alors que pense Balthazar ?

L’oeuvre de Tobias Tycho Schalken est, selon moi, moins un récit qu’une expérience de lecture. Son ouvrage semble osciller entre une logique narrative et une logique contemplative. L’un et l’autre sont admirablement maîtrisés pour autant leur mariage ne se fait pas sans quelques heurts. Pour le lecteur, il peut être difficile de basculer d’une logique à l’autre, de conserver le sens de cette expérience. Bien souvent le sens ne se déduit pas (par exemple d’une suite logique de cases) mais est induit par une évocation amenée par un dessin au frontière du surréalisme.

A qui s’adresse ce livre ?

A ceux qui apprécient l’art contemporain s’intéressent aux expérimentations et ne seront pas déçus par une histoire un peu décousue… Bref à ne pas mettre entre toutes les mains même si je vous invite chaleureusement à le lire…

L’interview publiée à la fin du recueil nous apprend également que l’auteur a publié lors d’une pré-publication de Balthazar une vraie-fausse interview. Et voilà qui entretient encore le flou entre fiction et réalité sur cette dernière interview… J’y reprendrais une citation de  Schalken qui joue sans doute la carte de la provocation avec sa maison d’édition :  J’avais une intention générale (…) mais quand je me suis réellement mis au travail, (…) l’improvisation a pris le dessus. Je crois que c’est la raison pour laquelle Balthazar est un travail aussi imparfait, mais peut-être s’agit-il d’un échec intéressant. (…) je ne suis pas satisfait de l’avoir laissé inachevé.

13 comments

  • JP Nguyen  

    Mat Maticien strikes back !
    Merci pour cet article très clair aux idées fort bien articulées pour une BD qui semble plus nébuleuse et brouillonne.
    Ca ne correspond clairement pas à ce que je recherche dans une BD, donc à part un essai en médiathèque, je ne pense pas trop m’y frotter mais ton article explique très bien ce à quoi on peut s’attendre.

    Dommage que l’auteur soit hollandais, ç’aurait été plus fun s’il était né du côté de Vilnius, par un balte hasard…

    PS : et maintenant, on attend l’article sur Trotro 😉

    • Bruce lit  

      Oubliez la rêverie labyrinthique de Gaiman, les séquences torturées de Mc Kean et les élucubrations toxiques de Morrison. A coté de Tobias Tycho Schalken, tout ceci n’est que pipi de chat !
      Mat Maticien a dégoté la BD la plus compliquée du monde, ça s’appelle « Balthazar » et puisqu’il n’est pas de hasard, c’est évidement chez Bruce Lit !

      La BO du jour: euh, j’ai pas tout compris ? C’était quoi déjà le deal ? https://www.youtube.com/watchv=0Ilb_57xUC4

      Je ne sais pas si je dois me réjouir du retour de Mat Maticien ou m’inquiéter de tes choix de chroniques….J’ai mis ça en rubrique Indépendants, mais je ne suis pas sûr que ça rentre encore dans les clous !

      Si Mat n’a rien compris, je passe allègrement l’expérience, parce que je déteste être largué. Pour avoir été présent lors de l’achat, je peux confirmer que les yeux de Mat se sont entortillés comme ceux de Mowgli face au Ka le serpent, hypnotisé qu’il fut par les graphismes de Shalken.
      J’admire en tout cas l’abnégation des éditions Cerises qui publie un type qui admet lui-même avoir livré un brouillon….

      Bon, pour le prochain article, je sais pas moi, un bon Achille Talon ?

      Ah ! Si, la réinterprétation de la planche de Lucky Luke par Moebius est très amusante.

      • Matt & Maticien  

        @JP : Merci JP. J’ai essayé de rendre clair ce qui l’était moins. Je me suis souvenu de notre échange et j’ai essayé de démontrer ce que l’auteur a résumé en parlant d' »échec intéressant ». La prochaine fois, avec Trotro, promis je ferai l’inverse… (je sens que cette histoire va me poursuivre)

        Comme l’auteur est un peu un chercheur en BD et à supposer qu’il soit né à Vilnius il aurait été un balte thésard ! pour poursuivre le chemin que tu as ouvert….

        @Bruce : Tu as raison de t’inquiéter de mes choix de chronique… J’ai eu un vrai coup de cœur pour ce livre et cet auteur (qui est un artiste confirmé avec une démarche sincère) mais je dois reconnaitre que ce livre n’est pas complètement abouti … il m’a semblé néanmoins intéressant de présenter aux internautes ce OGNI (Objet Graphique Non Identifié) aux frontières de l’univers de la BD…

        Attention, la première planche (scène de sexe) n’est pas issue de la BD Balthazar mais d’une autre BD de Schalken appelée « a slow machine ». Elle est présentée avec d’autres sur le site web de l’auteur http://www.twix.demon.nl/tobiasschalken//comics/slowmachine.html. et lien vers la BO ne fonctionne pas (en tout cas sur mon PC).

        • Bruce lit  

          Ah ? Je garde quand même l’image et change la légende du coup.

  • JP Nguyen  

    @Matt : ne comptant pas investir là-dedans, ce ne sera donc pas pour moi un Balthazar pique-sous 😉

    • Bruce lit  

      Picsou arrive dans deux jours….

      • Matt & Maticien  

        @JP : joli ! Pour bien apprécier Balthazar, il ne faut pas le lire mais le boire 😉

        @ Bruce : Pas mal la nouvelle légende 🙂 Tu as un don ! J’ai hâte de lire Picsou sur Bruce Lit…

  • Présence  

    Il y en a qui ne manque pas d’air ! Fallait oser ! Commencer un commentaire en disant qu’on n’ a pas compris ce qu’on a lu, puis évoquer en passant que c’est ouvrage qui n’est pas fini, et illustrer le tout par une image alléchante qui n’est pas tirée de l’ouvrage en question, faut en avoir. Respect, monsieur Maticien.

    Contre toute attente, l’article est très clair et explique avec simplicité une démarche particulièrement conceptuelle. Puisqu’on me tend la perche, dans l’Art invisible, Scott McCloud évoque la question des cases juxtaposées qui ne semblent pas avoir de lien logique entre elles. Il développe qu’il existait au moins un lien dans l’esprit du créateur, même s’il ne l’a pas rendu explicite. Il prenait un exemple de manga où la vision d’une branche d’arbre s’intercale eau beau milieu de la narration visuelle. J’ai eu l’impression de tout comprendre quand tu as évoqué comment le sens est induit par les compositions, même si je serais bien en peine de le réexpliquer. Un commentaire aussi fascinant que l’ouvrage qu’il décortique.

  • Lone Sloane  

    Une chronique sur un bel objet et une intrigue née du déchiffrage de ce qu’il recèle. Assurèment une association d’idées pas malfaisantes.
    C’est bizarrre autant qu’étrange et ton choix iconographique donne une idée de
    l’ambition de l’auteur.
    Les éditions de la Cerise font de beaux livres et, dans un registre plus abordable quoique très onirique, ils ont publié le magnifique  » La fille maudite du capitaine pirate » de Jeremy Bastian l’année dernière que je te conseille sans réserve pour un voyage inattendu.

  • Matt & Maticien  

    @Présence : Merci. Le début de ton commentaire m’a bien fait rire. Comme tu dis il fallait oser… tout en rappelant que Schalken puis les éditions de la cerise l’ont fait !

    Je suis heureux que cet article ait pu contribuer à expliciter (en partie) la démarche de cet auteur singulier. Ta référence est comme toujours très pertinente.

    @Loane Sloane : Merci. Je suis très preneur de conseils sur ce type d’aventure en lecture. Je vais suivre attentivement tout le travail des éditions de la cerise qui ont une belle ambition et quelques pépites en stock.

  • Tornado  

    Pardon d’arriver aussi tard, mais ces jours-ci m’ont beaucoup occupé. Enfin, à présent je suis en vacances !

    Ainsi voilà l’arrivée d’un artiste issu de l’art contemporain dans les pages virtuelles de Bruce Lit. Les X-men n’ont plus qu’à bien se tenir ! 😀
    Je ne connais pas beaucoup le travail de Tobias Tycho Schalken alors que je connais parfaitement celui de Bill Viola (qui m’insupporte) et celui de Sophie Calle (que je trouve vraiment passionnant). Et je suis entièrement d’accord sur le fait que les sculptures faussement hyperréalistes de Tobias Tycho Schalken évoquent celles de Ron Mueck.
    A propos, Ron Mueck est de très loin mon artiste contemporain préféré. Je n’ai pas raté la magistrale exposition de la fondation Cartier et j’avais découvert son travail à la Biennale de Venise en 2005. Ce type est vraiment très, très impressionnant et ses oeuvres sont aussi exigeantes qu’universelles. Le top du top du moment.
    Tiens, cela me fait drôle de parler art contemporain ici. J’ai l’impression d’emmener mon travail pendant les vacances ! 😀

    Quant à la BD, je ne l’achèterai pas car je n’achète jamais de livre sur l’art contemporain ! Mais j’aimerais beaucoup la lire à l’occasion. Je vais tenter de la faire acheter par l’intermédiaire de mon boulot, tiens !
    Merci beaucoup pour cette découverte. Le monde de la BD sort peu à peu de sa sphère infantile et de son cliché « pour ados attardés » grâce à ce type de projets !

  • Matt & Maticien  

    Merci Tornado pour ton commentaire et pour faire un peu de travail (involontaire:) pendant tes vacances. J’ai aussi été soufflé par le travail de Ron Mueck. L’exposition de la fondation Cartier mettait bien en lumière le travail préparatoire incroyable qu’il réalise (maquettes, moulages…) et qui est nécessaire pour obtenir cet effet hyperréaliste .J’aime beaucoup Sophie Calle (cela varie un peu selon ses travaux toutefois.).

    Je ne connais pas d’autres exemples d’artistes contemporains (pour l’instant) qui s’essaie à la BD mais cela doit exister. Schalken élargit ainsi un peu plus le territoire de la BD… Bonnes vacances

  • Jyrille  

    Merci Mat, je n’avais jamais entendu parler de cette oeuvre ! C’est sans doute assez typique de certaines choses qui me plaisent : je dois lire Ici, notamment, de Richard McGuire, Duncan le chien prodige de Adam Hines et quelques Chris Ware, surtout son Building Stories.

    Un autre auteur hollandais avait fait une bd que j’aime beaucoup, Les amateurs. Il s’agit de Brecht Evens.

    L’ambiance de certains scans me font penser à Nicolas de Crécy, mais aussi aux créations de Dave McKean. Bref, tout cela me parle et j’ai adoré te lire !

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