Yellowberry (Chinaman)

CHINAMAN par TaDuc et Le Tendre

Une piste poussiéreuse suivie par JP NGUYEN

VF : Dupuis

Les tribulations d’un Chinois hors de Chine
(c) Dupuis

Lancée en 1997 aux Humanoïdes Associés puis poursuivie chez Dupuis à partir de 2001, CHINAMAN est un western en BD qui suit les tribulations de Chen-Long Han ; rebaptisé John Chinaman, renégat d’une triade chinoise lancé à la découverte de l’Ouest américain. Après un neuvième tome paru en 2007, Olivier Taduc et Serge Le Tendre sont revenus une dernière fois sur le personnage, avec LE RÉVEIL DU TIGRE, one-shot paru début 2021 dans la collection Aire Libre. Simultanément, Dupuis a republié la série dans une intégrale en trois volumes, reprenant chacun trois des anciens albums.

Spoilers : non, CHINAMAN, ce n’est pas l’histoire d’un super-héros mordu par un chinois radioactif !

Quelques résumés pour la route ;

1 LA MONTAGNE d’OR : Dans les années 1850, Chen Long Han débarque à San Francisco en tant qu’homme de main d’une triade, il y découvre certains secrets et prend son indépendance.
2 À ARMES ÉGALES : Chinaman rejoint une caravane de pionniers tandis que Chow, son frère d’armes, convaincu de sa trahison, se lance à sa poursuite.
3 POUR ROSE : Devenu trappeur, John Chinaman se retrouve impliqué dans un conflit familial dont l’enjeu est une petite fille appelée Rose.
4 LES MANGEURS DE ROUILLE : Venu en aide à un cuisinier chinois travaillant pour la Central Pacific, John fait un bout de chemin avec une troupe d’ouvriers du chemin de fer.
5 ENTRE DEUX RIVES : Recherché par des chasseurs de prime suite à une fausse accusation, Chinaman se retrouve en territoire indien et fait la rencontre d’une femme nommée Ada.
6 FRÈRES DE SANG : Ayant fondé un foyer avec Ada dans le village de Blue Hill, John voit son passé ressurgir avec les retours de son ami Chow et de l’infâme Hopper, homme d’affaires peu scrupuleux qui avait déjà sévi à San Francisco.
7 AFFRONTEMENT À BLUE HILL : Yuen, un maître des arts martiaux dont l’école est en perte de vitesse, débarque à Blue Hill pour défier Chinaman, mettant un terme à la vie paisible que John menait avec Ada.
8 LES PENDUS : Reconverti en convoyeur, John fait successivement la rencontre de Zed Ashe, un jeune roublard, puis de Horace Curry, un cow-boy suicidaire, se balançant tous les deux au bout d’une corde mais pour des raisons différentes.
9 TUCANO : Arrivé dans la ville de Tucano, Chinaman se retrouve au milieu d’un règlement de compte entre les anciens complices d’Horace Curry et un ténébreux pisolero en quête de vengeance.
HS – LE RÉVEIL DU TIGRE : Devenu opiomane après la Guerre de Sécession, Chinaman retrouve son fils, enquêteur à l’agence Pinkerton, venu investiguer sur une affaire d’enlèvements crapuleux.

Une arrivée à San Francisco par bateau, car « on ne peut pas arriver à pied par la Chine… » (c) Dupuis

Bien qu’ayant déclaré en préambule l’absence d’implication de chinois radioactif dans l’intrigue, cette série possède, à titre personnel, un lien (ténu) avec l’univers des super-héros. C’est en effet dans la rubrique « Guide de lectures BD » du magazine… MARVEL de Panini, que j’avais découvert ce titre. Il m’avait fallu plusieurs années avant de tomber dessus en médiathèque et j’en avais lu deux ou trois tomes, sans déplaisir mais sans en ressortir totalement transporté. En 2021, à la faveur de la publication du tome final et des rééditions d’intégrales, je me suis donc fait toute la série et cela m’a permis de revoir mon appréciation, plutôt à la hausse.

Parmi nos lecteurs ayant regardé avec assiduité leurs écrans cathodiques dans les années 70-80, il y en aura peut-être certains pour se souvenir de KUNG FU, la série avec David Carradine, qui narrait les aventures de Kwai Chang Caine, disciple shaolin errant dans le Far West. La série aurait du s’appeler WARRIOR et le concept avait été pitché par Bruce Lee. Mais les producteurs de l’époque n’étaient pas chauds pour donner le premier rôle à un acteur asiatique.

CHINAMAN, vu de loin, c’est un peu KUNG FU en BD : une revisite des intrigues traditionnelles des westerns (caravanes de pionniers, attaques d’indien, braquages de banque…) à travers des yeux différents (et bridés). On retrouve ce côté « vagabond de l’Ouest », où John Chinaman se retrouve souvent mêlé à des problèmes malgré lui, et doit alors faire étalage de sa maîtrise des arts martiaux devant des occidentaux surpris par sa technique exotique. Mais à y regarder de plus près, il y a pas mal de différences.

I’m a poor lonesome cowboy
(c) Dupuis

Chen Long Han n’est pas un moine de formation mais un gros bras de la triade, qui a longtemps mené une vie de violence, dont il ne pourra jamais totalement s’extraire. Le scénario évite l’opposition primaire entre les « gentils » chinois et les « méchants » blancs : on trouve de tout partout, la tradition aliénante, les préjugés, l’hypocrisie, l’exploitation des femmes ne sont pas l’apanage des seuls yankees.

La ségrégation subie par les non-blancs est montrée tout au long de la série, sans en constituer la principale préoccupation. Ayant tourné le dos à la communauté chinoise de San Francisco, qui le considère comme un traître, confronté au racisme ordinaire des citoyens américains, Chinaman n’a pas vraiment une place enviable sous le soleil de l’Ouest, mais le personnage semble souvent s’y résigner et préférer la solitude, à l’image des emplois qu’il occupera tour à tour : chasseur, trappeur, bucheron, convoyeur. Flamboyant dans les affrontements, à mains nues, à l’arc ou au sabre chinois, John Chinaman est peu à l’aise avec les mots et c’est entre autres son manque de communication qui causera la fin de sa relation avec Ada.

L’ultime tome sorti en 2021 permet de clore dignement la série, en montrant notamment que cette relation aura compté puisqu’il en est né un petit garçon, Matt Monroe. Entre retrouvailles émouvantes d’un père avec son fils et dernier baroud d’honneur pour le Tigre fatigué, le scénario évoque aussi sans fard les coulisses peu glorieuses de la légende de l’Ouest, avec les horreurs de la guerre de Sécession ou les magouilles des magnats de l’or noir. L’ambiance de l’album est assez réussie et fait songer à un mélange entre IMPITOYABLE et IL ÉTAIT UNE FOIS DANS L’OUEST… A vrai dire, j’ai commencé par lire ce one-shot et il m’a donné envie de lire tout le reste de la série, pour en savoir davantage sur l’existence tumultueuse de John Chinaman.

Chow vs Chen : comme un air de Tigre et Dragon
(c) Dupuis

Le travail d’Olivier TaDuc au dessin est d’excellente facture et contribue largement au plaisir de lecture. Les grands espaces, les paysages majestueux, les saloons, les revolvers, les chevaux, les fusillades, les poursuites : tous les ingrédients du western sont là et tellement bien mis en valeur ! Et à côté de ça, on a également droit à de chouettes séquences de tatanage et même quelques duels façon Wu Xia Pian, comme celui à l’épée entre Chen et Chow, dans le tome 2 ! Du côté du découpage et de la narration, c’est aussi du tout bon : classique mais ultra-lisible. La seule réserve que je pourrais émettre concerne le visage de certains personnages, dont les traits (et particulièrement les yeux) peuvent paraître asiatiques alors qu’ils ne sont pas du tout sensés l’être. Mais c’est vraiment mineur.

Plusieurs coloristes se succèdent au fil des albums et s’acquittent également avec brio de leur tâche. La couleur apporte notamment un complément au modelé des visages mais surtout, elle installe des ambiances particulières, en fonction du décor de chaque histoire, comme pour les montagnes enneigées du tome 3 ou les pistes poussiéreuses des tomes 8 et 9.

Un Tigre réveillé, ça charcle énormément
(c) Dupuis

Avant de lire CHINAMAN, ma seule référence d’un personnage asiatique dans un BD de western, c’était Ming Li-Foo, le blanchisseur qu’on croisait parfois dans quelques cases de LUCKY LUKE. Merci à TaDuc et LeTendre pour avoir créé une figure asiatique plus héroïque ! Mais au-delà de son apport à la « diversité » dans le monde de la BD franco-belge, CHINAMAN est avant tout une chouette BD, bien écrite et dessinée, dont l’intrigue ne traîne pas exagérément en longueur, sans affadissement ou effets répétitifs.

On pourrait toutefois reprocher au héros une personnalité un peu trop « classique » (valeureux et ombrageux) et lisse… mais ne dit-on pas que  les bridés lisses sont de vraies crèmes ? Allez, on ne va pas chinoiser, faites comme moi, si vous ne connaissez pas cette série, commencez par la fin avec LE RÉVEIL DU TIGRE et si ça vous donne envie d’y revenir, attaquez-vous ensuite à l’intégrale !

Long, long way from China…
(c) Dupuis

12 comments

  • Eddy Vanleffe  

    Bon je connais cette BD qui est en effet assez classique… mais c’est pas un défaut. comme tu le souligne l’humanisme des auteurs de cette époque évitait le manichéisme débile et tout en livrant un message de diversité, se documentaitt suffisament pour ne pas tomber dans le pièges partisans.
    le premier tome se passe en chine de mémoire non? il me semble que tout le tome st un hommage vibrant aux Wu-xian-Pian etn générale et à Tsui Hark en particulier… (là encore de mémoire)..
    l’incusrion dans le western m’avait paru bizarre, sans doute étais-je trop puriste à l’époque….
    Merci JP de revenir sur ce titre qui n’ pas l’aura qu’il mérite.

    Les bridés-lisses, il n’y a que toi pour oséer celle-là!
    Chapeau bas!

  • JP Nguyen  

    Hello Eddy, non, ta mémoire n’est pas tout à fait exacte. Le premier tome se passe à San Francisco, mais dans le quartier chinois en grande partie. On y voit déjà des occidentaux et des cowboys.
    Pour Tsui Hark, je suis moins féru que toi, alors je n’ai peut-être être pas capté toutes les références ou emprunts.
    Les bridés lisses : c’est un vieux jeu de mots qui m’était venu il y a 20 ans quand je m’étais rasé la tête et que mon chef de l’époque avait fortuitement dit à des collègues que « j’étais une crème »…

    • Eddy Vanleffe  

      Ok, j’avais en tête un premier tome d’intro avant de plonger vraiment dans le western… où ai-je pêché ça?
      pour Tsui Hark, il me semble qu’il y a une dédicace dans le premier tome….
      mais peut-être que je confonds là encore.
      j’ai plus lu CHINAMAN depuis 15 ans…au moins…

  • Présence  

    CHINAMAN, ce n’est pas l’histoire d’un super-héros mordu par un chinois radioactif ! – 🙂 🙂 🙂 Excellent.

    Arriver à pied par la Chine : vue la contrepèterie (un grand classique)

    David Carradine : je viens de faire un bon en arrière de 45 ans.

    Plusieurs coloristes se succèdent au fil des albums : un paragraphe auquel je ne m’attendais pas et très intéressant sur l’apport de ces artistes non pas de l’ombre, mais de la lumière.

    Bridélice : je m’incline devant ce jeu de mots, aussi imparable que la morsure du chinois radioactif.

    Voilà une série qui l’air remarquable pour son classissisme que tu évoques, dans le bon sens du terme, et son absence de manichéisme ou d’angélisme.

  • Bob Marone  

    Fichtre ! Cette série a l’air fort intéressante et originale. Il faudra que j’y jette un œil.
    Bouncer, de François Boucq, intégrait aussi des personnages chinois dans le cadre du western. A sa manière euh… baroque, mais moins caricaturale que Lucky Luke.
    Plus généralement, je suis assez surpris du retour en grâce du western depuis quelques années, tant dans les nouveautés (Texas Cowboys, Marshall Bass, Bouncer etc.) que dans les rééditions (MacCoy, Manos Kelly etc.) ou les traductions (les aventures indiennes de Serpieri, Deadwood Dick etc).

  • Tornado  

    On commence avec une contrepèterie et on finit par un jeu de mot. Merci.
    Je ne connais pas du tout cette série. Ça a l’air pas mal, c’est sûr. Je note dans un coin.
    Quand j’étais gamin j’adorais la série KUNG FU. Mais le fait-est que je n’en garde aucun souvenir aujourd’hui. Sinon que c’était souvent filmé dans un décors désertique.
    Je suis étonné que tu n’aies pas cité que LeTendre était le scénariste de LA QUÊTE DE L’OISEAU DU TEMPS, que tu avais chroniqué. J’avais été très déçu par sa seconde série entant que scénariste, LES VOYAGES DE TAKUAN, qui mettait déjà un personnage asiatique au centre d’un récit se déroulant sur un autre continent (l’Europe), au moyen-âge. Du coup je m’étais dit que LA QUÊTE devait sûrement plus à Loisel qu’à Letendre et j’avais arrêté de suivre cet auteur.

  • JP Nguyen  

    @Présence : en bon lecteur tout-terrain, si tu tombes dessus un jour, je suis à-peu-près sûr que cela te plaira.

    @Bob Marone : ce qui est marrant, c’est que dans le neuvième art, les meilleures BD de Western sont plutôt européennes. Les comics US n’ont pas forcément sorti des trucs ultra-marquants dans ce genre…

    @Tornado : pour moi aussi, KUNG FU est une série TV marquante par son concept mais dont je ne garde aucun souvenir précis. Pour Le Tendre, il y a aussi L’OISEAU NOIR que Bruce a chroniqué sur le blog…

    • Tornado  

      Je lis chaque tome de la série UNDERTAKER à sa sortie (il faut que je lise le dernier). C’est une série de western majeure. De la grande BD.

    • Présence  

      Une fois n’est pas coutume, je garde en tête 2 images de la série. Le test de rapidité pour prendre ce que le senseï tient dans sa main, un test pour marcher sur une poutre à même le sol, puis sur la même poutre mais cette fois-ci au-dessus d’un bassin d’acide.

  • JB  

    De superbes images, j’irais voir dans ma médiathèque locale si la série est disponible !

  • Jyrille  

    Merci JP, je n’avais jamais entendu parler de cette BD. Déjà que je trouve qu’il ressemble un peu à Wolverine, le tome POUR ROSE ressemble un peu à celui des ORIGINES de Wolverine non ? « Devenu trappeur, John Chinaman se retrouve impliqué dans un conflit familial dont l’enjeu est une petite fille appelée Rose »

    C’est vrai que le thème est original et que ça peut être bien sympa à lire, au vu des scans on est dans le pur franco-belge. Je note dans un coin.

  • Bruce lit  

    Oh ça a l’air cool et en plus, il y a une fin ! Alors je vais me chercher ça à Bapoum ayant entièrement confiance dans le Nguyen Label.
    L’avant dernier scan : on jurerait voir une colorisation de Laurent Lefeuvre. Elle tranche avec le reste je trouve.
    KUNG FU : la série. Ce générique ! J’ai un très bon souvenir de la série pas différente dans le principe que Hulk : un solitaire arrive en ville aider la veuve et l’orphelin, les Flashbacks n’en finissant pas. Je ne sais pas si le truc a bien vieilli.
    Bon retour à toi JP.

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