Du 9 avec du vieux

 

Entre la plèbe et l’élite par Jean-Noël Lafargue

Soyons sobres

Soyons sobres

 AUTEUR : CYRILLE M

 J’ai longtemps abandonné la bande dessinée.

Je ne me reconnaissais plus dans ces grands formats devenus trop chers et qui n’apportaient rien de neuf, mes idoles se répétaient ou ne dessinaient plus, les comics étaient devenus vulgaires (j’ai tenté Gen 13 et Witchblade, pas de bol).

L’intérêt est revenu avec la nouvelle vague, avec Larcenet surtout.

Puis les fondateurs de l’Association, et au fur et à mesure, je me suis retrouvé à lire des comics en anglais. Tellement j’avais perdu de temps.

Avec l’âge, les envies et les désirs s’affinent, je ne voulais plus être pris pour un enfant, pas après Watchmen. Il me fallait du sérieux.

C’est à ce moment que je me rendis compte que la bande dessinée était perçue soit comme un art rétrograde et infantile, où seuls Astérix et Largo Winch était citées, soit comme hermétique et obscur, ressemblant plus à des tableaux compliqués, telle l’Ascension du Haut-Mal de David B.

Les premiers phylactères de The Yellow Kid

Les premiers phylactères de The Yellow Kid

Il fallait se rendre à l’évidence : la bd n’était plus un art populaire et anodin. Il devint un mode d’expression aux diverses castes, tout comme le cinéma qui semble scindé en deux depuis longtemps : celui des blockbusters et celui d’auteur.

Jean-Noël Lafargue est maître de conférences en école d’art. Il s’intéresse à de nombreux sujets, de l’informatique à sa représentation cinématographique, de tout ce qui traite de l’image en général, mais également à la politique, aux croyances, aux rapports entre machines et hommes, aux médias, à l’espace public architectural et social.

Il tient de nombreux blogs  très intéressants et a participé à nombre d’émissions de télévision et de radio lorsque son livre Les fins du monde  est sorti.

Dans cet essai très justement nommé « Entre la plèbe et l’élite, les ambitions contraires de la bande dessinée », il s’attelle à faire un historique assez complet (mais succinct) de la bande dessinée à travers l’histoire, puis à travers deux prismes concurrents : l’histoire de son rejet puis celui de sa légitimation.

Les recherches documentaires sont conséquentes (mais peu illustrées), ce qui favorise l’appréhension de ces pionniers des siècles passés qui ont eu un succès quasi mondial avant de disparaître avec les formats des journaux et la guerre de 1939-45.

La culture populaire en orbite

De la culture populaire…

Il y est question de Comics Code, des premiers clubs de bande dessinée, des premiers geeks, et d’exemples frappants de représentants prestigieux de la bd, sur tous les continents.

L’ouvrage est intéressant pour plusieurs raisons. La somme d’informations historiques contenues, même si elle ne doit pas être exempte d’erreurs, est un premier atout. Voir l’évolution de dessins accompagnée de texte reste fascinant et résume également l’histoire des médias et l’évolution de leur perception.

...à la SF métaphysique

…à la SF métaphysique

Le second atout tient dans cette dichotomie entre acceptation et rejet, comment de grands artistes venus d’horizons divers (cinéma, littérature, philosophie) vont devenir de fervents défenseurs tandis qu’ailleurs, la crainte et la peur vont se cristalliser autour d’un média pourtant varié, comme le sont de nos jours les jeux vidéos : rappelez-vous des premières frondes contre les mangas, de la censure de Lug dans les années 80.

Car contrairement au cinéma ou à la littérature, la bande dessinée ne semble pas encore complètement acceptée comme un média de masse à plusieurs facettes, malgré sa production énorme.

Aujourd’hui encore, les malentendus perdurent : nouvelle économie florissante mais paupérisation des auteurs, titres nombreux mais répétitifs, et amalgames entre comics forcément de super-héros et mangas forcément violents ou obscènes.

Blutch chez Fluide Glacial

Blutch chez Fluide Glacial

Certains éditeurs font même revivre les magazines de bande dessinées, qui ont quasiment disparu depuis plus ou moins longtemps : finis Pif Gadget et le magazine Tintin, tout comme Tchô! qui a vu les débuts de nombreux auteurs populaires, ou encore Bodoï.

L’Association, la maison d’édition créée par Jean-Claude Menu, Lewis Trondheim, David B., Mattt Konture, Patrice Killoffer, Stanislas et Mokeït au début des années 90, a développé Lapin, afin pouvoir publier leurs oeuvres régulièrement, en en faisant également un laboratoire.

Certaines planches de Lapin se retrouveront donc en album par la suite. Mais comme presque tous les magazines spécialisés en bande dessinée (à part le magazine de Spirou, toujours hebdomadaire, et Fluide Glacial, toujours mensuel, pour les pays francophones), les publications se font rares et irrégulières, telle la nouvelle version de Pilote.

Les premières levées de bouclier

Les conclusions de Jean-Noël Lafargue soulèvent bien des questions et ses remarques sont foncièrement pertinentes ; elles sont le troisième atout de cet essai.

Par exemple, l’auteur met en parallèle la bd avec d’autres moyens d’expression, ce qui ouvre ainsi d’autres perspectives dans une approche globale de la transmission des histoires, des sensations, de l’art en général.

Enfin, de nombreuses pistes et conseils apparaissent en fin d’ouvrage afin de parfaire sa culture bédéistique. Je connaissais beaucoup d’oeuvres citées, mais n’avais jamais entendu parler de nombreuses autres, ce qui prouve encore une fois la richesse de ce média.

L’objet lui-même ne manque pas de défauts car certaines coquilles s’y trouvent (deux notes de fin d’ouvrage n’apparaissent jamais dans le texte) et le nombre peu élevé d’illustrations reste frustrant. Mais la maquette est belle et le format très agréable.

Lapin, le magazine de l'Association

Lapin, le magazine de l’Association

Comme la plupart des ouvrages de ce type, les lecteurs plus ou moins aguerris pourront s’y replonger souvent, que ce soit pour la chronologie ou le mouvement particulier de tel ou tel auteur, ou retrouver des questions qui peuvent survenir en relisant une bande dessinée.

Pour finir, il faut que je salue la couverture que je trouve très réussie et qui résume bien l’idée du livre : on y voit un banc de musée devant un cadre. Ce cadre ne contient pas de tableau de maître, mais une planche de bd noire et blanche tirée d’un reportage bd de Blutch et Menu édité à l’Association, La présidente.

Blutch écrase ses planches

Blutch écrase ses planches

Blutch condense à lui seul plusieurs points de vue de la bd : découvert par Fluide Glacial, il raconte des histoires humoristiques absurdes avant de devenir une sorte de dieu du dessin qui s’amuse à détourner les codes de la bd pour faire des oeuvres de plus en plus obscures, de plus en plus axées sur le rapport entre le dessin et l’action de dessiner, en multipliant les moyens ou les réduisant (un album uniquement fait au stylo, un autre uniquement avec deux fusains de couleurs différentes…).

Entre la plèbe et l’élite parle de l’évolution de la bd dans son ensemble. Soit un média tiraillé entre la culture populaire et la culture érudite, entre l’enfance et l’état adulte, entre ses premiers objectifs de divertissement et son statut d’art créatif à part entière, de son amateurisme à sa professionnalisation.

Les X-Men et la censure des éditions Lug

Les X-Men et la censure des éditions Lug

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