Jesus Christ Super Star ! (Punk Rock Jesus)

 Punk Rock Jesus par Sean Murphy

1ère publication le 07/07/14- Mise à jour le 29/12/17

Un concept d'une évidence totale !

Un concept d’une évidence totale !

Article de TORNADO

VO :Vertigo

VF : Urban

Punk Rock Jesus est un comicbook réalisé par Sean Murphy en 2012.  Publié chez Vertigo en VO, Punk Rock Jesus vient d’être réédité en édition spéciale à l’occasion des 5 ans de Urban Comics.

Le synopsis : Dans un futur relativement proche, des producteurs américains peu scrupuleux lancent une émission de téléréalité au contenu incroyablement passionnel : La vie filmée du clone de Jésus en personne, depuis sa naissance ! Cloné à partir d’une relique prélevée sur le Saint Suaire, mis au monde par une jeune fille vierge choisie spécialement pour le projet, le clone du Christ grandit sur une île-forteresse à l’abri du monde.Déchaînant les passions, le programme bat peu à peu tous les records d’audience…

Je connaissais Sean Murphy pour ses talents de dessinateur (par exemple avec le scénariste Grant Morrison sur Joe l’Aventure Intérieure), mais je ne m’attendais pas à trouver ici un auteur à part entière, qui plus-est particulièrement inspiré et productif.

                   

Le bonhomme livre ainsi une œuvre d’une puissance peu commune, portée par un pitch de première main, dont le contenu sémantique emporte tout sur son passage ! Les trouvailles à la base du script s’imposent immédiatement comme une évidence, qui nous surprennent uniquement par le constat étrange qu’elles n’ont pas déjà été développées par le passé !

Afin de nourrir son récit, Sean Murphy introduit toute une galerie de personnages secondaires dont l’existence souvent tragique apporte diverses résonances à une histoire qui aurait vite fait de tourner en rond si l’auteur s’était contenté de ne raconter que la vie de « Chris », le bien nommé clone du messie. C’est ainsi que nous suivons également l’existence de « Thomas », le garde du corps en quête de rédemption, éternellement troublé par son passé impie.

Une vie de star !

Avec Chris et sa mère Gwen, la scientifique responsable du clonage Sarah Epstein et sa fille Rebekah, Thomas participe peu à peu à la création d’une véritable famille recomposée. Une sainte famille moderne, en somme…

Des idées brillantes, Punk Rock Jesus n’en manque pas. Et ainsi, lorsque Chris s’émancipe et se rebelle contre l’institution qui a fait de lui un sujet de téléréalité, il rappelle au monde que le véritable Christ était déjà un rebelle de premier ordre et qu’il ne faisait que contester l’autorité établie. Un punk, en quelque sorte ! Il était donc logique de voir ce clone devenir le leader d’un groupe punk qui assène au monde ses diatribes spirituelles !

De son côté, alors que Sarah Epstein, humaniste en diable, tente de découvrir une formule bienfaitrice pour l’avenir de notre planète, elle n’hésite pas à s’allier au pire des projets (cloner le Christ) pour financer le sien. Ou comment le pouvoir de l’argent pervertit les plus nobles causes !

S’il n’existait pas, il faudrait l’inventer. N’est-ce pas Mr Murphy ?

Pour autant, Sean Murphy n’est pas le nouveau messie et le lecteur ne doit pas s’attendre à ce que l’auteur apporte son lot de réponses sur toutes les questions métaphysiques qui sont posées au fur et à mesure que l’on suit la vie du clone de Jésus. J’ai trouvé pour le coup que les critiques avaient été sévères en reprochant au scénariste le manque de profondeur de son analyse. Car à bien y réfléchir, peu d’auteurs ne font autre chose, dans ce type de récit sujet à réflexion, que de soulever uniquement des questions…

Punk Rock Jesus n’est donc pas un pamphlet sur l’existence de Dieu (au bout du compte, c’est surtout le rapport qu’entretient le lecteur avec sa propre foi qui est stimulé), mais un récit de divertissement intelligent et fédérateur, qui critique vigoureusement nos sociétés modernes en appuyant là où ça fait mal. Extrémismes religieux, science pervertie, dérives médiatiques et violences sociétales sont ainsi dénoncées et montrées du doigt, comme dans tout bon récit anticipationnel.

Quand le manga rencontre le comicbook…

En revanche, le talent de conteur de Sean Murphy trouve ses limites dans la caractérisation de ses personnages, dont le côté extrêmement manichéen atténue malheureusement la force du récit. Avec des caractères mieux dessinés et plus ambigus, on atteignait le lyrisme qui manque en fin de compte à cette œuvre déjà passionnante.

Parmi les menus défauts, on pourra également regretter le manque de précision dont l’auteur souffre dans la construction narrative, où ellipses brutales et autres transitions subites viennent un peu gâcher la fluidité de certains épisodes. Quelques petits encarts de textes (du style « deux ans plus tard »…) auraient été les bienvenus. La partie graphique, en revanche, est infiniment brillante. Dans une esthétique nettement plus proche des mangas que des comics (je parle de la construction et de la colorimétrie des planches -noir, blanc et gris-, non de l’aspect des personnages), Murphy réalise un boulot monstrueux en alignant près de deux-cents cinquante pages d’une beauté crue et écorchée vive, en totale osmose avec le sujet.

Une esthétique qui tient beaucoup des planches de mangas bis)

Les amateurs apprécieront les références culturelles à tout un pan de l’histoire du rock anglo-saxon, qui viennent également nourrir le concept du récit, lui apportant une toile de fond solide et profondément enracinée dans l’architecture historique des mass-médias et des produits de la contre-culture (chaque chapitre étant introduit par le titre d’une chanson issue du rock dur…).

A bien y réfléchir, Sean Murphy nous parle beaucoup de lui-même, de la perte de sa foi, de ses origines irlandaises et de son amour pour la culture populaire. Ainsi, n’aurait-il pas simplement changé sa foi en Dieu pour ses idoles bien réelles ? Un peu comme s’il s’agissait d’une déclaration d’amour adressée aux grands auteurs de comics tels Alan Moore, Grant Morrison ou Warren Ellis, tous venus de Grande-Bretagne afin d’écrire des comics…

Peut-être trop ambitieuse, peut-être pas assez subtile (on n’a pas fini de déceler ça et là des situations improbables en réalité), cette création passionnante et passionnelle d’un jeune auteur perfectible décevra peut-être les lecteurs les plus exigeants. Mais je pense qu’elle demeure suffisamment attachante et nettement au dessus de la masse pour mériter amplement ses 5 étoiles…

Sean Murphy, Irlandais de souche, n’oublie pas ses racines…

PS : Voici la tracklist fournie par Sean Murphy afin de déguster sa création avec les chansons qu’il nous conseille d’écouter en toile de fond, soit une par chapitre.

On notera au passage qu’il y a très peu de références directes au Punk initial des années 70 (si l’on excepte les irlandais (comme par hasard !) de Stif Little Fingers :

1) “From America” de Marilyn Manson.
2) “Tired Of This Shit” des The Bloody Hollies.
3) “Nightcall” par Kavinsky.
4) “Nothing” par Groovie Ghoulies.
5) “Suspect Device” par Stif Little Fingers.
6) “Electric Head, pt. 1” par White Zombie.

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La BO du jour : Chez Johnny, Jésus était plutôt un hippie.

16 comments

  • Bastien  

    Bonjour,
    Merci pour cette review.
    J’ai beaucoup aimé ce titre et il faut préciser que la Version Urban Comics est très bonne. Le papier est de bonne qualité et colle bien au dessin. A savoir que Urban a contacter directement Sean Murphy pour savoir avoir ses exigences quand a la qualité du papier et de l’édition.
    Enfin bref une édition Française de meilleur qualité que la version US (qui a un papier brillant qui ne colle pas du tout au titre), ce qui fait plaisir.

    Bonne journée

  • jyrille  

    La chronique que j’aurai aimé écrire… Je n’ai rien à redire sur ton analyse, que je partage complètement. Il faudrait cependant que je le relise.

    En ce qui concerne les bandes-son préconisées par les auteurs de bd, cela arrive assez souvent je crois. Le seul exemple que j’ai en tête pour l’instant, c’est Young Liars de David Lapham.

  • bruce tringale  

    Ah oui, la bande son de Young Liars laissait augurer de goûts tranchés de David Lapham.
    La Bo suggérée par Murphy n’est pas très punk…J’aime bcp le dessin de Jesus enfant où Murphy montre qu’il a bien digéré l’influence manga.
    Le mouvement Punk est un gigantesque fourre tout où des groupes se côtoient avec très peu en commun musicalement.
    Les Ramones et leurs relents de mélodies spectoriennes, les Pistols et la sauvagerie d’Iggy, les Clash plus mélodiques, les Damned, les Buzzcocks, Siouxie, et mes préférés les Stranglers un groupe qui peut se vanter de n’avoir jamais sorti deux fois le même album.
    C’est à partir de maintenant que Tornado va nous faire part de ses traumatismes estudiantins ;)

  • tornado  

    … Mes traumatismes estudiantins ont fait que je déteste le punk (enfermé en internat dans une chambre 3 ans avec des punks, ça vous marque un homme !) ! Mais j’adore Punk Rock Jesus.
    En tout cas, c’est net : La checklist de Sean Murphy n’est pas très punk…

    • Bruce lit  

      …Voyez, je vous l’avais dit !

  • Marti  

    Je vous rejoins sur la setlist, ils sont où les Stranglers, Meteors, Johnny Thunders, Cock Sparrer ?… Pas même trace des plus connus comme les Ramones, Stooges, Sex Pistols, etc…

    Voilà sinon rien à dire de plus que ce qui a été dit, le bouquin ne fait que confirmer la talent artistique de monsieur Murphy tout en le faisant avancer à grand pas sur le chemin du scénario. J’espère quand même qu’un jour nous auront droit à une version encrée et colorisée de cette oeuvre, même si en l’état actuelle elle est superbe.

  • Azahk  

    on voila une concept original…
    allez je me lance

  • Présence  

    Pitch de première main : pas de chance, il a été prouvé depuis que le suaire de Turin ne date pas de la bonne époque, et donc qu’il n’a jamais servi de linceul au corps du Christ.

    Murphy réalise un boulot monstrueux. – Les images que tu as choisies sont effectivement très impressionnantes, peut-être encore plus que celles de « Joe, l’aventure intérieure ».

    Ton commentaire met l’eau à la bouche, en mettant en lumière les qualités de l’ouvrage, et ses limites. Je finirai peut-être par changer d’avis et le lire.

  • Tornado  

    Punk Rock Jesus est une oeuvre conceptuelle forte et attachante. Une pierre à l’édifice du comic book.
    Ses défauts sont réels, mais ils ne sont pas avilissants.

    • Marti  

      Voilà, ses nombreuses qualités éclipsent totalement ses quelques défauts.

  • Xabaris  

    J’ai une forte tendance à me méfier des œuvres qui ont JÉSUS pour héros ou tout simplement contenu dans leur titre.

    Voilà une des raisons qui a fait que, a tort, je ne me suis jamais intéressé a ce comics. Je vais de ce pas rectifier mon erreur!

  • Bruce  

    Je viens de le finir et j’ai adoré ! Une fin bof, mais le reste, j’ai trouvé ça très fin, subtil et comme tu le dis et Manson avant lui, il ne s’agit pas de détester Dieu, mais le dieu des autres !
    merci pour cette découverte.

  • Tornado  

    J’ai failli ne pas l’acheter. Je me suis décidé au dernier moment sur un coup de tête !

  • Lone Sloane  

    En attendant la VF de The Wake, et parce que la chronique de Tornado est un modèle de concision tout en restant critique par rapport à son objet, un autre exercice de style sur le Punk Rock Jesus de Sean Murphy:
    https://m.youtube.com/watch?v=xgl2nulv9B0
    Bonne année à tous ceux qui font et lisent ce site

  • Jyrille  

    Bonne année Lone Sloane ! Et merci pour le lien, c’était marrant.

  • JP Nguyen  

    Je suis en vacances chez de la famille et je pioche dans la bibliothèque d’un cousin.
    Des années après tout le monde, je découvre ce comicbook. Mon avis rejoint celui écrit par Tornado, notamment :
    « ’elle demeure suffisamment attachante et nettement au dessus de la masse pour mériter amplement ses 5 étoiles… »

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