Mystère Miraculeux (Mister Miracle)

Mister Miracle, la série limitée, par Tom King et Mitch Gerads

Article de JP NGUYEN

VO : DC Comics

VF : Urban

 Un récit d’évasion, mais pas que…  (c) DC Comics

Un récit d’évasion, mais pas que…
(c) DC Comics

Personnage créé par Jack Kirby en 1971, Mister Miracle appartient à la mythologie des « New Gods » de la saga du Quatrième Monde. Fils du Highfather, souverain de la rayonnante New Genesis, il a, dans le cadre d’un accord de paix, été échangé à la naissance avec Orion, fils de Darkseid, et élevé sur l’inhospitalière planète d’Apokolips. Reconnu comme le plus grand maître de l’évasion de l’univers DC, il est reconnaissable à son costume très coloré.

En 2017-2018, le scénariste Tom King ( VISION , SHERIFF OF BABYLON) et le dessinateur Mitch Gerads ( BATMAN ) ont revisité le personnage dans une série en 12 numéros, saluée par la critique outre-Atlantique.

Cet article est amicalement dédié à Tornado, à qui j’emprunterai quelques expressions choisies (les reconnaîtrez-vous ?)

Darkseid is. Spoilers are.

Si on m’avait dit qu’une de mes meilleures lectures super-héroïques de 2019 serait MISTER MIRACLE, j’aurais eu du mal à y croire. Nan mais, sérieux ? Vous avez vu ce costume mochissime avec ses couleurs criardes et son masque qui ne ressemble à rien ? C’est quoi son pouvoir, déjà ? Il n’a pas son pareil pour s’évader ? Captivant !
A la base, les NEW GODS de Kirby, j’en avais surtout retenu le puissant et ombrageux Darkseid, qui inspira Jim Starlin pour créer Thanos .

A part lui, aucun autre membre de ce panthéon n’avait vraiment marqué mon esprit. Fort heureusement, le prélude de 8 pages en début d’album (illustré par Mike Norton et colorisé par Jordie Bellaire) rappelle tout ce qu’il faut savoir du personnage avant d’attaquer le récit principal. J’avais eu des échos majoritairement positifs sur cette série et le duo King/Gerads, déjà croisé sur Batman, bénéficiait chez moi d’un capital sympathie important (le dyptique Batman #14-15 explorant la relation entre Bat et Cat était, de mon point de vue, une réussite). Plus encore que sur l’homme chauve-souris, c’est avec sa VISION que Tom King m’avait totalement bluffé, dans un récit de super-héros de banlieue, « marié, deux enfants », qui m’avait pris par surprise.

Avant de partir sauver l’univers, penser à faire garder les chats…  (c) DC Comics

Avant de partir sauver l’univers, penser à faire garder les chats…
(c) DC Comics

Avec MISTER MIRACLE, King récidive un peu dans la même veine puisque le parti-pris de la série, c’est d’entremêler les enjeux extraordinaires (la guerre interplanétaire entre New Genesis et Apokolips) avec les préoccupations plus prosaïques du héros, plus précisément de son alter ego Scott Free et de sa compagne, Big Barda.
A la base, l’existence de Scott Free n’est pas banale. Il faut quand même rappeler qu’il gagne sa croûte en se produisant dans des spectacles d’escapologie. Enchaîné dans une cuve, confiné dans un tonneau devant se percuter par un train ou enfermé dans une caisse en bois larguée de plusieurs dizaines de mètre de hauteur, notre héros se sort de tous les pièges !

Pourtant, le récit s’ouvre sur sa tentative de suicide et le premier chapitre sera jalonné de plus d’une vingtaine de cases sur fond noir avec pour simple texte : « Darkseid est » (quand je vous disais que c’était le personnage le plus marquant des New Gods…) On apprend ainsi que sous son costume coloré, le héros broie du noir, rongé par la dépression. Son vieil ami Oberon est décédé le mois précédent et son père, Highfather de New Genesis, meurt à la fin du premier numéro.
Tout le talent de Tom King, c’est de raconter les tourments existentiels de Scott Free, qui fait l’expérience du deuil et de la paternité au fil du récit, tout en narrant la grande guerre contre Apokolips et Darkseid, avec des allers-retours entre l’espace et la Terre, empruntant des tunnels Boom comme d’autres prennent le métro. La confrontation de ces deux univers est assez cocasse et l’humour engendré par les conversations décalées de Big Barda et Mister Miracle a fonctionné à plein sur moi.

Un héros qui échappe à tous les pièges, sauf celui de la vie…  (c) DC Comics

Un héros qui échappe à tous les pièges, sauf celui de la vie…
(c) DC Comics

Petite sélection :
Alors que son mari s’apprête à être jugé dans son salon pour trahison par Orion, nouveau maître de New Genesis, Big Barda accueille la délégation en annonçant qu’elle a prévu un plateau végétarien comme collation pour tout ce petit monde…
En évoquant la musique de leur première rencontre, Scott et Barda se rendent compte qu’ils étaient dans les fosses ardentes d’Apokolips, avec pour seul fond sonore le gémissement des damnés… Et c’est alors que Scott demande à la Mother Box (un genre de machine à tout faire) de leur repasser la bande-son de ce moment-là…
Plus tard, lors d’un assaut épique contre Orion, le couple devise sur le rangement à faire dans leur appartement tout en déjouant une série de pièges mortels.

C’est un cocktail plutôt étrange et inattendu, puisque le scénariste parvient à recaser une foultitude d’éléments classiques des New Gods en les ré-agençant dans une œuvre aux accents postmodernes avec un questionnement philosophique. On perçoit un grand respect pour le matériau original, sans que les auteurs n’y soient asservis, puisque le récit est totalement hors-continuité. Le résultat est assez bluffant, beaucoup moins m’as-tu-vu que du Millar ou du Bendis et moins hermétique que du Morrison ou du Moore (non, je ne fais pas tout ce name-dropping juste pour faire plaisir au Boss, pour le coup, cela retranscrit plutôt bien, selon moi, la qualité de l’écriture de Tom King).
Peut-on échapper à sa vie ? Peut-on échapper à la mort ? Roi de l’évasion ou pas, dès le départ, la réponse est donnée : « Darkseid est. » L’éclair de génie de King, c’est de faire de ce super-vilain, grand méchant patibulaire un peu cliché, une figure plus inquiétante encore. Darkseid et son obsession de l’équation d’Anti-Vie deviennent la métaphore des pensées dépressives et mortifères qui peuvent saisir l’homme occidental à l’approche de la mid-life crisis.

Darkseid cause des angoisses nocturnes…  (c) DC Comics

Darkseid cause des angoisses nocturnes…
(c) DC Comics

En charge des dessins et des couleurs, Mitch Gerads rend un travail remarquable. Au premier abord, l’usage quasi-exclusif du gaufrier de neuf cases pourrait paraître barbant mais, ici, l’artiste gère très bien sa mise en page, tantôt en transformant une image unique en panoptique pour respecter le découpage ou en suivant des protagonistes dans un travelling horizontal sur la largeur d’une bande. Que ce soit sur les scènes de dialogues ou les scènes d’action, on ne s’ennuie jamais et on suit parfaitement le déroulement des évènements. Sans en abuser, l’artiste superpose parfois des effets « déformants » sur ses cases, accentuant l’aspect étrange et onirique du récit. Comme si on percevait des glitchs dans la Matrice…

Il dessine Big Barda comme une femme de très grande stature, athlétique et avec un visage aux traits affirmés (et non pas une jolie frimousse trop générique). Les interactions entre Barda et Scott (y compris au plumard), leur vie de couple, leur complicité sont illustrés avec beaucoup de crédibilité, jusque dans les postures des personnages. Ce ne sont pas juste des mannequins juxtaposés et pris en photo. Quelque part, le style de Mitch Gerads me rappelle celui d’Alex Maleev, que j’avais tant aimé sur DAREDEVIL , mais avec une meilleure intégration entre personnages et décors et une narration plus dense.
Coucher de soleil intimiste sur Terre, champ de bataille dévasté sur Apokolips, le dessinateur se montre capable de tout illustrer, variant ses couleurs pour construire ses ambiances. Il s’en sort également très bien sur les scènes comiques, comme par exemple lorsque le massif et brutal Kalibak chausse ses lunettes pour lire attentivement un traité de paix…

Couverture alternative du numéro 7, avec un exemple de l’effet de « distorsion » sur le nouveau né  (c) DC Comics

Couverture alternative du numéro 7, avec un exemple de l’effet de « distorsion » sur le nouveau né
(c) DC Comics

Pour les couvertures régulières, c’est un gars que je ne connaissais pas, Nick Derington, qui s’y colle. Son trait est un peu plus épais que celui de Gerads et le style penche plus du côté du super-héros classique. Il signe quand même de jolies covers, en particulier celle du numéro 10, un saisissant portrait de Darkseid. Plus globalement, ces illustrations amènent un décalage supplémentaire, entre un univers classique d’un encapé au costard bariolé annoncé en couverture et un récit plutôt adulte dans les pages intérieures.

Adulte ! Le mot est lâché ! Et je n’utilise pas ce terme juste parce qu’il y a de la violence ou du sexe. Il y a surtout un sous-texte qui destine cette série aux « Mature Readers », comme on dit…. Pourtant, avec son look de geek s’habillant en T-shirt de super-héros, Scott Free ne ressemble pas trop à un parangon de maturité… C’est sûrement ce qui aide ce lecteur à s’identifier à lui, même si je n’ai jamais eu de guerre interplanétaire à mener. Mais j’ai déjà connu l’émerveillement de la naissance d’un enfant (et même plusieurs), la fatigue des nuits entrecoupées, la joie des premiers pas, des premiers mots… Et aussi l’angoisse de devoir un jour les abandonner, de quitter la vie, cette micro-parenthèse dans le néant éternel…

Darkseid est… superbement croqué par Nick Derington  (c) DC Comics

Darkseid est… superbement croqué par Nick Derington
(c) DC Comics

Dans MISTER MIRACLE, l’apprentissage de la paternité et la quête du sens de la vie forment une toile de fond universelle, habillée de façon originale et inattendue avec la mythologie d’un pan parfois oublié du DC Universe. Autant le reconnaître, je suis sans doute dans le cœur de cible de cette série, en tant que papa-geek dans sa quarantaine. Ce comicbook parlera peut-être moins à des lecteurs plus éloignés de ces préoccupations ou ne supportant pas les oripeaux super héroïques dans un récit philosophique.

Action, humour, amour, émotions et réflexions : un savoureux cocktail concocté par le duo King/Gerads ! Lorsque Scott Free partage son épiphanie dans les dernières pages du récit, mon esprit vagabonde et s’interroge sur la destinée humaine, si tant est qu’elle existe. Ça fait partie du mystère.
Etrange chose que la vie, qui nous sort du néant, nous donne tant à voir puis nous replonge à jamais dans l’obscurité. Et parmi tout ce que peut offrir la vie, il y a des comicbooks de super-héros à la fois divertissants et intelligents. Ça fait partie du miracle !

Révélation choc : Batman tue les bébés !  (c) DC Comics

Révélation choc : Batman tue les bébés !
(c) DC Comics

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Après THE VISION chez Marvel et SHERIFF OF BABYLON, Tom King continue de faire des miracles avec un héros sur lequel JP Nguyen n’aurait pas parié un kopeck : Mister Miracle. Adulte aussi bien dans le fond que dans la forme, le miracle a lieu chez Bruce Lit.
La BO du jour :

« I want to break free » : est-ce l’objectif du malfaisant Darkseid ou bien le cri d’un Mister Miracle prisonnier de sa vie ?

49 comments

  • Jyrille  

    J’ai fini la lecture de MISTER MIRACLE hier soir.

    « Fort heureusement, le prélude de 8 pages en début d’album (illustré par Mike Norton et colorisé par Jordie Bellaire) rappelle tout ce qu’il faut savoir du personnage avant d’attaquer le récit principal. » Oh oui ! Imagine moi, qui ne connaissait que la version de Morrison dans Final Crisis…

    Le truc c’est que maintenant, je suis super intrigué par le Batman du même couple d’auteurs… Chier. En attendant (hypothétique), ma prochaine lecture sera donc la VISION de Tom King.

    « La confrontation de ces deux univers est assez cocasse et l’humour engendré par les conversations décalées de Big Barda et Mister Miracle a fonctionné à plein sur moi. » Tout pareil !

    « Darkseid et son obsession de l’équation d’Anti-Vie deviennent la métaphore des pensées dépressives et mortifères qui peuvent saisir l’homme occidental à l’approche de la mid-life crisis. » Bien vu, je n’y avais pas pensé comme ça.

    Rien à redire sur les dessins, j’ai comme toi apprécié les deux dessinateurs. Je comprends ta comparaison avec Maleev mais ce n’est pas la première référence à laquelle j’aurai pensé.

    Quant à « Batman tue les bébés », c’est tellement bien trouvé, à la fois drôle et profond (n’est-ce pas durant l’enfance qu’on lit du Batman ?) que cette phrase résume tout le ton et le propos du livre : de l’humour d’adulte geek déprimé de voir ses idoles tomber de leur piédestal.

    Ta conclusion est magnifique. Je note aussi que la double planche sur la question philosophique de l’existence selon Descartes est brillante. Seule ombre au tableau : je ne suis pas certain d’avoir compris la fin.

    Merci JP pour cet article de haute volée !

    La BO : un classique au clip d’anthologie.

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