Dr STRANGE par Tradd MOORE et Jensine ECKWALL
Un article de SEBASTIEN ZAAF
VO : Marvel Comics
VF : Panini Comics

Après un passage remarqué sur LUTHER STRODE et SILVER SURFER : BLACK, Tradd MOORE nous entraîne dans une aventure du Docteur Strange peu commune et pour laquelle il est recommandé de s’accrocher pendant la lecture. Ce n’est pas simplement un récit, c’est aussi une aventure sensorielle, une expérience aux limites de la philosophie et de la métaphysique qui nous est proposée. Un choix graphique audacieux mais finalement pas si éloigné des standards du personnage dans sa longue histoire marvélienne. En route donc vers l’infini et au-delà …

Break on through to the other side ©Marvel Comics
UNE EXPLORATION MYSTIQUE
Le Docteur Strange se réveille dans un monde étrange qu’il ne connaît pas, au milieu d’une végétation et d’une faune inconnue. Est-il vivant ? Est-il mort ? Cette première partie, sous forme d’exploration mystique et onirique plonge d’abord le lecteur dans un foisonnement d’interrogations, le mettant volontairement mal à l’aise dans un récit qui s’annonce particulier, tant dans la forme que le fond. Strange et le lecteur sont emmenés sur un périple dans une forêt, doivent suivre un chemin sur lequel le temps n’existe pas. Aux confins du chemin, une cité encore plus étrange, entre rêverie médiévale et cauchemar fiévreux à la Clive Barker.
Au sein de cette cité, entre combats et survie, il doit trouver des réponses à la question « Délivrez mon enfant… ». Capturé par un mystérieux prisonnier, il est conduit à Sanc Nistos, une cité encore plus mystérieuse, dominée par un Corps-Machine et traversée d’une rivière rouge sang. Les débuts de réponse arrivent, métaphysiques et cosmogoniques. Strange se remémore le début, une divinité qui a hanté ses rêves et sa psyché pendant un an avant de se manifester à son sanctuaire. Son nom est Sophia et elle demande l’aide de Strange pour accoucher d’un être né d’elle et d’une entité connue sous le nom de Bythos. L’accouchement sera tout à la fois physique et philosophique.

Riders on the Storm ©Marvel Comics
UNE AVENTURE MAIEUTIQUE
Mais avant l’accouchement il faudra d’abord traverser Sanc Nistos jusqu’au Corps-Machine afin de lui reprendre un élément essentiel, une Idée … Ce sont Yalda, le prisonnier, et Mona, entités reliées à sophia qui doivent aider Strange. Mais le Corps-Machine et Bythos lui-même ne l’entendent pas ainsi. Une lutte s’engage en traversant un océan immatériel dans lequel le temps et l’espace se mélangent, Strange se voyant lui-même multiplié, à la fois mort et vivant.
Alors que ce déroule ce combat dans un plan de l’existence, un autre combat se déroule lui-aussi dans le sanctuaire de Strange : l’accouchement de Sophia avec un Strange écartelé entre les différents plans. Perdu dans un marais sans fin et sans fond, Stephen revient à lui et c’est un Strange aux confins de la folie qui rejette TOUT mais reprend forme alors que le nouveau-né de Sophia apparaît. Et c’est un Strange révélé qui doit à nouveau se battre pour sauver ce qui a été et ce qui sera.

PAS Waiting for the Sun ©Marvel Comics
UN PERIPLE GRAPHIQUE
Arrivé à ce stade, le lecteur qui s’accroche encore mérite une pause bienvenue pour décortiquer la proposition graphique de ce volume. Bien entendu, on ne peut nier l’innovation qui consiste à entremêler le récit lui-même, sa forme narrative et sa forme graphique. Une explosion de formes et de couleurs, à la fois construit et déconstruit. Un univers qui n’est pas sans rappeler les débuts du personnage sous la plume de Steve Ditko et nous verrons que le cœur du récit lui-même doit plus à Ditko qu’il ne le formule. On y retrouve aussi une forme psychédélique qui a fait le succès de Frank Brunner sur le titre au milieu des années 70. Il y a aussi des curiosités comme ces cités gigantesques environnées de formes titanesques et peuplées de chevaliers en armure, donnant l’impression étrange que le monde du comics se fond avec celui de BERSERK. Avec au milieu, comme un fondu naturel, un esprit médiéval de sorcellerie, comme Strange avalé par un grimoire magique qu’il ne maîtriserait plus.
Les couleurs d’Heather Moore, la compagne de Tradd Moore, et qui le suit sur certaines de ses réalisations sont somptueuses et participent grandement à l’expérience que représente ce Doctor Strange : Fall Sunrise qui va à coup sûr déconcerter plus d’un lecteur. Et si l’élan poétique et artistique de ce projet est visible et compréhensible, il n’en reste pas moins que comme Strange qui cherche des réponses, le récit lui-même n’est pas gratuit et pétri d’idées et de concepts.

Strange Days ©Marvel Comics
UN CONCEPT METAPHYSIQUE
Le nom même de l’antagoniste principal, Bythos, n’est pas choisi au hasard. Bythos en grec ancien signifie profondeur ou abîme. Et l’on comprend ici aussi que cette descente en profondeur est aussi pour Strange l’advenue d’une introspection comme on le constate tout au long du récit. Il est aussi l’Etre Suprême (en opposition au Sorcier Suprême) et le Père primordial, trônant au sommet du Plérôme (Pléome dans le récit), la demeure des Eons. On nous conte à un moment du récit que dans l’immensité de l’infini, il y avait le TOUT. Qui s’est divisé en Bythos, le royaume des Idées et Sophia, le royaume des Formes. Bythos et Sophia engendrèrent douze enfants, les Eons. Sophia voulant échapper à Bythos, celui-ci tenta de l’absorber mais Sophia s’échappa. De ce schisme dans le TOUT naquit Ecu, rejeton de Bythos et Sophia, que Bythos manipule et utilise comme son agent. Le récit rejoint ici sa forme narrative et graphique dans l’Idée et la Forme. L’accouchement est un procédé métaphysique, la maïeutique, qui permet à Strange de connaître les vérités révélées du monde des Eons dans un cycle de vie qui voit Strange s’éveiller dans le Néant quand à la fin du récit Ecu est dans le Néant de même que les souvenirs de Strange. Et si l’idée rejoint la forme, le graphisme emprunté à Ditko n’en laisse pas moins la place aux idées de l’artiste Ditko, pétri de philosophie randienne, grand admirateur d’ Ayn Rand. Il y a donc un travail sur la métaphysique et que la réalité existe indépendamment de l’observation, ce qui est valable pour Strange et pour le lecteur. Un travail sur l’épistémologie c’est-à-dire l’étude de la science et de la connaissance. A ce titre, le périple de Strange est un véritable voyage sur le savoir et la connaissance, sur la raison elle-même, bien que celle-ci lui échappe à la fin avec ses souvenirs effacés, comme une quête sans fin puisque contrairement à Bythos et aux Eons, l’humain ne peut tout savoir et tout envisager. La fin du récit travaille sur l’éthique. Alors que l’Idée volée à Bythos est celle des Lames, faites pour tuer les Eons et que Yalda désire tuer Ecu pour briser le lien avec Bythos, Strange qui est soumis à la question de donner vie à la lame, a l’idée en tant que médecin de la lame du bistouri, non pas façonnée pour tuer mais pour guérir au-delà de la chair. Il y a ici une proximité avec l’éthique randienne : « Pour vivre, un homme doit tenir trois choses pour valeurs suprêmes et souveraines de la vie : La Raison, le Sens et l’Estime de Soi. » Trois qualités que Strange démontre en cet instant crucial qui illustre aussi le concept de droit fondamental à vivre. La valeur pour Rand est ce que quelqu’un gagne ou garde. Strange avait gagné une initiation mais n’a pu la garder puisque tout revient au néant. L’esthétique randienne qui a pour but de projeter des idées complète le parcours philosophique de cette œuvre.
Autant objet esthétique que panorama métaphysique et philosophique, voyage à travers l’histoire et les idées du personnage et de son créateur, Doctor Strange : Fall Sunrise est un ouvrage complexe, dense, difficile d’accès, tant dans la forme que le fond mais qui se révèle riche et nécessite plusieurs lectures pour une compréhension complète. Bien loin des comics trips de super-slips qui se tabassent à coup de blop et wizz, c’est tout à la fois un récit initiatique tant pour le héros que le lecteur et une expérience visuelle et sensorielle digne d’un titre halluciné des Doors. When you’re Strange / No one remembers your name… Le Néant et le Tout.

super analyse. chapeau !
Gros article, Sébastien, merci pour toutes les explications, que je n’ai sans doute pas complètement saisies. J’avais vu la réédition récemment et j’avais été tenté mais je n’ai pas sauté le pas. Pourtant graphiquement ça m’intéresse. Si je la retrouve, j’essaierai peut-être. Merci pour les références aux Doors, tu n’aimes pas Waiting for the sun ?
Merci pour cette présentation ! Je viens juste de lire l’intégrale Luther Strode. Si je n’avais pas été convaincu par Moore sur Ghost Rider, j’ai bien aimé cette trilogie.
Cette approche très graphique de Strange dans le style Ditko me séduit, même si je dois avouer que l’idéologie Randienne me ferait plutôt reculer.
Hello.
Le Doctor Strange est loin d’être mon super héros préféré, surtout dans les délires mystiques à la Ditko. Je suis, sur le sujet, plus terre à terre.
Pourtant je dois dire que ta présentation et des arguments font mouche. Je n’y connais rien à l’idéologie Randienne que je découvre ici.
J’y vois aussi, un rapprochement avec les œuvres de Jodorowsky, l’INCAL notamment ou encore LE LAMA BLANC.
Très très intéressant graphiquement également surtout que l’on vois bien que l’on est dans un récit hors continuité et hors mainstream.