And Your Bird Can Talk (Tokyo, ces jours-ci)

Tokyo, ces jours-ci par Taiyo Matsumoto

Un magazine de CYRILLE M

VO Shogakukan

VF Kana

TOKYO, CES JOURS-CI est un manga de Taiyou Matsumoto, paru en trois tomes en France, chez Kana, entre novembre 2024 et février 2025. Chaque tome compte environ 220 planches.

Tchîîp tchîp tchip pip tchîî !
Oh pardon, j’avais oublié que vous ne parliez pas l’oiseau, plus spécifiquement le moineau de Java, contrairement à mon propriétaire, Shiozawa. Aujourd’hui, après trente ans de bons et loyaux services passés à être éditeur, il a décidé de démissionner. Pour raisons personnelles. Vous comprenez, Shiozawa est avant tout un être d’empathie. Il en faut beaucoup pour supporter et épauler tous ces auteurs de mangas, pétris de défauts et de failles.

Shiozawa, lui, ne les abandonne jamais. Les stars déchues ou oubliées, il veut encore les faire briller, leur rappeler leur éclat, les réveiller après des années de ronronnement. Sa grandeur d’âme est inversement proportionnelle à son quotidien : nous vivons tous deux dans un minuscule appartement où le superflu n’a pas sa place, où il se contente des ses lunettes rafistolées par du sparadrap, participe à la vie de son immeuble, bref, Shiozawa brille par sa modestie.

En quittant son travail, il se retrouve face à plusieurs défis, dont un de taille : passer le flambeau à d’autres éditeurs. Comment expliquer ce qui fait qu’un créateur vous fera confiance, acceptera les critiques sans acrimonie, vous rappellera ? Il ne suffit pas d’avoir une liste, un mode d’emploi ou quelques conseils. Il faut s’apprivoiser, se connaître, se respecter. Et tout ceci prend du temps.

Matsumoto propose ici exactement le même trait que celui de SUNNY, très européen et réaliste, où les pleines planches sur les villes, qui m’ont parfois rappelé celles de Larcenet dans BLAST, ne sont pas rares. Chaque détail des tables à dessin est représenté, tous les endroits semblent étriqués, laissant très peu de place aux personnages pour se mouvoir. Le plus étonnant, c’est la multiplication d’une convention ancienne de la bande dessinée : Matsumoto utilise de nombreuses bulles de pensées, pour chacun de ses personnages. Ceci explique peut-être le format ramassé : trois tomes, c’est très court pour la mission que s’est imposée Shiozawa. Surtout que Matsumoto n’oublie pas la poésie.

Contrairement à ses œuvres oniriques comme EVEIL, LES CHATS DU LOUVRE ou FRERES DU JAPON, ce TOKYO, CES JOURS-CI est ancré dans le réel. Son titre souligne cette précision de lieu et de temps, tout comme son sujet, qui est le quotidien de son auteur : les coulisses de l’édition de mangas. Shiozawa n’est aucunement un héros, sa personnalité effacée permet de le considérer comme un guide. Ce sont ses actions qui nous traînent de trains en banlieues, de bureaux en restaurants, d’ascenseurs en chambres surchargées.

Et la poésie semble être le moteur premier de notre conducteur : il la recherche dans la lecture de mangas, qui l’a toujours émerveillée. Alors qu’il veut faire de la place, il refuse finalement de se débarrasser de son importante collection, se rappelant sans doute au dernier moment que ce n’est pas le pragmatisme qui nous définit, mais nos passions, nos raisons de vivre. Shiozawa court après les auteurs pour retrouver la flamme, la joie primaire.

Matsumoto convoque Magritte, notamment dans ses couvertures : après un oiseau sur le premier tome, dès le second, ce sont des pommes qui apparaissent, puis des parapluies. Et il est souvent question de parapluies, dans cette bd. Ces scènes me semblent être une métaphore : le parapluie t’empêche de retrouver la sensation de la pluie, et par extension, celle où tu l’as ressentie pour la première fois.

Ainsi, vous avez sûrement compris que l’intrigue n’est pas le principal intérêt de ce voyage immobile, où Matsumoto dessine par moments d’autres types de mangas, pour rappeler à tout un chacun que le plaisir n’a pas de genre ni de style. Evidemment, il pose aussi ses propres questionnements sur ses productions : est-ce que mes personnages disent des choses intéressantes ? Est-ce que le déclin de l’art n’est pas déjà là, est-ce que tout a déjà été dit ?

Si le titre de cet article vous semble mystérieux, il est pourtant limpide : après le sous-marin jaune pour SUNNY, il semblerait que l’album REVOLVER soit la BO qui colle le mieux à Taiyou Matsumoto, puisque cette fois-ci, j’ai fortement pensé à AND YOUR BIRD CAN SING. Tout comme Urasawa, cela ne m’étonnerait pas que Matsumoto soit fan des Beatles.

2 comments

  • zen arcade  

    Taiyô matsumoto est le plus grand mangaka en activité et certainement l’un des artistes contemporains les plus importants de la bande dessinée mondiale.
    Voilà, c’est pas compliqué.

  • JB  

    Merci de nous présenter ce Tokyo, ces jours-ci (effectivement pluvieux et venteux !) le temps d’une balade, voire d’une ballade.

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