PAPRIKA, réalisé par Satoshi Kon
Un article de Sébastien ZAAF

©Sony Pictures
PAPRIKA est un anime de Satoshi Kon, sorti en 2006, racontant comment un groupe de chercheurs va devoir faire face à sa plus grande découverte, une machine permettant de pénétrer les rêves, pour le meilleur et pour le pire.
PAPRIKA , sorti en 2006, est le dernier film de Satoshi Kon, un mangaka et réalisateur devenu culte avec des œuvres comme TOKYO GODFATHERS, PARANOIA AGENT, MILLENIUM ACTRESS et surtout son premier film, de 1997, PERFECT BLUE. Assistant de Katsuhiro Otomo, il débute dans le cinéma aux côtés de Mamoru Oshii avec PATLABOR 2 en 1993. C’est déjà suffisamment culte pour un début de CV, sans même avoir vu ses films. Chez Satoshi Kon, rien n’est conventionnel . Le réel et la fiction s’entrechoquent, deux dimensions pour une œuvre multidimensionnelle elle, et qui a inspiré jusqu’aux plus grands en dehors du pays du Soleil Levant, certains le taisant pudiquement pour éviter l’accusation de plagiat, d’autres comme Christopher Nolan le revendiquant haut et fort, piochant habilement dans la pluralité de l’œuvre de Kon pour alimenter la leur. Cette ultime pépite est vraiment un film à la Kon et ceci est à la fois un constat et un hommage.
Sur le rêve
PAPRIKA raconte l’histoire d’un groupe de scientifiques qui a inventé une machine, la DC Mini, qui peut pénétrer les rêves, les projeter ensuite sur écran et permettre éventuellement de les interpréter. La DC Mini est un casque que le rêveur porte durant son sommeil. Parmi les chercheurs, qui doivent eux aussi être endormis avec la DC Mini pour parachever le traitement psycho-thérapeutique, le Dr Kosaku Tokita, personnalité introvertie et en surpoids mais génie incontestable. Il est accompagné d’Atsuko Chiba, réservée, et qui coiffée de la DC Mini laisse la place à la rousse et incendiaire Paprika, son alter ego. Elle soigne le commissaire Toshimi Konakawa, de manière informelle, la phase de test étant en cours et l’invention pas encore complètement validée. Konakawa souffre d’un traumatisme lié à son passé. Un rêve cryptique fait de cirque, de poursuite, de meurtre et de refoulement. Cette thérapie se développe grâce à un autre chercheur, ami de Konakawa, le docteur Torataro Shima. Mais tout va se compliquer alors que trois prototypes sont dérobés, révélant ainsi que quiconque peut utiliser la DC Mini pour pénétrer les rêves de n’importe qui. Un geste suicidaire du Dr Shima, qui se jette d’une fenêtre, incite les chercheurs et Konakawa à intervenir et découvrir qui veut manipuler les rêves. Cependant, le Président, mécène du projet, interdit toute utilisation de la machine qu’il considère dangereuse. Alors que rêve et réalité se confondent, chacun sera confronté à ses propres choix, à son passé et affronter sa propre nature.

Moi et Surmoi ©Sony Pictures
Une œuvre protéiforme
Le scénario en lui-même a été retravaillé et n’est pas le fruit de la seule imagination de Satoshi Kon. Il s’inspire d’un livre de 1993, de Yasutaka Tsutsui. Satoshi Kon l’a complété en en faisant une œuvre à la fois proche et radicalement différente, produite par le studio Madhouse. Il y reprend ses thèmes favoris qui sont le réel et la fiction. Deux concepts différents a priori mais qui n’en forment plus qu’un dans l’œuvre de Kon. Deux faces d’une même pièce qui brouillent les cartes et les éclairent en même temps. Le réel explique la fiction tandis que la fiction éclaire le réel. C’est typiquement le fonctionnement de la DC Mini qui est d’une certaine manière le condensé de la philosophie de Satoshi Kon dans sa globalité. C’est dans cette formalisation que les rêves sont vécus : ils sont réels puisque visibles grâce à la machine. Le réel les interprète et les transforme au fur et à mesure de l’analyse. C’est le parcours du commissaire Konakawa qui verra sa vérité révélée et qui transforme son destin.
De la même manière que sa méthode pour contacter Paprika, qui utilise un site web, le Radio Club, bar virtuel mais qui procure une expérience réelle. Cette frontière invisible se retrouve alors que le docteur Shima est sorti du rêve dans lequel il était piégé, sous la forme d’une immense parade de jouets, peluches, robots et poupées. Il se pose légitimement la question de savoir où se rendait cette parade. Atsuko lui répond qu’elle allait probablement à un endroit d’où on ne revient pas. Frontière intangible entre vie, rêve et mort, un questionnement très ancien que l’on retrouve dans HAMLET : « Mourir, dormir, … dormir… rêver peut-être ?» Un écho du Prince Déchu du Royaume du Danemark pourri au Souverain Déchu du Royaume des Rêves corrompus dont je tais l’identité.

Parade ©Sony Pictures
L’identité, un autre thème très important dans l’imaginaire de Satoshi Kon. Tokita qui brouille son identité derrière sa boulimie morbide, Atsuko qui transcende sa nature à travers Paprika et Konakawa qui se cherche entre ce qu’il est et ce qu’il aurait voulu être. Tout cela entre rêve, réalité et virtualité. Dans une perspective très jungienne qui fait écho à cette citation : « Prétendre que les rêves ne sont que la réalisation de désirs refoulés est une conception depuis longtemps caduque.
Certes, il est aussi des rêves qui réalisent de toute évidence des vœux ou des appréhensions. Mais que ne pourrait-on y trouver en outre ! Les rêves peuvent être faits de vérités inéluctables, de sentences philosophiques, d’illusions, de fantaisies désordonnées, de souvenirs, de projets, d’anticipations, voire de visions télépathiques, d’expériences intimes irrationnelles, et de je ne sais quoi encore ». Un résumé de la parade et du rêve de Konakawa, piégé à un moment dans une cage, symbole de son refoulement. A nouveau, la coexistence de deux concepts, la liberté et la contrainte.

Tokita Big in Japan ©Sony Pictures
Une œuvre d’influence
L’œuvre de Satoshi Kon se prolonge au-delà d’elle-même. En influençant des œuvres comme REQUIEM FOR A DREAM (qui puise ses inspirations dans PERFECT BLUE) à BLACK SWAN. Mais l’influence la plus manifeste est sur l’œuvre de Nolan. Là où Darren Aronofsky évoque des « coïncidences », Nolan lui semble clairement revendiquer ses emprunts. Notamment pour INCEPTION, les scènes de l’ascenseur et de l’hôtel, avec le corps qui flotte dans le couloir, tiré du rêve de Konakawa sont reprises quasiment plan pour plan. Avec cette interrogation sur le rêve, ses méandres labyrinthiques, et ses différents niveaux avec le rêve dans le rêve. Là où le voile se déchire entre réalité et rêve en même temps que le corps de Paprika contenant celui d’Atsuko, Nolan reprend cette idée d’un même espace-temps entre le moment du rêve et la vie réelle. Des questionnements que l’on retrouve aussi dans INTERSTELLAR et TENET. Et qui posent la question de la frontière ténue entre plagiat et intertextualité.
Mais cette influence se prolonge aussi musicalement grâce à l’OST formidable de Susumu Hirasawa. Si vous l’écoutez avant de voir le film, vous y trouverez l’étrangeté d’un bric à brac mais après avoir vu le film, vous comprendrez mieux comment cette musique fait corps véritablement avec le propos et les images, la version protéiforme de l’œuvre projetée dans sa musicalité, comme un rêve qui passe d’une scène à une autre, sans lien apparent mais dans une interconnexion énigmatique. La musique, un élément encore très important chez Kon, puisque la musique fait corps avec l’œuvre comme pour celle de Miyazaki et celle de Mamoru Oshii. Satoshi Kon était aussi connu pour préférer l’animation qui lui permettait plus librement de mettre en image ses idées. Pourtant, on ne peut nier une réelle maîtrise cinématographique, pas seulement dans l’animation, mais dans son ensemble. Lors d’une scène, Konakawa, cinéaste en herbe dans ses jeunes années, livrera à Paprika une leçon de cinéma sur la manière de filmer qui montre que chez Kon, la théorie rejoint toujours la pratique. A nouveau deux concepts qui se complètent, comme la virtualité du couple Paprika / Konakawa complète la réalité du couple de recherche Atsuko / Tokita.

Nolan est un Kon ©Sony Pictures
Je ne peux donc que vous inciter à découvrir cette œuvre magistrale, joyau de l’œuvre de Satoshi Kon, PERFECT BLUE faisant office de diamant brut. Un animé structuré, intelligent, évoquant différentes thématiques et notamment celle de la responsabilité des chercheurs face à leurs découvertes ainsi que la quête du soi profond.
On ne peut que regretter la disparition prématurée de Satoshi Kon, mort en 2010 des suites d’un cancer. Mort mais en même temps toujours très vivant, dans son œuvre comme dans celle des autres, divaguant peut-être au gré de la parade de PAPRIKA, sur la musique entêtante et transcendante d’Hirasawa.

Merci pour cette présentation ! Il faut que je revois le film : j’ai un relativement bon souvenir de Millenium Actress, Perfect Blue et de Paranoia Agent, mais Paprika ressemble à… un rêve fiévreux ? Approprié, après tout !
« Coïncidences ? » Aronofsky est assez gonflé, il me semble qu’il avait récupéré les droits sur Perfect Blue pour pouvoir reproduire le plan du personnage qui hurle sous l’eau…
Ton article me donne vraiment envie de revoir ce film, vu une seule fois il y a… facilement plus de 10 ans.
Le rêve et la réalité, un sujet qui me parle bien ces derniers temps…