Dandy, un peu maudit (Crénom Baudelaire!)

Crénom Baudelaire de Dominique et Tino Gelli

VF : Futuropolis

Propos Recueillis par BRUCE TRINGALE

Un sale gosse pervers et insupportable
©Futuropolis

Crénom et merde à la mort ! On aurait bien voulu savoir ce que l’ami Jean Teulé aurait pensé de ces trois romans graphiques de Dominique et Tino Gelli tirés de son livre éponyme et qui est déjà à Baudelaire ce qu’’AMADEUS a été à Mozart : une superbe biographie avec ce qu’il faut de vérité et son lot de fantasmes autour du prince Charles des poètes maudits.
Rencontre avec Dominique Gelli et son fils Tino pour un must de 2025.

Votre biographie en trois tomes de Baudelaire touche à sa fin. Que ressentez-vous à l’issue de ces cinq années de travail ?

Tino: Beaucoup de fierté. C’est ma première expérience en bande dessinée et j’ai pu vivre cela
avec mon père. Ces cinq années m’ont permis d’expérimenter ce média en parallèle de ma pratique musicale. C’est une grande joie de clore cette aventure familiale autour de l’art et de Baudelaire.

Dominique : Un sentiment de plénitude. Luxe, calme et volupté. Plus sérieusement, nous ne réalisions pas vraiment l’ampleur du projet en nous lançant dans l’adaptation du roman de Jean Teulé, comment en vivant aux côtés du poète, en s’y confrontant , cela allait infuser nos existences. Et un petit parfum de mélancolie aussi avec la fin de ces moments intenses, exaltants, tendres parfois, passés en compagnie de Baudelaire et de Jean. Un grand-huit émotionnel.

CRENOM BAUDELAIRE a été initié par son romancier Jean Teulé, mort entretemps. En son absence, avez-vous ressenti une pression supplémentaire pour l’adapter ?

Dominique : Forcément la disparition de Jean Teulé juste avant la sortie du premier tome m’a mis par terre. Il était à l’initiative du projet après notre collaboration sur  » Mangez-le si vous voulez », suivait son évolution avec bienveillance et m’abreuvait de ses précieux conseils. On riait bien aussi , sa « punk attitude » nous disait souvent de ne pas avoir peur de fendiller la statue élevée autour du poète. Après sa mort, c’est devenu un devoir pour nous de poursuivre la route en nous efforçant de respecter au mieux ce qui nous avait conduit tous les trois sur les traces de Baudelaire.

De nombreux poèmes de Baudelaire illustrés par Tino Gelli.
©Futuropolis

Les dessins de CRENOM BAUDELAIRE sont tout, sauf académiques : il y flotte un parfum d’horreur, de chairs et de corps déformés, les peintures et les couleurs de Tino sont pleines de sauvagerie : comment avez-vous arrêté ces choix esthétiques ?

Dominique : Ahah! En cherchant bien on devrait trouver un peu de beauté au milieu de tout ça. Je me suis chargé de réaliser la partie biographique du récit sur la vie de Charles Baudelaire, Tino, lui, prenant en mains et pinceaux les visuels autour des textes de Baudelaire. De mon côté je voulais traduire cette existence assez misérable du poète à travers un prisme assez trivial, sans joliesse, expressionniste parfois. Quant aux illustrations de Tino, elles sont colorées, sauvages, extraverties mais elles sont également solaires, positives je trouve. Ni anxiogènes ou dépressives. Elles tendent vers une pureté en posant un regard innocent sur un matériau souvent trash, un peu à la manière de Lynch, ce qui peut susciter le trouble .

Tino : Ma peinture est originellement vivante, brutale. La présence du geste dans mes représentations est primordiale pour mieux figurer les expressions que je veux transmettre. Quand Dominique m’a proposé de travailler sur « Crénom » c’était notamment parce que mon travail s’inscrivait bien avec la folie des textes de Baudelaire, son esprit torturé pouvait apparaître dans certaines de mes oeuvres qui font cohabiter comme chez lui la poésie et le sauvage.

Et puis il y a Baudelaire avec ces cheveux bleus et verts, vous n’avez rien fait pour l’embellir !

Dominique : C’est un peu lui qui l’a cherché aussi ! Icône de K-Pop avant l’heure.

Des couvertures qui frôlent le sublime.
©Futuropolis

Votre bio montre à quel point Baudelaire était un être médiocre, pathétique et autodestructeur. Vous le dessinez comme un éternel enfant capricieux et mesquin. Que vous inspire ce personnage complexe ?

Dominique : C’est vrai que l’homme inspire à première vue le rejet, voire le dégoût tant il se complaît
à être détesté. C’était une jouissance chez lui de se rendre haïssable et il y réussissait très bien.
C’est vrai que l’on peut trouver dans sa prime enfance des évènements, des douleurs qui l’ont
conduit à se comporter d’une façon vile, pleutre et mesquine tout au long de sa vie. Nous les décrivons dans le premier tome mais cela ne justifie en rien ses actes et son tempérament odieux et suffisant tout au long de sa vie.
Il était aussi d’une mysoginie crasse. Bref, repoussant en tous points.
Cet aspect de l’homme était relativement peu connu. On donnait à voir plutôt l’image de l’artiste, du poète, certes maudit mais perché sur son rocher, au-delà des hommes, éthéré, misanthrope mais génial.
Jean Teulé voulait aller plus loin que l’image d’Epinal du poète créée à partir de son génie littéraire réel pour nous décrire l’homme derrière ces vers et le mettre en miroir contrasté de son oeuvre. Nous, également.

Le Joker ?
Non, le couple toxique : Baudelaire et Jeanne Duval

©Futuropolis

Et pourtant à certains moments, le lecteur éprouve une certaine empathie voire du respect pour Charles dont l’humanité et les failles se manifestent par intermittence derrière les couches de provocation et de sadisme envers ses pairs. Il se montre notamment réellement protecteur envers son ancienne maîtresse Jeanne à la fin de sa vie.

Dominique : Exactement. Derrière le vernis du provocateur, de l’homme méprisable , en étudiant attentivement les écrits sur lui on découvre un personnage plus ambigu. Il y avait certainement une fragilité derrière les fanfaronnades, les provocations. Des lueurs de compassion ou de contrition émergeaient chez lui parfois.
Était-ce dû à sa foi catholique qu’il bousculait sans cesse mais qui était profonde apparemment ou son sentiment d’abandon , de trahison dans son enfance, difficile de dire la raison qui l’amenait parfois à des moments ou des gestes d’empathie. Ces moments étaient assez rares quand même !
On peut dire aussi qu’au-delà de sa passion avec Jeanne il éprouvait une réelle tendresse, une affection envers elle. Une affection ambiguë, chaotique, tragique à la hauteur de la démesure de l’homme.
Domine chez lui quand même l’idée de « chosifier » la femme, de la soumettre, l’instrumentaliser à travers la figure « noble » de la muse.
Néanmoins, dans le récit de Jean, les femmes ne se laissent pas vraiment faire. Il y est bien souvent ridicule, pathétique. Le seul moment d’émotion envers le personnage que l’on puisse ressentir selon moi est celui où , malade, il s’affaisse et pose sa tête sur l’épaule de sa mère. Il n’est plus alors au-delà des hommes, il est juste un humain. Il redevient enfant.

Le provocateur et le dandy destroy, sur le point de mourir, redevient un enfant sur l’épaule de sa mère. Une planche bouleversante.
©Futuropolis

Baudelaire a été un fils épouvantable, un piètre amant, un ami peu fiable, un misogyne sadique même pour l’époque et un écrivain finalement de peu d’éthique.
Plus que jamais à vous lire, se pose la question des correspondances entre l’homme et son œuvre. Comment vous positionnez-vous ?

Tino : Oui, il est inqualifiable. C’est très difficile de ne plus penser à ces aspects de sa personne quand je le lis à présent. Je me demande toujours si c’est parce qu’il était aussi immonde qu’il a écrit comme il a écrit. Je dois reconnaître que j’ai beaucoup de mal à l’instar de Michael Jackson à cohabiter avec son art. Je reste vigilant dans mes relectures de son oeuvre, j’essaie de conserver un regard très prudent. Je reste conscient .

Dominique : Las, c’est vrai, c’est un être inqualifiable et je n’ai pas encore de réponse concernant la bonne attitude à entretenir avec une oeuvre au regard de l’homme ou de la femme qui l’a créée. Tout chez Baudelaire incite à vomir, à fuir. Et il y a ces vers !
Je ne peux parler pour Jean sur ses intentions profondes lorsqu’il s’est attaqué à ce personnage.
De mon côté, en tout cas, cela m’intéressait de mettre en regard la vie excessive, démesurée et finalement médiocre de cet homme, excentrique et désagréable à la beauté fulgurante de sa poésie, au sublime de ses mots.
Nous voulions justement questionner à travers ce poète le rapport entre l’œuvre et celui ou celle qui la crée. Doit-on tout pardonner, tout taire au nom de l’Art ou au contraire nier l’œuvre car son créateur-trice se révèle problématique ou peut-on dissocier le créateur et son œuvre en recevant celle-ci avec une contextualisation sur son créateur et les motifs de la conception de son oeuvre.
J’aurai tendance à me ranger sur cette dernière vision et c’est ce que j’ai essayé en montrant les multiples facettes de Baudelaire et en juxtaposant sa poésie à travers ces trois tomes. Montrer sans démontrer. Que chacune et chacun puisse librement recevoir et se positionner face à Baudelaire et son oeuvre.

Un misérable sadique et un génie insupportable
©Futuropolis

Un gros travail sur la langue participe à la réussite de CRENOM BAUDELAIRE. Est-ce la vôtre ou celle de Teulé?

Dominique : Absolument celle de Jean Teulé. Ses dialogues étaient imparables. Drôles!

Vous sentez-vous psychologues en plus qu’auteurs. Votre gestion du regard de Baudelaire est impressionnante il est tour à tour arrogant, psychopathe et désemparé avec cette expression d’un petit garçon qu’il sait qu’il est allé trop loin.

Dominique : Oui, c’était important de voir derrière ce presque monstre parfois le petit garçon malicieux, fier de sa bêtise. Il y avait une vraie dimension ludique dans sa méchanceté pour lui.
Il jouait avec les émotions, la douleur, l’humiliation. C’était certainement un grand pervers. Une personnalité réellement toxique.

En comparant les photos de Baudelaire, Appolonie Sabatier, Jeanne Duval ou encore Marie Daubrun, elles sont très éloignées de l’apparence que vous leur donnez dans vos albums. Pourquoi ?

Dominique : Je ne cherchais pas à travailler sur la ressemblance précise. L’apparence des personnages devait correspondre à mes intentions dramatiques dans le récit, à l’image qu’ils m’évoquaient .On peut souligner quand même que l’apparence de Jeanne est réellement imprécise selon les dessins ou documents qu’on a retrouvés.

Baudelaire persécute ses imprimeurs
©Futuropolis

Tino illustre de manière définitive les poèmes de Charles. Quels sont ceux que vous préférez ?
Plutôt FLEURS DU MAL ou SPLEEN DE PARIS ?

Dominique : Personnellement,  » Les Fleurs du mal ».

Tino : Je n’illustre absolument pas de manière définitive les poèmes de Baudelaire. J’essaie au contraire modestement de les interpréter, parfois en concert avec Dominique qui me donne quelquefois ses visions
et nous cherchons sur certains textes une représentation commune sur le poème. J’ai adoré  » L’invitation au voyage » , la version originelle des  » Fleurs du mal ». Plutôt  » Fleurs du mal » donc.

Tino, que représente Baudelaire pour un jeune homme de 30 ans ? C’est son côté rock qui t’a attiré ?

Tino : En réalité j’évolue avec Baudelaire depuis mes 16 ans. Je pense avoir développé un goût différent pour la poésie à sa rencontre. Je lisais Rimbaud, Hugo mais le style de Baudelaire m’a intimement capturé à ce moment de l’adolescence où je me trouvais en quête d’écriture plus transgressive, brute.
Le caractère dandy et  » rock » de Baudelaire ne représentait pas le modèle à suivre absolument mais il m’arrivait de partager sa vision chaotique du monde.

Les Gelli, fils et père.

Seriez-vous intéressés pour poursuivre votre collaboration autour de Rimbaud ou Lautréamont ?

Dominique : Rimbaud, c’est déjà fait très bien par Damien Cuvillier et aussi par Xavier Costes. Lautréamont par Edith. Que pourrions-nous ajouter de plus? Mais pourquoi pas une autre collaboration , ça pourrait être une bonne idée.

Tino : Oui, pourquoi pas une autre collaboration, mais je préfèrerais la faire sur une création originale et fictive. J’ai un imaginaire qui puise dans la fantaisie, l’irréel et le rêve. Je pense que cette collaboration se fera sans figure de proue, sans acteur principal mais au coeur d’un monde qui serait , lui, intrinsèquement poétique.

Avez vous eu des retours de professeurs de français ou d’universitaires ?

Dominique En dédicaces de festival cela m’est déjà arrivé. C’est toujours passionnant d’avoir un regard éclairé sur votre travail. Le récit de la vie de Baudelaire est plutôt avalisé par les spécialistes, j’ai même rencontré un spécialiste qui m’a envoyé des documents assez rares sur la présence de Baudelaire en Belgique qui m’ont servi dans ce dernier album.

Des jouissances qui ressemblent à autant de descentes aux enfers.
©Futuropolis

23 comments

  • Jyrille  

    J’ai toujours aimé Baudelaire, j’ai une vieille édition des Fleurs du mal qui est en piteux état, et c’était mon oral du bac de Français (L’invitation au voyage). Mais je n’ai toujours pas, à ce jour, lu le moindre roman ni la moindre bédé adaptée de Jean Teulé. Et je m’en veux car j’ai toujours aimé ce gars.

    J’aime beaucoup les scans, le dessin est plein de personnalité, mais je trouve que le détournement de l’Île des Morts de Boecklin ne fonctionne pas, désolé. Sans doute aime-je trop ce tableau.

    « Doit-on tout pardonner, tout taire au nom de l’Art ou au contraire nier l’œuvre ou peut-on dissocier le créateur et son œuvre en recevant celle-ci avec une contextualisation sur son créateur et les motifs de la conception de son oeuvre » Mon choix ne fait pas partie de ces possibilités. Je crois sincèrement que je n’ai que faire des créateurs et que seules comptent leurs créations. J’arrive assez facilement à faire la distinction, cela m’étonne moi-même. J’éradique même une contextualisation qui pourrait pardonner la personne.

    Je suis étonné qu’il n’y ait pas de questions sur Poe, mais sinon, comme d’hab, une interview éclairante et chaleureuse.

    • Bruce Lit  

      Le travail de Baudelaire sur Poe n’est que brièvement évoqué. Mais peut-être que je me trompe, ayant lu le premier volume il y a 5 ans.
      Je suis incapable pour ma part de dissocier l’homme de l’artiste : il est impossible de comprendre THE WALL sans connaître les vies de Roger Waters ou Syd Barrett.
      Par contre, je suis capable de mettre les conneries actuelles de Waters dans un coin de ma tête en continuant à déplorer ce que ce génie est devenu. La vie en rock a érigé des valeurs, des principes, des maximes, voire une politique. Imaginerait-on la déflagration que provoqueraient des révélations scabreuses sur Bob Dylan, McCartney ou John Lennon ?

      • zen arcade  

         » il est impossible de comprendre THE WALL sans connaître les vies de Roger Waters ou Syd Barrett. »

        Je m’inscris complètement en faux par rapport à ça.
        La connaissance des vies de Roger Waters et Syd Barrett peut servir d’élément de contexte intéressant et certes apporter une clé de lecture complémentaire pour celui que cela intéresse mais elle ne se substitue à mon sens certainement pas à une compréhension de l’oeuvre qui serait impossible sans elle.

        • Bruce Lit  

          C’est une vision que je comprends mais n’arrive pas à intégrer.
          Mes enfants vont être bien entendu touchés par les grandes chansons du Floyd mais je trouve que l’on perd beaucoup de la beauté de WYWH sans savoir de quoi ça parle.
          Mais oui, je comprends cette position : lorsque je visite le Louvre, je n’ai pas les connaissances d’un historien de l’art.

          • Eddy Vanleffe  

            Rend les colliers!

          • Bruce Lit  

            Tout est chez toi, Vanleffe !

          • Tornado  

            Je suis d’accord avec Zen, complètement.
            Mais cela-dit il a raison (et du coup toi aussi) que c’est un « plus », un bonus pas négligeable, bien au contraire.
            Pour moi, l’association de l’oeuvre avec la vie de l’artiste doit rester de l’ordre du ‘volontariat ». Pas de « l’obligatoire ». Tu as du coup droit au treizième mois si tu optes pour le volontariat… 😀
            J’ajoute que j’ai longtemps été démoli par WYWH sans savoir de quoi ça parlait. Ça me transperçait et me bouleversait d’instinct. Et c’est d’ailleurs pour ça que j’ai voulu savoir de quoi ça parlait…

            @Eddy : Ahahahahahaaaaa ! 😀

          • Bruce Lit  

            J’ai fait une émission spéciale PINK FLOYD hier. Et je n’ai parlé QUE de la vie de ses musiciens.

  • Maya  

    Bien que j’aie lu quelques poèmes de Baudelaire, je ne suis pas particulièrement fan de l’auteur, contrairement à ma fille qui l’a bien étudié.
    En lisant l’interview et en regardant les illustrations, les bandes dessinées semblent plus qu’intéressantes, surtout sur une personnalité, dont on découvre un aspect peu flatteur.

    « J’aurai tendance à me ranger sur cette dernière vision et c’est ce que j’ai essayé en montrant les multiples facettes de Baudelaire et en juxtaposant sa poésie à travers ces trois tomes. Montrer sans démontrer. Que chacune et chacun puisse librement recevoir et se positionner face à Baudelaire et son oeuvre. »
    Je pense également que cette vision est bien mieux.

    Le travail entre père et fils a dû leur apporter beaucoup de plaisir. C’est magnifique d’avoir un projet commun à partager avec un parent.

    En tout cas, c’est une interview très enrichissante et plaisante, merci Bruce.

    • Bruce Lit  

      Ce n’est qu’avec l’interview que j’ai découvert la filiation père-fils : je pensais que les Gelli étaient frères !

  • JB  

    Bel entretien, toujours enrichissant sur la fascination mêlée de dégoût des auteurs pour leur sujet, et l’implication de cette perception dans le traitement narratif et graphique de celui-ci. Merci !

    • Bruce Lit  

      En cela, l’œuvre est purement baudelairienne : le beau et l’horrible, la fascination et le dégout pour cet homme complexe.

  • Présence  

    Le hasard du calendrier de publications avait fait que j’avais lu Mademoiselle Baudelaire peu de temps auparavant (j’ai soumis l’article correspondant à Bruce), et du coup j’ai mis cette lecture de côté.

    Cette double interview tombe à pic pour découvrir ce que j’ai raté par ma faute.

    Je commence par découvrir qu’il s’agit d’une collaboration entre père et fils : je ne pense pas que mon fils supporterait de travailler avec moi. 😀

    Très intéressantes les réponses du père et du fils sur les choix graphiques pour cette bande dessinée, jusqu’à la couleur des cheveux du poète.

    C’est vrai que l’homme inspire à première vue le rejet, voire le dégoût tant il se complaît à être détesté. […] Il était aussi d’une mysoginie crasse. Bref, repoussant en tous points. […] un être inqualifiable – Hé ben, que portrait ! Du coup, je me demande si tu as apprécié cette représentation de Baudelaire ?

    • Bruce Lit  

      Baudelaire m’a accompagné pendant mes études littéraires universitaires. J’ai tout lu de lui : LES FLEURS DU MAL, ses CRITIQUES d’ART et le SPLEEN DE PARIS que je vénère.
      Je connaissais donc la zone d’ombre du personnage sans savoir à quel point l’homme pouvait être une ordure au quotidien. Ma perception d’homme mûr et responsable contraste enfin avec l’idéalisme adolescent naïf pensant que faire chier ses éditeurs, ses imprimeurs ou sa mère étaient un acte de rébellion. Baudelaire était juste un connard autodestructeur qui entrainait les autres dans ses chutes quand lui s’en sortait.

  • Sébastien Zaaf  

    Hello Bruce. Très belle interview, très vivante qui nous en apprend beaucoup sur la constitution de cette trilogie. Le livre de Teulé est sur ma pile à lire, je l’ai trouvé il y a quelques mois dans ma boîte à livres. La proposition graphique de cette bd est je trouve très intéressante. Je la rapprocherai presque de From Hell tant les périodes sont proches ainsi que le côté un peu horrifique, la couleur en plus. La question tant attendue de faut-il confondre l’auteur et son oeuvre. Sur ce point j’ai changé en vieillissant. La nuance m’intéresse plus que le manichéisme béat. On redécouvre Céline et ses ouvrages, son talent d’écrivain avec la publication ou la republication de certains livres, La Volonté du Roi Krogold étant le plus récent. On republie même Drieu La Rochelle, qui fut pourtant la tête de gondole de la collaboration et dont on a oublié le style plein de panache. Ce qui m’intéresse le plus, ce sont les parcours, en sus des oeuvres. Je me plongerai donc dans le livre de Teulé avec plaisir et dans cette BD à l’occasion. Je crois fermement maintenant que souvent, pour faire vivre une oeuvre, celui qui la nourrit se doit d’avoir une part d’ombre tapie dans la lumière de son génie.

    • Bruce Lit  

      Je n’ai jamais de Drieu la Rochelle mais je dois avouer que l’antipathie que l’homme m’inspire ne va pas aider.
      Céline était aussi un trou du cul, mais LE VOYAGE a l’avantage d’être une oeuvre neutre dans sa détestation de l’humain : il est possible de le lire sans se compromettre moralement.

  • Ludovic  

    Belle interview qui permet de rentrer dans la collaboration entre les deux artistes. C’est émouvant de penser que Teulé qui avait commencé en faisant de la BD a vu au final une bonne part (la moitié au moins) de ses romans adaptés dans ce médium.

    Je n’ai jamais lu ni le roman ni la Bd mais je me souviens de Teulé racontait cette anecdote incroyable sur la relation entre Baudelaire et Jeanne Duval, ils avaient tous les deux la syphilis, Baudelaire disait à Jeanne qu’il voulait « partager son mal » et Jeanne Duval a fini par devenir hémiplégique du côté gauche et donc Baudelaire plus tard a été à son tour hémiplégique… du côté droit.

    • Bruce Lit  

      Oh Ludovic, bien vu !
      Ce partage du mal est au centre du dernier volume des Gelli avec un de ces rares moments où Baudelaire montre un semblant de grandeur d’âme.

  • Bruno. ;)  

    Juste histoire de commenter, hein, parce que je suis parfaitement inculte en ce qui concerne les Grands poètes, hormis ceux qui se sont exprimés sur des disques (oui, je sais : ça craint, mais ma flemme m’a tué, culturellement parlant !) et que, en plus, les scans de l’oeuvre ne m’inspirent pas plus que ça : maitrisés ou non, les « choix » graphiques me laissent sur la B.A.U. (bande d’arrêt d’urgence : jargon pro 😁).

    Sur la question du lien entre créateur et œuvre, je dirais plutôt que ce sont les souffrances (intimes ou pas), et encore plus souvent les frustrations, qui nourrissent la richesse des créations, plutôt qu’une personnalité à jeter aux ordures : vous qui avez des lettres, je suis sûr que vous pouvez trouver dix-vingt artistes parfaitement décents, malgré leurs destins parfois affligés, pour chaque Baudelaire mal embouché.
    Je crois sincèrement qu’un caractère haineux, même au niveau de la moquerie sadique basique, n’est pas capable de produire grand chose d’intéressant : il faut un minimum d’empathie envers l’autre pour arriver à se exprimer des vérités profondes qui parlent aux multitudes ; et la démarche elle-même force le rapprochement, et donc la sympathie, pour peu qu’on soit capable de faire taire ses réflexes les plus imbéciles -innés ou acquis- ; et ce quel que soit le média utilisé.

    • Bruce Lit  

      Je peux te garantir sur facture que Céline et Baudelaire n’avaient pas une once d’empathie pour leur prochain.

      • Bruno. ;)  

        Oui, je te crois ; mais ne sont-ils pas des exceptions ?!

  • Fletcher Arrowsmith  

    Bonjour Bruce.

    je pensais avoir lu cette saga. j’ai confondu avec MADAME BAUDELAIRE de Yslaire, que j’avais appréciée, notamment dans le fait de déconstruire le mythe du poète. Graphiquement on reste dans planches très éthérées, stylisées, qui rendent hommage aux délires, exubérances et fantasmes de l’homme et de son époque.

    Aucun souvenir de mes lectures des FLEURS DU MAL. Forcément ce type d’ouvrage donne envie de s’y plonger à nouveau, avec désormais une nouvelle grille de lecture. A ce sujet je me suis beaucoup interrogé sur la question à propos de comment lire Baudelaire quand on sait tout cela. Je me suis rendu compte que le jugement sur un homme et son œuvre diffère selon le temps passé. Est ce que je lirais Baudelaire différemment ? Je ne sais pas. Alors que pour des contemporains, oui.

    • Bruce Lit  

      Lorsque les artistes sont morts, c’est tout de suite moins problématique.

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