Double Dragon! (Savage Dragon)

Un article de MAXIME FONTAINE

Monstres et merveilles : Dragon, sa galerie de personnages WTF et ses guests

Voici l’œuvre d’une vie. Et l’une de mes BD préférées (tous styles confondus). « Savage Dragon », c’est tout simplement LE comic-book (presque) mainstream, où tout peut arriver.

Chez Marvel et DC, on vous promet souvent la lune. Le retournement scénaristique qui va tout bouleverser. Cela dure un temps mais, quelques années plus tard, c’est l’inévitable retour en arrière. Le back to basics qui fait plaisir aux vieux fans. Les morts ressurgissent d’outre-tombe. Superman redevient reporter du Daily Planet, et Batman, détective solitaire. Rien n’a vraiment changé.

Avec « Savage Dragon », rien de tout ça : les changements sont permanents. L’univers en péril s’effondre pour de vrai. Les héros se plantent, vieillissent et meurent. Et la phrase commerciale « Plus rien ne sera comme avant » y acquiert enfin sa valeur.
« Savage Dragon » est la principale création de l’étonnant Erik Larsen, publiée aux USA depuis 1992 : 280 numéros déjantés, tous scénarisés ET dessinés par l’inventeur de la série, toujours en place.

Né en 1962 à Minneapolis, Erik Larsen est surtout connu du grand public pour avoir succédé à Todd McFarlane sur la série « Amazing Spider-Man », au début des années 90. Il apporte au Tisseur un dynamisme certain, hérité de son maître à penser : Jack Kirby en personne.

Soyons honnête : à l’époque de son run sur l’homme-araignée, comme beaucoup d’entre nous, je boudais un peu son style. Je le trouvais trop cartoony, moins brillant que celui de Mc Farlane, dont les planches nous explosaient littéralement au visage. Todd était la star. Erik se trouvait juste dans son sillage.

Enter the Dragon : des débuts tapageurs… tout l’excès des 90s !

Quand, en 1992, Todd décide de claquer la porte de la maison des idées pour vivre de ses propres créations, Erik lui emboîte encore le pas. Au final, sept artistes font sécession et s’associent pour fonder le groupe Image -parmi eux : Jim Lee, Rob Liefeld, Marc Silvestri, Whilce Portacio et Jim Valentino. Tous vont créer leur propre série, avec différents succès.

La plus grosse vente est sans surprise le titre de McFarlane : « Spawn » -un savant mélange entre Spider-Man et Ghost Rider, au ton très sombre, mais à l’histoire vite répétitive. De son côté, Erik Larsen doit passer par la case « mini-série » pour lancer son titre. Ce sera « Savage Dragon », l’histoire d’un flic amnésique de Chicago, musculeux et très très… vert.

On pense forcément au « Incredible Hulk » de Lee et Kirby. Pas seulement à cause de la couleur de peau, mais parce que l’histoire verse vite dans la bastos, et que nombre de personnages secondaires sont des réécritures des grandes figures de Marvel et DC.

L’univers de Savage Dragon, Larsen l’a inventé dès ses années d’école primaire. À l’époque, le personnage portait un prénom : Paul (Souvenez-vous de ce « Paul Dragon », on en reparlera plus tard…)
Artiste amateur, Larsen écrit et dessine alors des dizaines de numéros pour lui-même, sur des feuilles agrafées. Il n’en publie qu’une petite partie, confidentiellement, au milieu des années 80.

Et puis un jour, sa maison brûle. Tout son joli travail part en fumée. Plutôt que de se désoler, Larsen se lance d’autres défis : il devient un artiste pro.
Puis vient l’opportunité, avec la fondation d’Image Comics, de ramener son Dragon à la vie. Il la saisit, en le faisant apparaître, dès la première page de sa mini-série, dans un champ enflammé. Une référence hautement autobiographique, qui scellera sa relation intime au personnage.

Burning field and burning romance

Réveillé au milieu de ce terrain en friche, sans connaissance de son passé, Dragon est, littéralement, une page blanche. Quelqu’un qui va se construire petit à petit, au fur et à mesure des rencontres qui vont peupler son univers foisonnant.

Le principe de départ est accrocheur, et le parti pris, suffisamment original pour se démarquer de ses influences. C’est un freak show empli de personnages masculins à la musculature impossible, et de femmes outrageusement sexy -un classique, dans le genre « super héros ».
Parmi les personnages marquants, on rencontre Frank Darling (une sorte de commissaire Gordon version black), la pétillante Alex Wilde, (une flic métisse qui sera l’un de ses premiers flirts) ou encore Star (un rip-off de Spider-Man, sans les super-pouvoirs qui vont bien).

Les ventes sont moins glorieuses que celles de « Spawn ». Mais satisfaisantes tout de même, permettant à Larsen de se lancer dans l’aventure de la série à long terme.
Pour ma part, j’achète le titre en VF.
Je trouve le ton plutôt sympa, plus adulte que chez Marvel, mais comme la publication française s’arrête assez vite, j’en reste là. Et pour tout avouer, le Dragon de Larsen ne me manque pas.

De mon point de vue, passé le cap de la mini-série, le scénario n’était pas dingue, montrant déjà des signes d’essoufflement -comme nombre de parutions « Image Comics », esthétiques mais globalement assez creuses.

Ce n’est que quelques années plus tard, au détour d’un article de « Wizard Magazine » que j’entends reparler du Dragon. Surprise : la série vient de dépasser les 50 numéros, et on me chante ses louanges. L’article est bien fichu, je me laisse convaincre : je retourne du côté de chez Larsen, en V.O. Et là, enfin… c’est le coup de foudre.

Dragon évolue… avec des accents à la Frank Miller. En restant fun.

Le titre a gagné en maturité. En originalité. En funitude totale. J’arrive en plein milieu d’un plot twist assez dingue : Dragon a perdu momentanément son corps, son esprit a pris possession d’un de ses collègues flics, et ensemble ils combattent Overlord -un ersatz du Docteur Fatalis- mais aussi un musculeux poulet en collants (l’inénarrable Powerhouse) ou encore le cerveau sur pattes d’Hitler, qui à l’occasion menace ses ennemis de son pistolaser.

Parfois, Dragon fait équipe avec Spawn, Hellboy, les Tortues Ninja… Du grand n’importe quoi ? Oui, complètement. Mais du très bon n’importe quoi, qui génère l’enthousiasme, et qui suscite tout un tas d’émotions. Chez Larsen, on passe du rire aux larmes. De la situation la plus grotesque à la tragédie la plus crue. C’est du Sin City trempé dans du Cartoon Network, à la sauce Kirby.

Un amalgame unique de ses influences, un endroit où tout devient possible. Y compris des morts de personnages importants, au détour d’une page, ou d’un twist particulièrement surprenant. Le style est devenu percutant. Original. Extrêmement pop. Larsen a trouvé sa voie. Il n’est plus du tout l’ombre d’un autre, mais le maître en son domaine.

Déjà, McFarlane s’est dilué dans sa ligne de jouets et ses projets à distance. Il ne dessinera plus jamais, aussi régulièrement qu’avant. De son côté, s’il ne s’enrichira jamais autant que son pote Todd, Larsen explose, créativement parlant. Il réinvente Thor en viking carnassier, Shazam en infirmière transgenre, Captain America (rebaptisé Super Patriot) en cyborg désenchanté. Il détruit complètement l’univers de Dragon, au terme d’une saga épique où le héros en titre affronte Damien Darklord, un gamin démoniaque destiné à s’emparer du multivers.

La saga Darklord, un tournant percutant !

La saga répond à la fameuse question : si vous pouviez remonter dans le temps et tuer Hitler… le feriez-vous ? Le dilemme moral avait fait hésiter Super Patriot. Dragon franchit le pas, en éliminant le jeune Damien. Ce faisant, il réécrit la réalité. Tout son univers bascule : le voilà plongé dans une réalité alternative, un monde sauvage à la « Kamandi » -série post-apocalyptique de Jack Kirby.

Ici, chaque personnage connu depuis maintenant 75 numéros se voit attribuer un rôle légèrement différent, et une destinée annexe. Dragon navigue en ces eaux troubles, et désormais, ce monde sera le sien. C’est un peu comme si Larsen avait en charge l’univers Marvel en entier : entre ses mains, tout est permis !

Après cette odyssée chaotique cependant, l’ordre est peu à peu restauré, à la force du bon sens, et des poings de Dragon. Se dirigerait-on vers une happy end ? Voici Dragon qui se marie, qui retrouve une nouvelle version de Jennifer, sa femme décédée, avec laquelle il s’installe, pour élever la fille de celle-ci (Angel, une gamine extrêmement futée, qui possède les meilleures punchlines de la série).

De son ancienne réalité, rien ne reste… à part quelques réfugiés de l’apocalypse : Alex Wilde la fliquette, la Angel originelle, et quelques gamins dont son fils, que l’on pensait perdu : enter Malcolm Dragon, un jeune garçon métissé aussi vert que son père mais électrique, conçu avec la défunte Rapture.

Living happily ever after -enfin, presque…

Est-ce une fin ? Non, ce n’est qu’un début : Larsen innove davantage. Il expérimente. Il surprend souvent. Parfois, il transforme son comic-book de super-héros en une collection de strips humoristiques. Ou en exercice de style ou chaque page comporte 9 cases de même taille. Ou en épisode complet où l’on suit la vie d’une mouche.

Le personnage-star de cette période est Mr Glum, un mini-despote à la fois mignon et flippant venu de la dimension X, et dont l’une des deux Angel, avec l’âge, finira par tomber amoureuse (!). Car c’est un parti pris de la série : les héros de « Savage Dragon » évoluent en temps réel. En même temps qu’Erik Larsen. En même temps que nous.

Ils prennent des années, des rides, ils perdent des proches en chemin : la vie ne leur épargne rien. Lentement mais sûrement, la prochaine génération se fait sa place dans le titre. Bientôt, Angel devient une jeune femme, et Malcolm Dragon se transforme en ado puis en jeune adulte aussi musculeux que son père. L’énergie présente dès le départ ne faiblit jamais, et quand parfois le titre ronronne un peu, Larsen nous sort un bon plot twist des familles pour changer la donne.

L’un des plus mémorables concerne Dragon lui-même dont jusqu’ici on ne connaissait pas le passé. Au terme d’un affrontement qui lui a laissé le cerveau en vrac, son ancienne personnalité ressurgit. On découvre qu’à une autre époque il était (attention SPOILERS) un empereur tyrannique, issu d’une lointaine galaxie. Laissé pour mort par ses opposants, il a été exilé sur terre, avec la mémoire effacée au passage.

Désormais, il est de retour, et il compte bien se venger. Surprise : le héros en titre est en réalité une ordure sans nom, prêt à tout pour reconquérir le pouvoir.

Glum et «  Emperor Dragon » : deux sommets !

Nous sommes au numéro 163, et la série, avec la saga « Emperor Dragon », vit peut-être ses plus belles heures. Au terme d’affrontements dantesques, qui bien évidemment mettent le monde en péril, le status quo change de nouveau. Dragon est incarcéré, il attend son jugement pour les crimes récemment commis, et c’est son fils Malcolm qui prend le rôle de héros du titre.

Le point focal change, jusqu’à complètement faire disparaître le personnage qu’on a connu et aimé durant des dizaines d’années. Malcolm devient star d’un show de télé-réalité et multiplie les expériences sexuelles. Ce qui devait arriver arrive : à son tour, il enfante.

Malcolm Dragon a rencontré Maxine, une Asiatique enthousiasmante, un rien exhibitionniste -encore un excellent personnage !
De leur union -et de diverses coucheries (dont’ ask !) naissent quatre rejetons : les triplés Jack, Tyron et Amy, puis la bondissante Madeline.
Le Dragon originel est grand’père… à ce détail près qu’il meurt entretemps, bientôt remplacé par une version alternative.

New generation : Angel et Malcolm gagnent en volume…

Cette incarnation graphiquement un peu différente n’est autre que -accrochez-vous bien !-  « Paul Dragon », tout droit venu… des comic-books dessinés par le Erik Larsen des années 80, et partis depuis bien longtemps en fumée dans l’incendie évoqué plus haut.

Ce diable d’artiste a donc réussi le tour de force d’intégrer ses productions de jeunesse, qui n’existent plus depuis longtemps, à la très grande œuvre de sa vie. Voilà ce qui s’appelle avoir de la suite dans les idées !

C’est devenu évident : la famille Dragon est teintée de l’expérience personnelle de Larsen. Patriarche dans la « vraie vie » d’une famille métissée, on l’imagine aisément confronté aux stupidités réactionnaires d’un monde gouverné par des gens haineux.

Larsen n’a jamais caché ses orientations politiques et son engagement. Jadis, Dragon a officiellement supporté Obama. Aujourd’hui, il fustige Trump. Ses idées progressistes l’ont toujours servi pour se battre, le crayon en main, contre les préjugés.

Dans un monde de persécuteurs bien connus : la 3e génération Dragon !

Le résultat est bel et bien là : au bout de presque 35 ans, fort d’une actualité brûlante, Larsen se montre capable de se renouveler. Et si parfois le titre, qui a dépassé les 250 numéros, tombe dans les mêmes gimmicks, force est de constater la vitalité exceptionnelle toujours présente au fil des pages.

De nos jours, on s’enthousiasme pour les aventures de Jack, Tyron, Amy et Madeline. On compatit pour Malcolm et Maxine, aux prises avec une horrible société trumpienne aux accents terriblement actuels. Et on ne cesse de redécouvrir papy Dragon, intelligemment réinventé. Chez les doubles de papier de Larsen, comme dans la vraie vie, aucune marche arrière n‘est possible : le temps suit son cours, et « Savage Dragon » se poursuit.

Bientôt 300 numéros que ça dure, qu’Erik Larsen répond encore et toujours aux questions des fans dans les pages « courrier » – là où le processus est largement abandonné, chez Marvel et DC.

Personnellement, une implication pareille, j’en redemande, encore et encore. Quand je reçois ma livraison de comics, c’est la plupart du temps par « Savage Dragon » que je commence. Et c’est, très, très souvent, une excellente lecture, pleine de fraîcheur et de surprises.

Le pied total. Vivement le prochain numéro !

BONUS : ma rencontre avec Erik Larsen, Gand, 2013 

3 comments

  • Nikolavitch  

    Faut que je m’y remette. je n’ai fait que picorer dans Dragon, toujours en trouvant ça très bien, mais sans réel suivi.

  • JB  

    Merci pour cette chronique ! J’ignorais cette origine enflammée qui illumine les débuts de Savage Dragon et de Larsen lui-même. Je dois être allé jusque vers les numéros 185-190 de la série et même pour cette lecture partielle (avec quand même lecture des séries spin-off comme Freak Force, Star, Deadly Duo, Mars Attacks Image / Mars Attacks the Savage Dragon, Dart, etc), je plussoie sur le côté varié. Larsen ose et revendique cette image de trublion explosant les codes.

    Mais quand même, je trouve à la série et à son auteur plusieurs bémols : la difficulté à créer de nouveaux concepts plutôt que de faire des pastiches (en plus des exemples cités dans l’article, She-Dragon commence comme une parodie de Miss Hulk avant d’aller puiser dans la légende de Red Sonja) ; l’incapacité à créer un univers partagé et la limitation de se cantonner à une seule série régulière (avec 10 000 spin offs, certes) ; un égo similaire à celui de MacFarlane avec l’objectif de vouloir faire la plus longue série consécutive, au point de vouloir effacer un numéro 13 réalisé par d’autres que lui.

    Savage Dragon/Larsen reste enfermé dans sa bulle sagement, bien protégé, plutôt que d’aller jouer avec ses camarades. Paradoxalement, si l’univers de ce comic ne cesse d’évoluer, j’ai un peu l’impression que Larsen est bloqué à jamais sur une même recette.

  • Fletcher Arrowsmith  

    C’est simple je suis fan. Je me suis « remis » à SAVAGE DRAGON à l’occasion du 225 et depuis c’est devenu la seule VO que je suis.

    Entre temps je me suis procuré les numéros qui me manquait en TPB ou bien lecture en ligne.

    Je suis admiratif de cette longévité et carrément fans du trait de Erik Larsen, à l’énergie communicative.

    Je ne crois pas que tu as cité le fait qu’il n’y a aucune bulle de pensée. C’est clairement des partis pris que Larsen.

    Et puis il ose parfois même un peu trop avec l’appétit sexuel de Maxime et les variations possibles sur les performances de Malcom…. Trash quand même.

    Même si le trait de Larsen n’est plus aussi « percutant » qu’avant (les premiers numéros sont dantesques), peut être également à redire au niveau de la colorisation, c’est une série qui apporte tellement de plaisir à lire.

    Lisez SAVAGE DRAGON

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