Élégie pour un surhomme (SUPERMAN : SUPER FICTION) 

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SUPERMAN : SUPER FICTION par Joe Casey

Un article de [icon name= »icon-unlock »] JB VU VAN

VO : DC Comics 

VF : Urban Comics 

« Superman est-il devenu trop puissant pour être intéressant ? C’est le défi relevé par Joe Casey dans Superman : Super Fiction. L’auteur met le héros face à ses origines revendicatives et propose une réflexion sur l’humanité de Clark Kent. Découvrez sur Bruce Lit pourquoi ce run méconnu est une pépite à redécouvrir.

Retours aux fondamentaux ! 
© DC Comics 
© Urban Comics 

Cet article portera sur les tomes 1 et 2 de SUPERMAN : SUPER FICTION publié par Urban Comics, qui contiennent respectivement les numéros 610, 612 à 616 et 617 à 623 de la série ADVENTURES OF SUPERMAN publiée par DC Comics. 

Superman traverse une mauvaise passe. Lex Luthor a été élu président des Etats-Unis et a découvert son identité secrète. La situation n’est guère meilleure dans sa vie professionnelle. Pour avoir publié un article à charge contre Luthor sans pouvoir prouver ce qu’il affirmait, Clark Kent s’est fait virer du Daily Planet. Mais à l’insu de tous, y compris de Lois Lane, Kent collabore avec Perry White pour faire tomber le président Luthor.  

Ces épreuves ont cependant ébranlé Clark Kent, qui va rendre visite à un journaliste dont les articles l’ont conduit vers sa carrière de journaliste, Ben Conrad. Mais Clark découvre que le personnage du prochain roman de Conrad – lui-même inspiré de Superman – a pris vie et commence à échapper à tout contrôle. 

L’éternelle querelle des anciens et des modernes 
© DC Comics 

Ailleurs, des superhéros méconnus commencent à souffrir d’un mal étrange : le Syndrome Anti-Chromatique, qui les prive de leurs couleurs et les laissent paralysés. Superman découvre également Héroville, un petit village peuplé de surhommes. Ceux-ci deviennent bientôt la cible d’autres personnages accidentellement créés par Ben Conrad, Les Hommes Creux. Une fois cette menace repoussée, Superman doit encore affronter des vendeurs d’encyclopédies cosmiques, un tueur à gage extraterrestre visant un mystérieux candidat à l’élection présidentielle des Etats-Unis ainsi que des jeunes mariés extra-dimensionnels venus fêter leur union à Métropolis en enlevant des centaines d’enfants métamorphosés à leur image. Après tous ces défis, Superman fait le point avec son épouse Lois sur leur propre relation. 

Je lis souvent que Superman est un personnage ennuyeux. Outre une réputation (imméritée) de super boy-scout, les lecteurs lui reprochent d’être trop puissant et pratiquement invincible, d’où des histoires peu intéressantes. Qu’on se le dise : il n’y a pas de mauvais personnages, seulement de mauvais auteurs. Et Joe Casey ne fait pas partie de ceux-là. Au contraire, il a l’habitude de faire des propositions originales pour les titres qu’il écrit. Sous sa plume, l’équipe d’hybrides extraterrestres WildCATS devient une entreprise. Une branche de X-Men adopte des méthodes brutales avec le run X-Corps. Le Superman de Wildstorm, Mr Majestic, passe plusieurs épreuves qui lui permettent de rejoindre un panthéon cosmique. Bref, Joe Casey est l’artiste idéal pour proposer une vision de Superman qui sort des sentiers battus. 

Une Terre moins terre à terre 
© DC Comics 

L’album SUPERMAN : SUPERFICTION démarre avec ADVENTURES OF SUPERMAN n°610 au cœur du run de Joe Casey. En effet, ce dernier a repris la série au n°588 mais ses premiers récits ont été entrecoupés par plusieurs crossovers ou fill-ins écrits par d’autres. À partir de ce numéro 610, Casey se lance dans une nouvelle approche de Superman, moins basée sur une suite de combats qu’une analyse métatextuelle de ses aventures. Il renoue tout d’abord avec l’une des premières aventures du héros en reprenant l’idée d’ACTION COMICS n°3. En effet, dans un cas comme dans l’autre, Superman infiltre une compagnie minière.

 Comme l’a rappelé notre cher Alex Nikolavitch, Superman est à l’origine un héros très social, et lutte pour les démunis. Dans cet ancien numéro d’ACTION COMICS, il présente les conditions précaires des mineurs à leur patron. L’idée est un peu différente ici : l’objectif est de montrer que Superman, perçu comme un mythe ou un être trop au-dessus de la foule fait partie de l’humanité, en se joignant à l’équipe de mineurs pour la tournée des bars. 

Humain, trop humain. 
© DC Comics 

Mais ADVENTURES OF SUPERMAN n°610 s’attache également aux traditions plus récentes. Après Crisis on Infinite Earths, SUPERMAN n°64 montre que le héros éponyme lit le courrier envoyé par des milliers d’anonymes et, lorsqu’il le peut, les aide. Dans les 2 numéros, Superman reçoit notamment l’appel à l’aide d’un enfant dont le père est mourant, et se rend sur place pour réconforter l’enfant et lui faire comprendre qu’il n’est pas tout puissant. Si dans SUPERMAN n°64, le héros fait en sorte que la mort du père ne soit pas vaine, son rôle dans ADVENTURES OF SUPERMAN est purement empathique : il partage avec l’enfant la douleur d’être orphelin et l’aide à réaliser qu’il n’est pas seul. 

Après un fill-in par Joe Kelly, Joe Casey entame la saga des hommes creux dans ADVENTURES OF SUPERMAN n°612. Il reste cependant dans sa thématique de mettre le Superman actuel face à son passé éditorial. En effet, apparaît un pseudo-Superman calqué sur les histoires des créateurs du personnage, Shuster et Siegel. Le Champion des opprimés empêche l’exécution d’un innocent condamné à mort, puis protéger une femme de son mari abusif comme dans ACTION COMICS n°1. La confrontation entre Superman et le Champion des opprimés met en lumière l’écart entre le héros social (une tulpa, une idée qui a pris vie) et le demi-dieu cosmique. Devenu trop puissant au fil des années, le personnage de Superman ne peut plus intervenir dans l’évolution de la société humaine sans devenir un tyran. 

Le Superman des Noëls passés 
© DC Comics 

L’arche narrative des Hommes Creux est elle-même politique. Elle se focalise sur 2 éléments : d’une part, Heroville, une cité de superhéros créée pour fuir le Maccarthysme qui avait déjà démantelé la Société de Justice. D’autre part, les Hommes Creux eux-mêmes, eux-mêmes des tulpas. Les Hommes Creux sont, d’après leur propre créateur, un symbole de l’Amérique d’Eisenhower, conservatrice et étouffant toute différence. Conformité, maintien des valeurs anciennes, telle est la règle. Lorsque, ayant pris corps, ils s’attaquent aux superhéros, c’est pour leur enlever toute couleur et les rendre gris : intérieurement, ils les privent d’ambition ou d’espoir. Superman ne parvient à les vaincre qu’en invoquant du meilleur de l’être humain, son épouse Lois, dont l’image ramène des couleurs dans un monde monochrome. 

ADVENTURES OF SUPERMAN n°613 marque une pause dans l’histoire des Hommes Creux. Alors qu’une pluie de météorites focalise toute l’attention de Superman, Lois découvre que Funky Flashman a ouvert une boutique Superman, symbole pour lui de l’idéal américain. Après tout, Superman se bat pour la vérité, la justice et ce même Rêve américain… En bon capitaliste, Funky Flashman alimente cette boutique grâce à une usine du tiers-monde dont les employés se tuent à la tâche via des drogues qui améliorent leur rendement. Lois Lane va tout faire pour planter cette belle opération. Flashman, personnage créé par Jack Kirby lors de son arrivée chez DC Comics, est un escroc hâbleur très inspiré de Stan Lee. Sans impliquer directement le héros, l’histoire se veut une critique de la société de consommation, la création d’un besoin artificiel et l’exploitation des pays émergents. Cependant, pas de pensum ou de discours, le monstre capitaliste est lui-même victime de sa propre soif d’argent. Une autre facette de ce numéro est la relation entre Lois Lane et son époux. L’épisode se déroule lors de la Saint Valentin. Complices, l’un et l’autre sont complémentaires et Lois Lane agit pour neutraliser une menace bien humaine lorsque Superman empêche une catastrophe. Le couple se réserve néanmoins des moments privilégiés. 

Le Mxyzptlk nouveau est arrivé ! (et aussitôt reparti) 
© DC Comics 

La place de l’histoire des vendeurs d’encyclopédie cosmique m’a été plus difficile à déterminer. Ces représentants omnipotents mettent l’entourage de Superman et la Terre entière sans dessus-dessous. Littéralement d’ailleurs, puisqu’ils vont jusqu’à supprimer la gravité terrestre ! Il s’agit en réalité d’une nouvelle incarnation de Mister Mxyzptlk, qui s’est scindé en 2 jumeaux, Dale et Dolores. Et cette version du lutin de la 5e dimension est tout sauf inoffensive. En donnant à Perry White les rôles de Jor El, de Darkseid et de Bizarro, ils plongent le rédacteur en chef du Daily Planet dans le coma. En réalité, Joe Casey réinterprète le Mister Mxyzptlk imaginé par Alan Moore dans son Whatever happened to the Man of Tomorrow. En effet, les jumeaux terribles déclarent être prêt à devenir des supervilains, comme Mxyzpltk avait décidé de basculer du côté du Mal dans ACTION COMICS n°583. Joe Casey imagine ainsi les actions d’un être réellement omnipotent qui ne se soucierait plus des dommages collatéraux. Une idée abandonnée par les successeurs de Joe Casey, puisque Mister Mxyzptlk redevient un petit homme avec un chapeau, pur ressort comique, lors de son apparition suivante. 

Dans ADVENTURES OF SUPERMAN n°619 et 620, le pays est en effervescence : le parti du Président Luthor et celui de l’opposition commencent à faire campagne. Mais un troisième parti fait son entrée, mené par un homme connu sous le seul nom du Candidat. Malgré un discours vide, constitué de lieux communs, il remporte un rapide succès. Alors que Superman combat des menaces mystiques et cosmiques, Lois Lane enquête sur ce nouveau venu. 2 numéros un peu trop proches de l’histoire sur Funky Flashman, et bien moins réussis. L’idée est surtout de dénoncer un électorat apathique, uniquement intéressé par la nouveauté ou les effets chocs.  

Le nouveau visage de l’héroïsme ? 
© DC Comics 

J’ai également trouvé le diptyque suivant décevant. Dans ADVENTURES OF SUPERMAN n°621 et 622, Superman fait la rencontre d’un nouveau superhéros, un énergumène dont la puissance est basée sur la réflexologie et l’acupuncture. Malgré sa bizarrerie et l’absurdité de la menace qu’il affronte (un mariage d’êtres interdimensionnels qui ont choisi la Terre pour consommer leur nuit de noce !), ce Minuteman parvient à donner une leçon d’héroïsme à Superman en se sacrifiant pour contrer cette menace. J’ai honnêtement eu l’impression d’un regard amusé de Joe Casey sur les héros conceptuels à la Grant Morrison, en s’adonnant à une tendre parodie. 

La dernière histoire du run de Casey, Adventures of Superman, fait écho au numéro n°613. Les 2 histoires fonctionnent d’ailleurs en miroir. Dans le n°613, Clark et Lois communiquent par lettres interposées ou téléphone mais sont en osmose. Le n°623 les suit en pleine discussion, mais Superman a du mal à exprimer ses sentiments et à faire part de ses doutes à son épouse. Le n°613 est dans l’immédiat réaliste, le 623 est constitué d’histoires flashbacks de plus en plus improbables. Ceux-ci balayent une dernière fois l’histoire de Superman avec un team-up avec le Père Noël fleurant bon l’Âge d’Or, l’étrange cas d’un quarterback fantôme qui n’aurait pas dépareillé dans les histoires de l’Âge d’Argent, un jeu d’échec à taille humaine renvoyant au premier numéro de JUSTICE LEAGUE OF AMERICA en 1960 ou encore un affrontement entre tous les héros à la manière des crossovers modernes. L’occasion pour les époux de remettre la notion d’Übermensch en question en citant Nietzsche. 

Les points faibles de l’Homme d’acier 
© DC Comics 

Cet ultime numéro synthétise l’approche de Joe Casey. Durant toute cette partie de son run (c’est-à-dire à partir du n°610), Joe Casey actualise des récits passés et mesure le chemin parcouru par le héros; sans que le lecteur ait besoin d’être un historien de l’histoire éditoriale de Superman. Le héros des masses qui pouvait se permettre de lutter avec ses points pour les déshérités est devenu trop puissant et doit se contenter de mener par l’exemple. L’un des rares héros à avoir survécu au déclin des superhéros après la Seconde Guerre affronte l’Amérique conservatrice qui a eu raison de ses camarades. Le Superman insouciant qui devait faire prononcer son nom à l’envers à un lutin tout puissant remet constamment en question sa place au sein de l’humanité. Enfin, le tout premier superhéros DC découvre que même l’étonnante nouvelle génération a encore des leçons à lui apprendre. Mais Joe Casey garde aussi à l’esprit que, malgré ses origines extraterrestres, son personnage est l’un des plus humains de l’univers DC. Il fait part de ses failles à Lois et s’ouvre à un enfant qui vient de perdre son père en partageant sa douleur. Toujours pour rappeler l’humanité de son héros, l’auteur consacre plusieurs scènes à la relation très charnelle et passionnée entre Lois et Clark. 

Niveau graphique, ne vous attendez pas à des prouesses visuelles. Les dessins de Derec Aucoin (devenu depuis Derec Donovan) sont expressifs et dynamiques, mais pas particulièrement mémorables. Alors que je le trouvais très régulier dans le premier numéro qui portait sur une histoire suivie, son retour dans le second numéro m’a paru très inégal. Il faut dire qu’entre-temps, on a droit à un récit illustré par Charlie Adlard qui a une patte graphique plus identifiable et lisible. Le point faible de ces 2 volumes serait ainsi leur irrégularité, tant narrative (passage à vide lors des histoires sur le Candidat et Minuteman) que graphique. Mais l’approche de Joe Casey reste originale : une lecture métatextuelle sans être prétentieuse du mythe de Superman. Je vous invite à découvrir au moins le premier album et la saga des Hommes Creux pour avoir un récit différent sur l’Homme d’Acier. 

Au 7e ciel 
© DC Comics 


LA BO DU JOUR

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