DEUX FILLES NUES par Luz
Un article de l’homme qui a touché l’homme qui a touché le fauve d’or FLETCHER ARROWSMITHVF : Editions Albin Michel
A l’occasion du dernier Festival d’Angoulême, Fletcher Arrowsmith a eu l’occasion de rencontrer le gagnant du Fauve d’or 2025, LUZ, pour sa bd DEUX FILLES NUES. Une œuvre choc, terriblement d’actualité et qui interroge sur la place de l’art dans l’histoire. Décryptage sur Bruce Lit.

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© Editions Albin Michel
DEUX FILLES NUES raconte l’histoire d’une toile peinte par un artiste allemand qui va traverser le XXe siècle et ses tumultes. L’originalité vient de la narration adoptant uniquement le point de vue subjectif de ladite œuvre.
Il y a des livres qui nous traversent, qui nous laissent pantois, en colère, qui font écho encore longtemps après les avoir refermés. DEUX FILLES NUES, de Luz est de ceux-là. Une fresque historique dessinée avec une urgence palpable, où le trait de l’auteur résonne comme une pulsation de vie face à l’oppression, l’obscurantisme, la barbarie, et à la désintégration du beau sous la force brutale de l’Histoire.

Vision de la mort
© Editions Albin Michel
Luz est essentiellement connu pour avoir été dessinateur chez Charlie Hebdo. Fidèle à ses convictions il s’empare avec DEUX FILLES NUES du destin d’un tableau, qui existe vraiment, le Zwei mädchen, peint en 1919 par Otto Mueller, figure majeure du mouvement expressionniste allemand. Illustré uniquement du point de vue du tableau, le lecteur suit alors un pan de l’histoire avec un grand H du XXe siècle, le destin du tableau embrassant celui d’un monde plongé dans les horreurs de la seconde guerre mondiale mais questionne également sur la place de l’art.
La première planche ne comporte aucun dessin. Elle est faite d’un noir intégral avec quelques bulles de texte. Puis comme une œuvre qui se réveille, nous découvrons, par petites touches de pinceau, ce qu’il se passe devant le tableau, à la manière d’une caméra subjective. A ce sujet Luz déclare : « L’art a toujours un regard sur nous, pourquoi ne pas l’inverser ? »

Je peins comme je respire
© Editions Albin Michel
Graphiquement, DEUX FILLES NUES est un tour de force. Luz abandonne ici la rigueur du noir et blanc qui marquait ses précédents ouvrages pour une palette de couleurs qui évolue au fil du récit. Il assure lui-même la mise en couleur comme pour mieux se rapprocher du trait de Mueller. Les débuts lumineux, inspirés par les tonalités chaudes de Mueller, laissent progressivement place à des teintes plus sombres, envahies de gris, de bruns terreux, de noir d’encre reflétant les émotions du tableau.
La mise en page et la colorisation embrassent les émotions du tableau, personnage principal de cette tragédie. Le trait de Luz se fait nerveux quand la tension monte. Les couleurs s’assombrissent en même temps que les cases deviennent plus resserrées pour s’accorder avec l’obscurité ou les gènes visuelles.
L’art d’Otto Mueller, à la croisée de l’Expressionnisme et du Jugendstil (équivalent en Allemagne de l’Art nouveau), incarne cette tension. « L’expressionnisme, c’est le cri de l’instant. J’ai voulu retrouver cette vibration dans mon dessin », explique Luz. Son trait, à la fois nerveux et lyrique, colle parfaitement à cette époque où chaque artiste est un funambule sur le fil du chaos.

La vie de bohème
© Editions Albin Michel
DEUX FILLES NUES accompagne la montée de l’obscurantisme et du fanatisme par un biais culturel et artistique de ce que les nazis avaient appelé l’art dégénéré. Véritable témoin et victime historique, le tableau embrasse les époques du foisonnement artistique du Berlin Bohème des années 20-30, à la montée du nationalisme puis la seconde guerre mondiale pour finalement découvrir l’après-guerre et son capitalisme triomphant. A travers les yeux du tableau, le lecteur feuillette une fresque historique digne de meilleurs manuels d’histoire. Mettre en scène comme personnage principal un tableau c’est jouer sur l’ambivalence de l’homme qui crée et détruit sa progéniture à la fois.
Difficile de ne pas voir dans ce récit une métaphore de l’expérience personnelle de Luz. Rescapé de la tragédie de Charlie Hebdo, il s’interroge sur la place de l’art face à la violence du monde. DEUX FILLES NUES rend un hommage à ces collègues et amis de Charlie Hebdo, aux artistes qui ont et sont encore persécutés. DEUX FILLES NUES ne cesse de résonner avec notre époque. L’obscurantisme n’a pas disparu. La censure et l’intolérance sont plus que jamais présent. L’art sous toutes ses formes n’en finit plus d’être discuté, raillé voire banni. La survivance du tableau agit comme le témoignage des survivants et assoit la place de l’art dans l’histoire en tant que passeur de la mémoire.

Succès du capital
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Toujours fin observateur de l’actualité, Luz remet au gout du jour des notions oubliées à l’instar de cet art dégénéré. Car même s’il a au départ essentiellement viser à écarter les œuvres juives, l’adjectif dégénéré visait bien au-delà : les pd, les gitans, les bohèmes, les marginaux, les noirs, les LGBTQIA+ … non cela c’est aujourd’hui. Le parcours de ce tableau illustre l’un des plus vieux débats du monde, sur l’art et la critique et sur qui décide ce qui est beau ou pas, si n’est l’art d’imposer sa vision du monde et de la société. Alors les nazis ont décidé pour l’humanité tout comme maintenant les populistes tentent d’imposer leur point de vue.
Avec DEUX FILLES NUES, Luz signe une œuvre magistrale, à la fois puissante et poétique, engagée et intime. Une bd qui mêle histoire de l’art et histoire tout court, sans jamais perdre de vue l’essentiel. En redonnant vie à une peinture ancienne, Luz pose une question essentielle : que reste-t-il quand tout s’effondre ? Un chef-d’œuvre essentiel, porteur d’espoir, à lire, relire et surtout faire découvrir.
Voici l’échange que j’ai eu lors de notre rencontre :
Fletcher Arrowsmith (FA) : D’où vient l’idée de concevoir l’histoire du point de vue du tableau ?
Luz : Il y avait plein de chose. Je voulais faire un bouquin qui me représente, qui parle de ce que je vis, du monde qui change, d’être en retrait du monde et le voir défiler devant soi. Et c’est ce moyen que j’ai trouvé en mettant les lectrices et lecteurs dans un tableau. Cela m’a permis de parler de moi sans me montrer et finalement faire ressentir à d’autres mes émotions.
FA : DEUX FILLES NUES est finalement très en phase avec l’actualité et l’obscurantisme présent, notamment avec l’élection de Trump aux USA.
Luz : Au départ on fait des bouquins pour que cela rentre en résonnance entre les lecteurs et nous-même. Mais que cela rentre en résonnance à ce point avec le monde de merde qui nous entoure, et suffisamment un monde de merde qui reste un monde de merde jusqu’à la parution et au-delà c’est finalement désespérant.

Fletch, Luz domptant le fauve
© Fletcher Arrowsmith
La BO : Femen par Crystal Castles

bravo Fletcher pour cette rencontre avec ce qui reste pour l’instant le dernier détenteur du Fauve D’Or (étant donné qu’il n’y en aura pas cette année) ! j’ai beaucoup aimé les livres de Luz que j’ai lus mais je n’ai pas lu celui-ci !
j’aurais bien voulu aller voir l’expo qui s’était tenu il y a quelques temps au musée Picasso à Paris autour de « l’art dégénéré » (même si la toile autour duquel la BD de Luz tourne n’était pas exposée)…
Une histoire racontée du point de vue d’un tableau, c’est assez original.
Ça mérite de s’y intéresser. Et puis, une bande dessinée qui aborde l’art et l’histoire, ça me plaît beaucoup.
Merci Fletcher, une belle rencontre pour un bel article.