LE DEUIL DU FANTÔME (A GHOST STORY)

A GHOST STORY de David Lowery

Un article de LUDOVIC SANCHES

« Nés pour nous, par la grâce de la lumière et du celluloïd, des fantômes autoritaires s’assoient à notre côté, dans la nuit des salles de cinéma. » Robert Desnos

« Avec A GHOST STORY, David Lowery retourne aux origines de la figure populaire du fantôme et revisite les codes du film de maison hantée. D’une simple histoire d’amour entre un homme et une femme (joués par Rooney Mara et Casey Affleck) il livre une ballade mélancolique à travers le temps, un voyage immobile et poétique, une méditation sur le caractère éphémère de nos existences qui rappelle aussi bien le cinéma de Terence Malick que la bande dessinée HERE de Richard McGuire

Encore aujourd’hui, David Lowery reste un cinéaste difficile à cerner. Son premier long métrage n’étant jamais sorti en France, on le découvre avec LES AMANTS DU TEXAS en 2013, qui s’inscrit dans le genre des films de cavale et de couples criminels. Par la suite, son œuvre semble osciller entre projets plus personnels dans des productions indépendantes et des films  de commande notamment pour Disney: en 2016, c’est lui qui signe le remake de PETER ET ELLIOTT LE DRAGON, on est alors au tout début de la vague qui semble désormais interminable des remakes live des classiques de Disney (le film sort dans la foulée du CENDRILLON de Kenneth Branagh et du LIVRE DE LA JUNGLE de Jon Favreau).

Il ne s’agira pas ici d’essayer de déterminer si David Lowery est un « auteur » au sens classique du terme mais de revenir sur ce qui me semble être son plus beau film, sorti un peu incognito en France en fin d’année 2017, accueilli de manière contrastée par le public comme par la critique: lors de sa présentation au festival de Deauville, des spectateurs auraient même quittés la salle pendant la projection, ce qui n’empêchera pas le film de remporter plusieurs récompenses au palmarès.

© Universal Pictures International France

Une partie de l’impact que peut avoir A GHOST STORY sur le spectateur tient peut-être sur sa capacité à être sensible aux effets de sidération que le film va tenter de provoquer chez lui en utilisant des moyens très simples: un halo lumineux sur un mur qui suggère une présence spectrale, un corps recouvert d’un drap qui se dresse subitement, une silhouette blanche qui erre dans l’immensité d’un paysage de nature verdoyante. Cette modestie des moyens tient évidemment au fait que A GHOST STORY est une petite production, un budget de 100000 dollars à peine, soutenu par un script de quelques dizaines de pages seulement (écrit par Lowery lui-même qui réalise et fait le montage aussi) et deux acteurs connus, ce qui fait penser aux films de Gus Van Sant de la période GERRY/ELEPHANT/LAST DAYS, des films expérimentaux qui témoignaient de la versatilité de leur metteur en scène mais dont la carrière était déjà à l’époque bien installée.

Néanmoins, on peut tout de suite aborder les reproches qui seront faits par un certain pan de la critique à A GHOST STORY voyant au contraire dans ce petit film au dispositif pour le moins épuré une forme de prétention et une série d’afféteries, de boursouflures confinant au ridicule. Mais ce qui rend A GHOST STORY déroutant et qui peut prêter au malentendu, c’est sa naïveté revendiquée, une forme d’innocence au service d’un romantisme très pur et qui s’exprime à travers une forme extrêmement dépouillée.

© Universal Pictures International France

Des son ouverture, le film brouille les repères du spectateur: les premières séquences nous plongent dans l’intimité d’un jeune couple interprété par Rooney Mara et Casey Affleck avec une narration fragmentaire et impressionniste que la musique élégiaque et lyrique de Daniel Hart (qui a collaboré avec Lowery sur la plupart de ses films) amène vers une dimension plus spirituelle soulignée par des images de ciel étoilé et de visions cosmiques qui rappellent le cinéma de Terence Malick (LES AMANTS DU TEXAS évoquait déjà beaucoup les premiers Malick, LA BALLADE SAUVAGE et LES MOISSONS DU CIEL). Pour autant, on peut pendant dix bonnes minutes se dire qu’au vu du titre, c’est bien à un film de maison hantée qu’on va assister, un film fantastique ou d’épouvante peut-être.

C’est sans un bruit par le biais d’une ellipse qu’est dévoilé le principal événement du récit (le seul ?), le personnage masculin se tue dans un accident de voiture. La jeune femme est à l’hôpital devant le corps de son amoureux recouvert d’un drap blanc sur un brancard. Elle s’en va, le plan fixe dure, dans le silence de la morgue et soudain, la silhouette se redresse et se lève et apparait devant nous un fantôme dans sa forme la plus naïve et la plus ancienne, telle qu’issue des représentations propagées tout au long du 19eme siècle au théâtre comme par la mode de la photographie spirite, au point d’être rentrée dans l’inconscient collectif et la culture populaire.

© Universal Pictures International France

La grande idée de A GHOST STORY est de détourner et même d’inverser les codes du film de fantômes et de maison hantée: la fantôme au drap blanc apparait au milieu du cadre sans jamais que la mise en scène vienne donner un caractère spectaculaire à sa présence, ce en quoi il s’oppose aux ressorts classiques du genre qui, pour provoquer l’effroi, suggèrent la présence du spectre sans le montrer (exemplairement LA MAISON DU DIABLE de Robert Wise) ou dramatisent son apparition. Ici, le fantôme est d’autant plus une simple présence que la mise en scène instaure naturellement le fait qu’il est dans l’impossibilité d’interagir avec les vivants présents dans le même espace que lui (la seule scène qui fera exception et dans laquelle le fantôme retrouvera sa fonction traditionnelle – faire peur – est désamorcée justement parce que nous la verrons essentiellement du point de vue du fantôme et pas des habitants terrifiés) et donc de retour chez lui, hantant sa propre demeure, il ne peut qu’assister impuissant à la tristesse de sa compagne qui sombre dans l’affliction et la dépression suite à sa disparition.

Des lors, le film fait du fantôme une présence qui nous renvoie à notre statut de spectateur (auquel on s’identifiera d’autant plus facilement que le fantôme avec son drap et ses trous noirs pour les yeux ne semble exprimer aucune émotion) comme si être un spectateur de cinéma relevait d’un rapport profondément mélancolique aux images et à ce qu’on voit. Ce n’est certes pas nouveau (on pense à L’AVENTURE DE MADAME MUIR de Mankiewicz où le fantôme du marin voyant la femme dont il est amoureux jouée par Gene Tierney tomber dans les bras d’un autre homme ne peut alors que se résoudre à partir seul et quitter la maison) et depuis, Steven Soderbergh dans PRESENCE (sorti en 2025) a même radicalisé l’idée en faisant, par le biais de la caméra subjective, se confondre tout au long d’un film le regard du revenant avec celui du spectateur.

© Universal Pictures International France

David Lowery déplace alors cette mélancolie de la compagne endeuillée vers le personnage du fantôme. Tandis qu’elle retrouve peu à peu gout à la vie et finit même par quitter leur demeure, c’est le fantôme qui vit désormais une perte inconsolable. Indissociable du sentiment mélancolique qui peut être vu comme un deuil se prolongeant indéfiniment, le rapport au temps s’en retrouve affecté. Tout d’abord, c’est comme si le temps semblait s’être arrêté, la durée des plans s’étire, jusque dans la fameuse scène qui voit Rooney Mara engloutir une tarte en temps réel (c’est cette séquence qui aurait fait fuir les spectateurs, comme jadis dans JEANNE DIELMAN de Chantal Akerman, Delphine Seyrig épluchait des patates en plan fixe pendant de longues minutes) puis progressivement nous sommes pris dans un maelstrom temporel, une fuite en avant vertigineuse faite d’ellipses et de boucles qui fait de notre fantôme la mémoire malgré lui de sa propre maison. Incapable de faire autre chose que d’attendre le retour de son amour perdu, il voit se succéder les nouveaux locataires puis la maison disparaitre définitivement, le temps devenant un labyrinthe infini dans lequel il est condamné à errer.

Le fantôme devient la conscience du lieu qu’il hante, un lieu qui est un personnage à part entière du récit et dont le film raconte l’histoire. Difficile de savoir si David Lowery avait pu lire ou s’il connaissait la bande dessinée HERE, le chef d’œuvre de Richard McGuire (traduit en français en 2015), son livre est travaillé par le même vertige d’une maison hantée par la mémoire de tous les gens qui y ont vécu et qui y vivront. Etonnamment, le livre de Mc Guire a connu depuis une véritable adaptation cinématographique par Robert Zemeckis qui, bien que fidèle à l’œuvre originale par bien des aspects, tire son dispositif de base vers une forme narrative plus classique, inventant une intrigue avec des personnages, un début et une fin. Dans A GHOST STORY, le point de vue du fantôme crée une entité omnisciente qui permet une expérience de la durée et du temps, c’est elle qui constitue la vraie matière du récit.

Une planche du livre ICI de Richard McGuire
© Pantheon Books

Peut-être aussi parce que le film de David Lowery semble retourner à une forme pure héritée du cinéma muet, ce qu’évoque le format carré de l’image (avec ses coins arrondis) mais aussi le fait que de longues parties du film sont dénuées du moindre dialogue (il s’écoule à un moment prés d’une bonne vingtaine de minutes sans la moindre réplique). La fantôme jusque là solitaire finit par apercevoir par la fenêtre un autre fantôme dans la maison d’en face: on aurait pu s’attendre à des intertitres, mais Lowery utilisera l’artifice des sous-titres pour les faire dialoguer (ce qui est assez amusant) mais l’image du fantôme cloitré derrière sa fenêtre évoque aussi le NOSFERATU de Murnau: le comte Orlock cloitré seul dans son château, observant l’objet de son désir, Ellen, dans la maison d’en face. Comme dans le cinéma des origines, le film brasse des archétypes universels (les deux personnages principaux ne sont d’ailleurs jamais nommés) et le film joue d’oppositions et de contrastes forts qu’il agence avec une forme presque musicale.

Ce n’est pas un hasard si la musique a aussi son importance dans le film même si elle est rare: le personnage joué par Casey Affleck est musicien et on comprendra que la musique est pour lui un moyen d’exprimer ce qu’il peine à formuler par des mots (anticipant le mutisme du fantôme). Au milieu du film, une scène montre des gens organiser une fête dans la maison et le chanteur et compositeur Will Oldham y fait une apparition, livrant dans une logorrhée verbale alcoolisée un monologue sur l’impermanence des choses et la relativité de ce qui donne sens à nos existences. Ce qui pourrait passer un peu lourdement pour le mode d’emploi métaphysique du film est surtout une mise en abyme ironique de la nature même du cinéma: l’enregistrement de ce qui, par essence, est voué à disparaitre. A l’image de ce curieux héros de cinéma qu’est notre fantôme: ce n’est pas dans tous les films qu’on peut être ému juste par une silhouette qui disparait soudainement et un drap blanc qui s’évanouit sur le sol.

La BO du jour:

Angel Olsen -GO HOME:

3 comments

  • Jyrille  

    Hello, ce film est dans une de mes listes de plateforme, donc je garde l’article sous le coude et reviendrai quand je l’aurais vu (bientôt j’espère).

    Très étonné que tu mettes une image de HERE, merci pour le lien (c’est un de mes articles que j’aime bien) !

    • Ludovic  

      merci Jyrille ! Tu verras que le lien entre les deux œuvres est vraiment évident ! Ca m’avait sauté aux yeux quand j’ai découvert le film à sa sortie en salles et je n’étais d’ailleurs pas le seul à faire le parallèle entre les deux.

  • JB  

    Merci pour cette présentation ! Un choix artistique intéressant pour une histoire de base finalement très commune sur la gestion de la perte de l’être aimé et la rémanence de son esprit, d’un Truly, Madly, Deeply (film de 1990) au clip de la chanson « Personne » d’Obispo (mes condoléances pour les oreilles sensibles). Dans le récent comic book SPECTATEURS, les fantômes trouvaient refuge dans une posture de voyeurisme distant, sans implication émotionnelle.

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