Les dessins ont toujours déplu à plein de monde. Et c’est bien la moindre des choses. (Charlie quand ça leur chante)

Charlie quand ça leur chante, de Aurel

Un article de PRESENCE

VF : Futuropolis

Dans les mâchoires de l’étau © Futuropolis                                                    

Ce tome contient un exposé complet indépendant de toute autre. Son édition originale date de 2025. Il a été réalisé par Aurel (Aurélien Forment) pour le scénario, les dessins, les couleurs. Il comprend trente-deux pages de bande dessinée. L’auteur a réalisé des dessins de presse pour Le Monde et l’hebdomadaire Politis, Le Canard enchaîné, et par le passé pour Marianne.

(1) Un dessin réussi (comme une blague) est la combinaison de trois éléments fondamentaux : une émettrice – un émetteur (qui dessine), un récepteur – une réceptrice (qui lit) et un contexte. Si les trois éléments ne sont pas clairement identifiés et ne partagent pas les mêmes codes culturels, ça ne peut pas marcher. (2) L’humour est hautement culturel : un bon dessin français peut laisser de marbre un-e Allemand-e et vice-versa. Une blague populaire en Belgique peut choquer une Italienne. Sans parler du flop d’un gag breton à Marseille. (3) En France, les seules limites posées à la liberté d’expression sont celles de la loi. (4) Dans ce livre, la question de l’extrême droite et des extrémistes religieux n’est pas évoquée, car pour elle et eux, le dessin de presse est au mieux un effet secondaire indésirable de la vie politique, au pire, une hérésie à réprimer – voire buter. La discussion est vite close. – Dix ans après la déflagration qu’a représentée l‘attentat contre Charlie Hebdo et l’assassinat des dessinateurs parmi les meilleurs de la profession (déjà peu peuplée – quelques dizaines d’individus), le dessin de presse continue de tenter de survivre à une maladie qu’il avait contracté bien avant 2015. Au-delà de l’horreur de l’attentat, l’ignominie des frères Kouachi a été un facteur aggravant ; accélérant la sénescence d’un métier. Le dessin de presse – mais en fait l’humour d’actualité au sens large – se meurt.

Dix ans après la déflagration de l’attentat contre Charlie Hebdo © Futuropolis

Le funambule constitue une bonne métaphore graphique de cette situation, dans les dessins de presse. C’est très pratique pour figurer la fragilité d’une position, la précarité d’un équilibre politique ou une inexorable chute qui pourtant tarde à venir… Et on peut adjoindre à l’allégorie en péril, tout un tas d’attributs exprimant ses contraintes. Dans une mise en abyme, on pourrait représenter le dessinateur de presse en funambule. Première des multiples affections dont souffre le dessin de presse : son principal support – la presse écrite – va mal, les ventes s’effondrent. Et lorsqu’ils prennent plus ou moins bien le virage du numérique, les journaux oublient bien souvent d’embarquer le dessin sur le web. Il suffirait de pas grand-chose et surtout d’un tout petit peu de bonne volonté pour le faire bouger, évoluer et le faire profiter des avantages qu’offre le numérique. Mais à quelques exceptions près, comme Charlie Hebdo ou Le Canard enchaîné, les journaux se sont bien accommodés d’oublier l’encombrant dessin au passage sur le web. Car oui, nous sommes encombrant-e-s ! En effet – seconde affection – un dessin d’actualité doit être percutant, irrévérencieux, sale gosse.

Le sept janvier 2015, les frères Chérif et Saïd Kouachi perpètrent un attentat islamiste contre le journal satirique Charlie Hebdo faisant douze morts : Frédéric Boisseau, Cabu, Charb, Honoré, Tignous, Wolinski, Elsa Cayat, Bernard Maris, Mustapha Ourrad, Franck Brinsolaro, puis Ahmed Merabet à l’extérieur. Dans cet ouvrage, l’auteur indique quelle était sa relation avec le magazine Charlie Hebdo. Quelques semaines après l’attentat, un copain s’étonne de le voir arborer un badge Je suis Charlie, car il connaît ses différends politiques avec le journal. Aurel explicite : Primo, ça n’entre pas en compte pour lui à ce moment-là. Et secundo, il explique à son ami ce que signifie pour lui être Charlie : Pouvoir être libre de dire et de dessiner ce qu’on veut dans la limite de la loi. Il ajoute : Et dans les limites de la loi ou pas, un désaccord ne peut en aucun cas se résoudre par un assassinat. Une prise de position qui lui paraît simple et limpide, il ne sait pas s‘il a convaincu son interlocuteur mais il est assez content d’avoir pu le formuler simplement. Dix ans après l’attentat de Charlie Hebdo, Aurel a besoin de faire le point sur la situation, à la fois de l’héritage de ces crimes abjects, à la fois sur le fait que par la malédiction des Kouachi, Charlie s’est transformé en martyr de la liberté d’expression. Cela a eu pour conséquence qu’un petit groupe s’en est emparé pour de plus ou moins bonnes raisons, parfois (souvent) par simple calcul personnel ou politique, et a touché le gros lot.

Un dessin d’actualité doit être percutant. © Futuropolis 

Le lecteur comprend dès la première page qu’il s’agit d’un essai, ce qui induit un mode narratif particulier, avec ses propres spécificités. L’auteur a choisi de mettre en scène un avatar de lui-même pour s’adresser directement au lecteur, avec un dessin descriptif et simplifié, sans pour autant s’embellir. Il apparaît comme un homme normal, avec les cheveux en bataille, une barbe hirsute un sweatshirt informe et un pantalon passe-partout. Il met à profit la possibilité d’accentuer et même d’exagérer les expressions de visage pour faire ressentir son état d’esprit en fonction des situations ; énervement, sidération, abattement, peur, indignation, inquiétude, lassitude, réflexion, entrain, etc. Il utilise des conventions graphiques telles que les étoiles au-dessus de la tête pour l’étourdissement après une chute, le nuage noir au-dessus de la tête pour la colère, etc. Il met en œuvre quelques métaphores visuelles comme son avatar en train de faire le funambule. Il joue sur l’encrage, ajoutant des traits secs pour faire ressentir le degré d’intensité d’une émotion. Lorsqu’il apprend la mort des dessinateurs de Charlie Hebdo, il se liquéfie, et le lecteur peut voir que les traits de contour de son personnage perdent toute leur tension, succombant à la gravité, comme s’il se liquéfiait littéralement.

Un essai induit que le rôle de la bande dessinée induit que la narration visuelle est inféodée au texte, à sa construction et ses développements, qu’elle l’illustre plus qu’elle ne le raconte. Le choix de l’avatar de l’auteur, lui, induit également de le voir s’adresser au lecteur, étant régulièrement assis à sa table de travail, ou en train de dessiner. Pour autant, l’auteur va au-delà de l’alignement de cases en bande, avec uniquement des têtes en train de parler, ou de lui-même en plan poitrine en train de parler. Il fait usage de métaphores et de mises en situation diversifiées. Le lecteur croise d’autres personnages et se retrouve dans des environnements inattendus. Dans la première catégorie, il voit un patron de presse, un copain de l’auteur, des bras avec une chaussette au bout pour un théâtre de Guignol, le temps d’une case les six dessinateurs assassinés (Cabu, Choron, Cavanna, Reiser, Gébé, Wolinski), Nicolas Sarkozy, Philippe Val (ex-rédacteur en chef de Charlie Hebdo, ex-directeur de France Inter, chroniqueur sur Europe 1)… et même des jeunes. Au cours de sa lecture, assiste à des événements aussi inattendus et divers qu’une chute à la verticale sur la hauteur de la page, une liquéfaction, l’intervention d’une citrouille grimée en tête de clown, une chute en chaîne de dominos, le passage de Charlie Brown (pour indiquer d’où vient le titre du magazine satirique), un bouclage du magazine à la grande époque historique (avec des prostituées), et les deux mâchoires de l’étau qui se resserre.

Les liaisons dangereuses : Philippe Val, Adele Van Reeth, Raphaël Enthoven © Futuropolis

Au cours de son essai, l’auteur développe les répercussions de l’attentat contre Charlie Hebdo sous différents points de vue. Il commence par donner sa définition du dessin de presse réussi, puis il évoque l’état de la profession, c’est-à-dire la frilosité des patrons de presse d’inclure ce type de rubrique dans leur périodique. Il effectue plusieurs constats auxquels le lecteur attribue une valeur certaine, ne serait-ce que parce qu’Aurel est lui-même un professionnel de ce métier. En fonction de sa familiarité avec ce domaine, il en apprend plus ou moins, ou il trouve la confirmation de ce qu’il a déjà pu lire ailleurs : la précarisation du métier par la diminution des journaux accueillant les dessins de presse, la mise en concurrence systématique et l’absence de contrat stable avec un journal, le questionnement de chaque production par les éditeurs avant toute publication. Il s’agit de réalités économiques et de conditions d’emploi que le lecteur connaît peut-être déjà, ayant été attiré par cette bande dessinée au propos ciblé.

Cet essai va plus loin qu’un constat économique peu encourageant. L’auteur analyse également les forces systémiques en place s’appliquant sur la forme d’humour. Il développe la nature de ces deux mâchoires. D’un côté les néo-réacs : il explicite ce que recouvre ce terme dans le contexte du dessin de presse, comment ce groupe d’opinion s’est imposé après que Charlie Hebdo ait été érigé en martyr, comment il contraint les dessinateurs, et quelles sont ses limites, en particulier les limites de sa pertinence et de sa légitimité dans la définition de ce que serait le bon humour. De l’autre côté : la société évolue, et l’humour doit évoluer avec. Il évoque l’esprit Woke, avec ce que cette appellation peut avoir de flou, et l’associant à des prises de position, des exigences de la jeunesse, des lecteurs plus jeunes. Il détaille la pertinence de ces exigences, leur légitimité, le besoin de les prendre en compte, ce qui ne signifie pas les accepter les yeux fermés. Il voit les critiques Woke (retenant cette appellation faute d’un terme plus approprié) comme une incitation à ne pas se montrer fainéants.

Après l’horreur du massacre de Charlie Hebdo du sept janvier 2015, après le mouvement de solidarité d’une ampleur formidable Je suis Charlie, un auteur de dessin de presse constate et analyse les évolutions survenues. Il présente un essai sous forme de bande dessinée en faisant usage de toute la diversité graphique d’expression de ce médium. Il expose la situation du dessin de presse comme pris dans un étau, entre les néo-réacs et les Wokes (faute d’un meilleur terme), avec des conditions d’emploi toujours aussi précaires. Une profession fragile et complexe, pour un humour évoluant avec la société.

L’humour pour les Woke © Futuropolis              

Proposition de BO :

12 comments

  • JB  

    D’une part, merci de compléter mon vocabulaire par ta plume au verbe inimitable (« sénescence » dès le premier paragraphe). Et surtout, merci pour cet avis d’utilité publique pour un livre qui l’est tout autant

    • Présence  

      Salut JB,

      Sénescence : coup de chance pour moi, j’avais lu un entrefilet sur le sujet quelques jours auparavant. 🙂

      Quant au sujet, j’en avais entendu parler d’abord pour la presse étasunienne où de moins en moins de quotidien accepte de prendre le risque du procès. J’étais curieux de découvrir la situation en France, exprimée par un professionnel.

  • Tornado  

    Ton statut de lecteur tout-terrain est tout à ton honneur, comme d’habitude. le sujet est très intéressant et tu l’exposes parfaitement.
    Maintenant… Lire quelque chose d’aussi déprimant. Ça ne vend pas du rêve on va dire. C’est bien que la BD ne soit pas limitée au simple divertissement. Mais faut avoir envie, quand même.
    Essayer de faire rire en racontant les pires trucs de la vie, c’est vraiment un exercice d’équilibriste effectivement. Dans ce sens, je ne ressors pas convaincu en regardant les planches : Je trouve ça quand même déprimant !

    • Présence  

      Salut Tornado,

      La conclusion de la BD n’est pas déprimante.

      Aurel voit les critiques Woke (retenant cette appellation faute d’un terme plus approprié) comme une incitation à ne pas se montrer fainéants. – Cette phrase m’a rappelé ce que j’avais pu lire sur les discussions de rédaction de Charlie Hebdo où chaque contributeur pouvait donner son avis sur les interprétations potentielles de tel ou tel dessin de presse envisagé pour le numéro suivant.

      J’ai également trouvé cette dernière partie intéressante sur l’analyse qu’elle constitue de l’obsolescence de certaines formes d’humour, de mise en lumière du mécanisme par lequel l’humour devient daté.

  • Sébastien Zaaf  

    Hello Présence et merci pour ton retour sur cet album. Le dessin de presse est effectivement un genre qui se perd et de plus en plus risqué. Quand on voit que même Plantu a des problèmes… il faut croire que la nuance et le second voire troisième degré se perdent aussi. Charlie toujours même si je ne suis pas toujours d’accord avec tout. Bête et méchant ça a toujours été revendiqué. Bête et méchant ça reste. C’est l’épitome de la caricature. Grossir le trait pour en faire ressortir les problématiques. Mais je suis aussi d’accord avec Riss (je crois) quand il disait au moment de l’affaire Meurice que l’esprit Charlie ça n’est pas un dépotoir dans lequel on fourre tous les trucs de mauvais goût, douteux ou mal ficelés. Pas facile de naviguer entre wokes et réacs. Finalement Cabu avait raison : les nouveaux beaufs sont partout et nous encerclent.

    • Présence  

      Salut Sébastien,

      J’ai dû mal tourner ma phrase contenant le mot Woke : Aurel ne l’utilise pas comme repoussoir ou comme désignant un mode de pensée dégénéré, au contraire il y voit l’expression de réflexions contemporaines et légitimes qu’il convient de prendre en compte, qui permettent de se remettre en question, de s’interroger des automatismes de voir le monde.

      Le dessin presse est de plus en plus risqué : je trouve que cela révèle une propension à tout instrumentaliser pour que celui qui accuse attire l’attention sur lui, en lieu et place d’une réflexion. L’antagonisme dichotomique érigé en spectacle est plus vendeur que l’ouverture d’esprit et la nuance.

  • JP Nguyen  

    Un article limpide comme de coutume pour présenter cette BD.
    A l’ère des réseaux sociaux, les dessins/caricatures ne peuvent-ils trouver des canaux de diffusion alternatifs, avec la limite des bulles et de l’entre-soi ?

    mais en fait l’humour d’actualité au sens large – se meurt. : promis, j’essaierai d’en remettre dans les prochains FR.

    • Présence  

      Bonjour JP,

      À l’ère des réseaux sociaux […] – Ayant commencé à explorer les posts Instagram, j’ai eu la très agréable surprise de découvrir différentes sources de dessins de presse : ils y ont donc trouvé leur place. 🙂

      L’humour d’actualité au sens large se meurt : c’est ainsi que j’ai fini par succomber au charme corrosif des dessins de Coco (Corinne Rey) publiés dans Libération, dont certains regroupés dans le recueil : Signé Coco.

      arenes.fr/livre/signe-coco/

  • Bruce Lit  

    Merci Presence pour la neutralité de tes propos sur un article majeur : le fameux « peut-on encore rire de tout ? »
    Si le sujet me passionnait au moment des attentats, ce n’est plus le cas. Je n’en peux plus des citations de Desproges, Coluche et cie. Tout simplement parce que s’ils étaient encore parmi nous, rien ne garantirait qu’ils ne passassent eux aussi du côté eux aussi des néos réacs. Après tout qui aurait pu imaginer un jour que les EU et la Russie ne s’allient, que Renaud appelle à voter Fillon (!?) ou que la smalla Le Pen se pose en pourfendeur de l’antisémitisme ?
    Bref effectivement il existe désormais deux grands blocs qui se déteste et qui compte les bons et les mauvais points.
    J’avais apprécié une partie de la lecture de cet ouvrage, celle qui retraçait la difficulté du métier de caricaturiste de presse aujourd’hui, beaucoup moins la deuxième où Aurel enfonçait à mon sens des portes ouvertes en accablant un camp, sans jamais remettre en cause les dérives du sien.

    • Tornado  

      Je vis pour ma part, en étant en quête d’un juste milieu, un enfer permanent :
      – Si tu es dans le juste milieu, les wokistes t’accusent d’être un néo-réac.
      – Si tu vis dans le juste milieu, les néo-réacs t’accusent d’être un wokiste.
      Je vis sans cesse dans un discours de sourds, les gens m’accusant d’être dans un camp ou dans un autre alors que j’essaie toujours de n’être dans aucun des deux. Être anarchiste, en 2025, essayer de trouver du sens à tout, c’est l’ENFER sur terre.

      • Présence  

        Le juste milieu contre la polarisation des idées : Ou vous êtes avec nous, ou vous êtes contre nous. Rien de neuf sous le soleil : je me souviens de George W. Bush (1946-) employant cette phrase.

        fr.wikipedia.org/wiki/Ou_vous_êtes_avec_nous,_ou_vous_êtes_contre_nous

        Il est plus facile de transformer un antagonisme manichéen en spectacle, qu’un raisonnement ou un débat honnête.

    • Présence  

      Aurel enfonçait à mon sens des portes ouvertes en accablant un camp, sans jamais remettre en cause les dérives du sien. – Intéressant comme remarque, et troublant en même temps.

      Je n’ai pas ressenti que Aurel soit dans un camp particulier, dans la mesure où il accepte la remise en question de ses valeurs culturelles et morales, en particulier par « gasp » de jeunes Woke 🙂 . En revanche, il pointait du doigt une forme de collusion entre certaines personnalités manœuvrant pour neutraliser les critiques formulées par le biais de dessins de presse. Depuis la consolidation de grands groupes de presse au sein de grands groupes de médias semble lui donner raison. Ou pour revenir aux États-Unis : Donald Trump a engagé une action judiciaire inédite contre la BBC, réclamant la somme colossale de 10 milliards de dollars pour diffamation.

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