EUPHORIA saison 1 et 2
Un article de LUDOVIC SANCHES
© HBO source:AlloCiné/IMDB
EUPHORIA, c’est LE Teen Drama de la chaine HBO crée par Sam Levinson et qui va devenir un des plus gros succès de la chaine (aux côtés de GAME OF THRONES et HOUSE OF THE DRAGON) et consacrer de nombreux jeunes talents dont Zendaya qui a obtenu un Emmy Award pour son rôle. Retour sur les deux premières saisons de EUPHORIA tandis qu’après 4 ans d’attente, la saison 3 arrive enfin.
EUPHORIA est une série américaine racontant l’histoire d’un groupe d’adolescents fréquentant le même lycée en Californie. Il s’agit de l’adaptation d’une série éponyme israélienne, comme l’était aussi la série IN TREATMENT (2018-2010) (qui depuis a aussi connu un remake français par Toledano et Nakache pour ARTE). EUPHORIA comporte à ce jour deux saisons et deux épisodes spéciaux intercalés entre ces deux saisons. Le premier épisode est diffusé sur la chaine américaine HBO le 16 juin 2019 et simultanément en France. Très vite, la série remporte un franc succès tout en suscitant une grande quantité de réactions et de controverses, liées tant au contenu de la série qu’aux aléas dans la production qui ont considérablement retardé l’arrivée d’une éventuelle troisième saison. Elle contribuera aussi à mettre en avant et à révéler le talent de tout un vivier de jeunes comédiens: Zendaya, Hunter Schafer, Jacob Elordi, Sydney Sweeney, Maude Apatow…
Lors de ses débuts, la promo présente EUPHORIA comme une série de genre teen drama produite par le rappeur Drake et aussi par le fameux studio A24. Mais EUPHORIA est en fait une série d’auteur au sens strict, elle est la création de Sam Levinson qui produit, écrit et a presque réalisé la totalité des épisodes à l’exception de trois d’entre eux. Sam Levinson est né en 1985 et c’est le fils du metteur en scène Barry Levinson, réalisateur de quelques gros succès populaires du cinéma des années 80 comme GOOD MORNING VIETNAM ou RAIN MAN. En 2011, Sam Levinson réalise ANOTHER HAPPY DAY, son premier long métrage, un drame familial et ne renouvelle l’expérience qu’en 2016 avec ASSASSINATION NATION qui sera plutôt un échec au box office. C’est un long métrage qu’il est intéressant de revoir aujourd’hui, d’abord parce qu’en racontant par un mélange de cinéma de genre et de satire l’histoire d’une bande de lycéennes vivant dans la ville de Salem, il dresse un portrait extrêmement cynique d’une Amérique prise entre une hypocrisie morale permanente et le retour d’un puritanisme violent qui s’incarne sous la forme d’un masculinisme revanchard et haineux. ASSASSINATION NATION apparait aussi avec le recul comme le brouillon de EUPHORIA tant dans le fond (des portraits d’adolescents de la génération Z, l’enregistrement d’une certaine modernité comme l’omniprésence des réseaux sociaux) que dans la forme (une mise en scène stylisée et très référencée cinématographiquement).

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Diffusée sur la chaine câblée HBO, EUPHORIA est une série d’adolescents qui ne s’adresse pas pour autant directement à un public adolescent. Grace à la permissivité accordée par la chaine, la série revendique même d’entrée une liberté de ton et même une certaine audace du propos et sur le plan graphique. Les dialogues et les situations sont crus, les images sexuelles parfois explicites (avec de la nudité frontale récurrente) et certaines séquences sont d’une violence difficilement soutenable, ce qui va vite parer la série d’une aura sulfureuse et alimenter quelques débats sur la nature de ces images, au risque de masquer d’autres composantes de l’œuvre. De ce point de vue là, EUPHORIA va vraiment envisager la série d’ado pour ce qu’elle est, un genre en soi, qui a déjà une longue histoire à la télé américaine et s’inscrire aussi dans une certaine filiation avec d’autres œuvres: on peut penser à SKINS, la série anglaise créée en 2007 par Jamie Brittain et Bryan Elsley, et qui rompait brutalement avec des représentations souvent aseptisées et idéalisées de l’adolescence dans les séries, tout en arrivant à trouver une vraie justesse dans le regard posé sur ses personnages. On peut aussi se dire qu’EUPHORIA se souvient de tout un cinéma de teen movie alternatif qui irait en gros des films de Larry Clark aux LOIS DE L’ATTRACTION de Roger Avary, adapté de Bret Easton Ellis.
EUPHORIA va raconter tout d’abord l’histoire de Rue Bennett, incarnée par Zendaya, une jeune lycéenne qui fait sa rentrée alors qu’elle vient de passer l’été en cure de désintoxication, suite à une overdose et alors qu’elle consomme des drogues depuis l’âge de 13 ans. Elle va alors rencontrer Jules, une autre ado fraichement installée dans le quartier, et c’est leur relation, leur amitié puis leur histoire d’amour très pure et romantique qui va constituer le cœur battant de la série. Reste que s’inscrivant dans les codes de la fiction adolescente, la série pose tout autour de Rue et Jules une galerie de personnages qui s’apparente aux stéréotypes habituels du genre: le beau gosse sportif, l’intello timide, le puceau, la pom pom girl sexy etc… et se construit autour d’épisodes canoniques vus et revus par le spectateur: la rentrée au lycée, la ballade en vélo la nuit, la première fois, le bal de fin d’année et surtout les fêtes qui rythment une grande partie de la série dans la plupart des épisodes. Mais des le pilote, c’est Rue qui prend en charge la narration, par la voix off d’abord mais aussi dans les ouvertures de chaque épisodes qui vont ainsi nous présenter tous les autres personnages: c’est comme ça que l’on fait connaissance avec Nate, le quarterback de l’équipe du lycée et sa relation toxique avec son père, avec Kat la fille timide et peu sure d’elle, avec Cassie qui a vu sa famille se désunir et son père sombrer dans l’addiction et c’est comme ça que l’on apprend que Jules est une jeune fille transgenre que sa mère a tenté de faire enfermer dans un hôpital psychiatrique quand elle avait 11 ans.

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Ce qui peut interroger dans la caractérisation de ces personnages, c’est comment ces stéréotypes connus, avec tout ce qu’ils charrient d’une imagerie à la fois inoffensive et publicitaire, se retrouvent ici chargés, même surchargés de traumas psychologiques comme si il fallait caractériser à l’extrême ces figures innocentes: sur le papier, Rue, l’héroïne de la série est une jeune fille diagnostiquée bipolaire à un très jeune âge, qui ne s’est jamais remise de la mort de son père et qui se débat avec son addiction aux drogues, ce qui peut faire peur tant on peut craindre que le personnage soit étouffé par tant de pathos. C’est bien ce qui justifie que la narration donne une voix à Rue car l’enjeu du récit, c’est comment justement cette voix est une première échappatoire parce qu’elle exprime une lucidité troublante sur cette adolescence vécue comme une expérience de la catastrophe permanente. Symboliquement, Rue nous raconte dans le prologue du premier épisode qu’elle est née trois jours après le 11 septembre 2001 et que sa venue au monde s’est faite à l’hôpital à la lueur du poste de télévision diffusant en boucle l’effondrement des tours jumelles du World Trade Center. On pourrait dire qu’EUPHORIA radicalise une vision apocalyptique de l’adolescence qui était celle qu’on trouvait dans les films de Gregg Araki des années 90 et sa fameuse TEEN APOCALYSPE TRILOGY avec laquelle, par ailleurs, on peut aussi dresser pas mal de ponts formels. Et puis (et Araki anticipait déjà cela dans son film NOWHERE), si Rue (et les autres personnages de la série aussi) se voit déterminée, diagnostiquée à vivre une vie comme privée d’une quelconque insouciance, avant même qu’elle ait commencée (c’est presque « de l’inconvénient d’être né » pour paraphraser Cioran), c’est aussi parce qu’elle est exposée aux images de la catastrophe et donc arrive dans un monde où toutes les images préexistent au chaos du réel.
Les images en tant qu’elles sont aussi des représentations qui façonnent le monde qu’habitent les personnages d’EUPHORIA ont donc une place importante dans la série. Elles en constituent une toile de fond à la fois en tant que témoignage d’une époque que comme une matière à travailler pour la série parce que de toute façon elles tapissent l’univers mental de ces jeunes gens dans la construction de leur identité. Les stéréotypes de genre agissent comme autant d’injonctions, comme le rapport de Nate à son père, incarnation d’une forme de masculinité toxique, tandis que l’ami footballeur de Nate, McKay, est victime de bizutage par ses coéquipiers, rituel entre garçons qui s’apparente à un viol, d’autant plus humiliant que l’agression se déroulera en présence de sa petite amie, Cassie. Cassie, justement, qui incarne celle qui semble vouloir se conformer à une image valorisante de la beauté et de la séduction (comme sa meilleure amie Maddy qui faisait des concours de Miss quand elle était encore une enfant) et se confronte sans cesse à la violence du regard que les garçons portent sur elle, lui faisant vivre ses propres désirs avec un sentiment de culpabilité.

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EUPHORIA aborde explicitement l’omniprésence du porno dans la construction de la sexualité et la circulation des images qui sexualise ces jeunes gens, deux des personnages féminins, Cassie et Kat, étant victimes de mise en ligne de vidéos personnelles et voient leur intimité étalée sur les réseaux. Mais, à l’inverse d’une tendance récente de fictions adolescentes qui vont aborder ces sujets dans une optique sociologico-pédagogique, EUPHORIA opte pour une voie plus ambiguë et explore ce qu’on pourrait appeler, faute de mieux, la zone grise. Si Cassie et Kat font la même expérience et subissent toutes les deux la même violence, Kat y voit l’opportunité de se réapproprier cette image pour assumer des lors une facette d’elle même qu’elle réprimait jusque là, étouffée par son incapacité à s’envisager comme une personne désirable. Reste que l’espace qu’elle investit pour expérimenter ce nouveau pouvoir (elle devient cam girl sur un site pour adultes) va aussi être pour elle source de désillusion: c’est l’un des sujets de la série, cette difficulté à faire coïncider nos désirs profonds avec l’image que les autres ont de nous.
Cette conscience des personnages de vivre leur adolescence comme une expérience déjà largement forgée par un imaginaire fictionnel est aussi une opportunité pour eux de se le réapproprier et cela va dicter une grande partie de la forme de la série, son style post-moderne voire méta-fictionnel. Conscient sans aucun cynisme que leurs histoires ont déjà été racontées dans tant de fictions (la petite sœur de Rue regarde des épisodes d’ANGELA, 15 ANS, Lexi et Fez pleurent en revoyant STAND BY ME), ils sont comme les premiers spectateurs de cette histoire dont ils sont les héros (dans un des deux épisodes spéciaux, l’histoire d’amour entre Rue et Jules nous est résumée par une série d’images projetées sur la surface de l’œil en gros plan de Jules): c’est le versant ludique de la série qui dans un segment en animation donne vie à une fan-fiction écrite par Kat qui imagine les amours homosexuelles de deux membres des One Direction tandis que Rue et Lexi se transforment en duo de policiers (Rue se la joue Morgan Freeman dans son rôle canonique du vieux flic expérimenté) pour enquêter sur les mystères entourant la vie de Nate. L’acmé de la relation amoureuse entre Rue et Jules donne lieu à une séquence qui récrée aussi bien des tableaux de Botticelli, de Magritte ou de Frida Kahlo, la fameuse photo de Yoko Ono et de John Lennon prise par Annie Leibowitz et pastiche des films comme GHOST, LE SECRET DE BROKEBACK MOUNTAIN ou TITANIC (la série parodie même brièvement GAME OF THRONES, histoire de rappeler qu’on est bien sur HBO), tout cela découlant d’une culture pop qui nous donne un aperçu de l’imaginaire des personnages. Reste que la série ne dresse pas forcément un tableau idyllique du rapport de ces jeunes gens aux images: celles-ci sont aussi le produit d’une société consumériste qui les aliènent et créent aussi chez eux un rapport d’addiction.

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Formellement, il y a donc rien de surprenant à ce que cette approche post-moderne s’incarne dans une mise en scène à l’esthétique maniériste, surtout de la part d’un créateur fortement imprégné d’une grande culture cinéphile et qui a donc conscience de retravailler constamment des formes déjà existantes, que l’on pourrait voir comme descendant du cinéma de Scorsese mais un Scorsese tel que déjà revu, digéré, pastiché par ses nombreux descendants, y compris par la télévision (puisque Scorsese a lui-même réalisé des publicités et des épisodes de série). On retrouve cette caméra sans cesse mobile, ces mouvements d’appareils à la fois fluides et nerveux, combinés à un montage extrêmement vif au service d’une narration structurée par l’usage permanent de la voix off: le récit proprement dit passe presque au second plan d’une forme dont la vitesse et l’énergie produit cette intensité sensorielle qui nous saisit en tant que spectateur. Par ailleurs, EUPHORIA quitte parfois le genre du teen movie pour aller flirter avec l’univers de la criminalité, quelques scènes semblant alors sorties d’un film des frères Safdie ou de Nicolas Winding Refn, c’est particulièrement le cas dans la saison 2 avec ce long prologue retro très scorsesien (on y entend du Harry Nilsson comme dans GOODFELLAS) sur le personnage de la grand mère badass de Fez, le dealer de Rue, et aussi de son antagoniste, ce personnage de ménagère dealeuse incarnée par Martha Kelly, effrayante de calme et de douceur malgré sa cruauté inouïe.
L’autre élément qui évoque le cinéma de Scorsese, c’est l’omniprésence de la musique et une bande originale composée en grande partie de morceaux préexistant, aussi bien des chansons pop que des bandes originales de films, il y a là aussi un esprit patchwork, presque de collage par la variété des styles convoqués et des choix qui s’avèrent aussi surprenants que judicieux (la musique composée par Zbigniew Preisner pour LA DOUBLE VIE DE VERONIQUE de Kieślowski, l’inévitable Morricone ou le thème principal de CANNIBAL HOLOCAUST de Riz Ortolani et même du Francis Lai ou le magnifique générique de fin des CHOSES DE LA VIE de Sautet par Philippe Sarde sont tour à tour convoqués au fil des épisodes). Cette cohérence sonore est aussi construite par la bande originale spécifiquement composée pour la série par le chanteur et musicien Timothy McKenzie, dit Labrinth, qui signe une bande son qui mixe des sonorités éléctro et R&B à des mélodies pop et des chœurs gospel et qui est un personnage à part entière de la série tant elle semble parfois lui dicter son tempo et son humeur.

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Evidemment, cette esthétique contient aussi son envers le moins noble, il y a dans la forme surstylisée de EUPHORIA quelque chose qui tient aussi du clip, de la pub, de la télé réalité même. Cette univers visuel aux couleurs vives, quasi-expressionniste, élaboré par Levinson en collaboration avec son chef opérateur d’origine hongroise Marcell Rév rappelle aussi l’approche de Benoit Debie sur le SPRING BREAKERS d’Harmony Korine qui travaillait sur un mode hyper-formaliste une même matière de pop culture teenage issue de la télévision et la pub et il est intéressant de noter qu’EUPHORIA se verra reprocher cette même ambiguïté qui avait été critiquée à propos du film de Korine parce qu’il s’agit là d’abord de travailler cette matière sans aucun surplomb pour en faire sortir quelque chose (de sublime ou d’horrible, peu importe) plus que de vouloir faire la morale ou de donner des leçons (même si cet aspect n’est pas totalement absent de la série non plus).
Reste que la série est souvent véritablement très impressionnante par son intensité et elle décolle d’ailleurs vraiment lors de l’épisode 4 de la saison une, le fameux épisode de la fête foraine qui rassemble dans un même lieu tous les personnages, liés en ouverture par un long plan séquence d’une époustouflante virtuosité et qui lance le récit dans une forme chorale et donc musicale, les trajets des personnages et les mouvements de caméra organisent toute une chorégraphie qui prend une dimension symphonique rythmée par la musique orchestrale du thème Euphoria Funfair composé par Labyrith et le producteur et chef d’orchestre Gustave Rudman Rambali (dont les boucles obsédantes évoquent le travail d’un Jonny Greenwood pour les films de Paul Thomas Anderson). C’est le vrai premier climax de la série puisqu’en réunissant les personnages dans un même espace à la fois réel et imaginaire (ce lieu un peu idéalisé et magique qu’est la fête foraine), il fait exploser tous les enjeux des diverses intrigues puisque cette fois-ci les personnages peuvent directement se confronter aux regards des autres mais c’est aussi la dimension presque théâtrale d’EUPHORIA: il faut un lieu autre, un lieu fictionnel, une scène en quelque sorte pour faire advenir le drame et que de ce drame découle enfin une forme de vérité et que les masques tombent. C’est d’ailleurs de cet épisode que découle enfin le vrai début de la romance entre Rue et Jules: comment ne pas vibrer comme une midinette à ce final, ce premier vrai baiser, ce moment d’épiphanie tandis que la caméra les enlace dans un travelling circulaire au son de la déchirante musique de Pino Donaggio, I Colori Di Dicembere composée pour le générique de NE VOUS RETOURNEZ PAS de Nicolas Roeg.

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Par sa violence permanente, sa sensualité exacerbée et sa forme flamboyante, EUPHORIA (qui porte bien son titre de fait) semble constamment frôler la saturation, une saturation émotionnelle et sensorielle qui questionnera sur la manière dont la série peut approcher une forme de vérité alors qu’elle semble sans cesse aller vers la pure intensité hypnotique. La série va déjouer les attentes lorsque en fin d’année 2020 et début 2021 sortent deux épisodes spéciaux produits avec les contraintes de la période post-Covid et qui du coup vont se fonder sur des parti-pris formels et narratifs complètement opposés à ceux des épisodes classiques de la série: en effet, il s’agit dans ces deux épisodes d’une longue scène de dialogue confrontant deux personnages, dans le CHRISTMAS SPECIAL (!), Rue se retrouve dans un diner le soir du réveillon de Noel à manger des pancakes en compagnie de Ali, son parrain des narcotiques anonymes et ancien toxicomane lui-même tandis que dans l’épisode FUCK ANYONE WHO WAS NOT A SEA BLOB, le récit s’organise autour d’une conversation de Jules avec sa thérapeute (qui doit sans doute beaucoup au fait que l’actrice Hunter Schafer en a elle-même coécrit les dialogues). Au minimalisme du dispositif répond une certaine épure de la mise en scène et du montage (même si dans l’épisode sur Jules, la narration est plus complexe puisque les souvenirs et les fantasmes de Jules viennent entrecouper la discussion) mais surtout il s’agit de confronter les deux personnages à des regards extérieurs à leur monde à elles, là ou la série jusque là semblait les enfermer dans cet univers de représentation asphyxiant et mortifère que la saison 2 va parfois matérialiser en figeant les protagonistes dans une picturalité, une forme de hiératisme morbide, le rythme se dilate à l’extrême, s’engourdit, la dramaturgie soap opera de la série s’épuisant au point qu’elle semble devenir un prétexte.
Deux issues s’imposent alors aux personnages et à la série: d’abord la fuite, celle que Rue prend quand, condamnée par sa mère à retourner en cure de désintoxication parce qu’elle a rechutée, elle part en cavale et l’épisode 5 de la saison 2 devient alors une longue course poursuite nocturne et cauchemardesque dans lequel l’étau se resserre autour de Rue, à ce moment elle perd totalement le contrôle (c’est d’ailleurs l’un des rares épisodes dans lequel elle n’assure plus la narration en voix off) et l’identification au personnage (elle est l’héroïne de la série malgré tout) est de plus en plus difficile, le traitement de l’addiction se faisant particulièrement brutal, Rue devenant toujours plus cruelle, égoïste, manipulatrice, irresponsable. Si Zendaya n’échappe pas à certaines afféteries dans son jeu, cette saison 2 exploite quand même son talent d’actrice avec une variété dans sa palette parfois impressionnante, passant avec aisance de la tragédie au comique parce qu’elle joue vraiment avec son corps (il faut voir la chorégraphie très drôle qu’elle exécute sur une chanson de Sinatra pendant le petit déjeuner du matin parce qu’elle est totalement défoncée) et dans cet épisode 5, il y a quelque chose du film d’action, du burlesque aussi (on a vraiment peur pour elle), il faut courir, fuir pour que ses démons ne la rattrapent pas.

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L’autre issue, ce sera la fiction, ou plus précisément le spectacle: dans la saison 2, le personnage de la sœur de Cassie, Lexi, incarnée par Maude Apatow, décide de monter un spectacle de fin d’année pour son lycée, un spectacle qui racontera la vie des adolescents inspirée par sa vie à elle et celle de son entourage. Lexi est un personnage plutôt en retrait dans la saison 1, elle incarne un peu la nerd mais aussi la fille normale, la bonne copine, un peu effacée et timide. La deuxième saison créera d’ailleurs une relation d’amitié amoureuse entre Lexi et Fez, le jeune dealer, deux personnages à priori que tout oppose mais qui va détourner le cliché attendu du couple fille innocente/mauvais garçon, en effet Lexi et Fez partagent en fait une pudeur et une sensibilité qui les rapprochent et permettent d’exprimer leurs sentiments sans qu’un rapport de domination ne vienne parasiter leur relation. Le spectacle conçu et dirigé par Lexi devient une mise en abyme de la série, le lycée y devient un monde où s’entrecroisent tous ces jeunes gens dont Lexi raconte les histoires en s’adressant directement au public (elle se substitue à Rue de ce point de vue là) tout en interprétant son propre rôle (la pièce s’intitule OUR LIFE, sans doute un clin d’œil à OUR TOWN, grand classique du répertoire dramatique américain écrit en 1938 par Thornton Wilder qui raconte trois journées dans la vie des habitants d’une petite ville fictive de Nouvelle Angleterre).
Le spectacle de Lexi va former la matière des deux derniers épisodes de la saison 2 (le 7eme étant intitulé LE THEATRE ET SON DOUBLE en référence au livre manifeste d’Antonin Artaud) et radicalise le geste de la série en ce qu’il va rejouer l’histoire que nous avons déjà vue et confronter cette mise en scène aux personnages eux-mêmes qui peuvent désormais revoir leurs propres vies sous forme de spectacle. Dans son versant le plus émouvant, l’expérience rejoint la dimension thérapeutique qu’on trouvait dans les deux épisodes spéciaux: il s’agit de réparer certaines blessures comme le lien qui unissait Lexi et Rue dont la série ne cessait de nous dire qu’elles étaient des « meilleures amies » alors qu’on voyait bien que cette amitié d’enfance n’avait pas résisté au passage du temps, aux drames de la vie, à l’éclatement des cellules familiales, à l’addiction aux drogues de Rue. Encore une fois, c’est le récit et la fiction qui permet à ces personnages d’exprimer leur propre vérité, justement en s’assumant comme des personnages à part entière. Comme l’épisode de la fête foraine dans la saison 1, ce final du spectacle vient créer un espace fictionnel et imaginaire dans lequel les enjeux du récit vont pouvoir être cristallisés parce que confrontés au regard des uns et des autres: l’identification du spectateur est démultipliée, il revoit cette histoire en partageant cette fois-ci la même position que les personnages, devenus spectateurs de leurs propres existences.
A des interrogations qu’on pourrait soulever à propos d’EUPHORIA sur des problèmes de réalisme ou de vraisemblance, Sam Levinson répond ici par le choix de l’artificialité absolue, de la pure mise en scène, avec cette logique de narration kaléidoscopique qui fait que le spectacle est partout, sur scène, en coulisse, dans la salle (Lexi, la fille cool et adorable, se comporte d’ailleurs comme une metteuse en scène un peu tyrannique, ce qui est un ultime pied de nez ironique au spectateur) mais c’est dans cette artificialité, cette contamination du spectacle et de la vie que se trouve le cœur de EUPHORIA. Au fond, c’est là que réside le drame mais aussi la force et même la grâce de ces personnages, malgré les épreuves qu’ils affrontent, ils ne cessent d’aller de l’avant, quoiqu’il en coute, le spectacle doit continuer.
La BO du jour:

Ah mince, l’article est là alors que je n’ai pas encore vu la série. Dès que c’est fait, je reviens te lire – j’ai hâte !
Merci pour cette présentation brillante d’une série… que je ne verrai jamais ! Je dois dire que je suis peu attiré par le sujet, n’ayant déjà pas les codes des teen dramas traditionnels et redoutant encore davantage l’approche sombre, voire désespérée décrite (la mention d’Harmony Korine réveille des souvenirs désagréables de KEN PARK…)
N’empêche, l’analyse est spectaculaire et je serais presque attiré par les segments « autres » (animation, etc). Presque.